J'ai salué avec enivrement l'apparition tant souhaitée de la côte
d'Asie. Il y avait si longtemps que je n'avais vu des montagnes! La
fraîcheur brumeuse du paysage, l'éclat si vif des maisons peintes et
des kiosques turcs se mirant dans l'eau bleue, les zones diverses
des plateaux qui s'étagent si hardiment entre la mer et le ciel, le
pic écrasé du Carmel, l'enceinte carrée et la haute coupole de son
couvent célèbre illuminées au loin de cette radieuse teinte cerise, qui
rappelle toujours la fraîche Aurore des chants d'Homère; au pied de ces
monts, Kaïffa, déjà dépassée, faisant face à Saint-Jean-d'Acre, située
à l'autre extrémité de la baie, et devant laquelle notre navire s'était
arrêté: c'était un spectacle à la fois plein de grandeur et de grâce.
La mer, à peine onduleuse, s'étalant comme l'huile vers la grève où
moussait la mince frange de la vague, et luttant de teinte azurée avec
l'éther qui vibrait déjà des feux du soleil encore invisible..., voilà
ce que l'Égypte n'offre jamais avec ses côtes basses et ses horizons
souillés de poussière. Le soleil parut enfin; il découpa nettement
devant nous la ville d'Acre s'avançant dans la mer sur son promontoire
de sable, avec ses blanches coupoles, ses murs, ses maisons à terrasse,
et la tour carrée aux créneaux festonnés, qui fut naguère la demeure du
terrible Djezzar-Pacha, contre lequel buta Napoléon.
Nous avions jeté l'ancre à peu de distance du rivage. Il fallait
attendre la visite de la Santé avant que les barques pussent venir nous
approvisionner d'eau fraîche et de fruits. Quant à débarquer, cela nous
était interdit, à moins de vouloir nous arrêter dans la ville et y
faire quarantaine.
Aussitôt que le bateau de la Santé fut venu constater que nous étions
malades, comme arrivant de la côte d'Égypte, il fut permis aux
barquettes du port de nous apporter les rafraîchissements attendus, et
de recevoir notre argent avec les précautions usitées. Aussi, contre
les tonnes d'eau, les melons, les pastèques et les grenades qu'on nous
faisait passer, il fallait verser nos ghazis, nos piastres et nos paras
dans des bassins d'eau vinaigrée qu'on plaçait à notre portée.
Ainsi ravitaillés, nous avions oublié nos querelles intérieures. Ne
pouvant débarquer pour quelques heures, et renonçant à m'arrêter dans
la ville, je ne jugeai pas à propos d'envoyer au pacha ma lettre, qui,
du reste, pouvait encore m'être une recommandation sur tout autre point
de l'antique côte de Phénicie soumise au pachalick d'Acre. Cette ville,
que les anciens appelaient Ako, ou l'_étroite_, que les Arabes nomment
Akka, s'est appelée Ptolémaïs jusqu'à l'époque des croisades.
Nous remettons à la voile, et désormais notre voyage est une fête; nous
rasons à un quart de lieue de distance les côtes de la Célé syrie, et
la mer, toujours claire et bleue, réfléchit comme un lac la gracieuse
chaîne de montagnes qui va du Carmel au Liban. Six lieues plus haut
que Saint-Jean-d'Acre apparaît Sour, autrefois Tyr, avec la jetée
d'Alexandre, unissant à la rive l'îlot où fut bâtie la ville antique
qu'il lui fallut assiéger si longtemps.
Six lieues plus loin, c'est Saïda, l'ancienne Sidon, qui presse comme
un troupeau son amas de blanches maisons au pied des montagnes habitées
par les Druses. Ces bords célèbres n'ont que peu de ruines à montrer
comme souvenirs de la riche Phénicie; mais que peuvent laisser des
villes où a fleuri exclusivement le commerce? Leur splendeur a passé
comme l'ombre et comme la poussière, et la malédiction des livres
bibliques s'est entièrement réalisée, comme tout ce que rêvent les
poëtes, comme tout ce que nie la sagesse des nations!
Cependant, au moment d'atteindre le but, on se lasse de tout, même de
ces beaux rivages et de ces flots azurés. Voici enfin le promontoire
dit Raz-Beyrouth et ses roches grises, dominées au loin par la cime
neigeuse du Sannin. La côte est aride; les moindres détails des rochers
tapissés de mousses rougeâtres apparaissent sous les rayons d'un soleil
ardent. Nous rasons la côte, nous tournons vers le golfe; aussitôt tout
change. Un paysage plein de fraîcheur, d'ombre et de silence, une vue
des Alpes prise du sein d'un lac de Suisse, voilà Beyrouth par un temps
calme. C'est l'Europe et l'Asie se fondant en molles caresses; c'est,
pour tout pèlerin un peu lassé du soleil et de la poussière, une oasis
maritime où l'on retrouve avec transport, au front des montagnes, cette
chose si triste au Nord, si gracieuse et si désirée au Midi, des nuages!
O nuages bénis! nuages de ma patrie! j'avais oublié vos bienfaits!
Et le soleil d'Orient vous ajoute encore tant de charmes! Le matin,
vous vous colorez si doucement, à demi roses, à demi bleuâtres, comme
des nuages mythologiques, du sein desquels on s'attend toujours à
voir surgir de riantes divinités; le soir, ce sont des embrasements
merveilleux, des voûtes pourprées qui s'écroulent et se dégradent
bientôt en flocons violets, tandis que le ciel passe des teintes du
saphir à celles de l'émeraude, phénomène si rare dans les pays du Nord.
A mesure que nous avancions, la verdure éclatait de plus de nuances,
et la teinte foncée du sol et des constructions ajoutait encore à la
fraîcheur du paysage. La ville, au fond du golfe, semblait noyée dans
les feuillages, et, au lieu de cet amas fatigant de maisons peintes à
la chaux qui constitue la plupart des cités arabes, je croyais voir une
réunion de villas charmantes semées sur un espace de deux lieues. Les
constructions s'aggloméraient, il est vrai, sur un point marqué d'où
s'élançaient des tours rondes et carrées; mais cela ne paraissait être
qu'un quartier du centre signalé par de nombreux pavillons de toutes
couleurs.
Toutefois, au lieu de nous rapprocher, comme je le pensais, de
l'étroite rade encombrée de petits navires, nous coupâmes en biais le
golfe et nous allâmes débarquer sur un îlot entouré de rochers, où
quelques bâtisses légères et un drapeau jaune représentaient le séjour
de la quarantaine, qui, pour le moment, nous était seul permis.