VIII--LA MENACE

En retournant vers le capitaine, je vis, dans une encoignure au pied

de la chaloupe, l'esclave et le vieux matelot hadji qui avaient repris

leur entretien religieux malgré ma défense.

Pour cette fois, il n'y avait plus rien à ménager; je tirai violemment

l'esclave par le bras, et elle alla tomber, fort mollement il est vrai,

sur un sac de riz.

--_Giaour_! s'écria-t-elle.

J'entendis parfaitement le mot. Il n'y avait pas à faiblir.

--_Enté giaour!_ répliquai-je sans trop savoir si ce dernier mot

se disait ainsi au féminin. C'est toi qui es une infidèle; et lui,

ajoutai-je en montrant le hadji, est un chien (_kelb_).

Je ne sais si la colère qui m'agitait était plutôt de me voir mépriser

comme chrétien, ou de songer à l'ingratitude de cette femme, que

j'avais toujours traitée comme une égale. Le hadji, s'entendant traiter

de chien, avait fait un signe de menace, mais s'était retourné vers ses

compagnons avec la lâcheté habituelle des Arabes de basse classe, qui,

après tout, n'oseraient seuls attaquer un Franc. Deux ou trois d'entre

eux s'avancèrent en proférant des injures, et, machinalement, j'avais

saisi un des pistolets de ma ceinture sans songer que ces armes à la

crosse étincelante, achetées au Caire pour compléter mon costume, ne

sont fatales d'ordinaire qu'à la main qui veut s'en servir. J'avouerai,

de plus, qu'elles n'étaient point chargées.

--Y songez-vous? me dit l'Arménien en m'arrêtant le bras. C'est un fou,

et, pour ces gens-là, c'est un saint; laissez-les crier, le capitaine

va leur parler.

L'esclave faisait mine de pleurer, comme si je lui avais fait beaucoup

de mal, et ne voulait pas bouger de la place où elle était. Le

capitaine arriva, et dit avec son air indifférent:

--Que voulez-vous! ce sont des sauvages!

Et il leur adressa quelques paroles assez mollement.

--Ajoutez, dis-je à l'Arménien, qu'arrivé à terre, j'irai trouver le

pacha, et je leur ferai donner des coups de bâton.

Je crois bien que l'Arménien leur traduisit cela par quelque compliment

empreint de modération. Ils ne dirent plus rien, mais je sentais bien

que ce silence me laissait une position trop douteuse. Je me souvins

fort à propos d'une lettre de recommandation que j'avais dans mon

portefeuille pour le pacha d'Acre, et qui m'avait été donnée par

mon ami Alphonse Royer, qui a été quelque temps membre du divan à

Constantinople. Je tirai mon portefeuille de ma veste, ce qui excita

une inquiétude générale. Le pistolet n'aurait servi qu'à me faire

assommer ... surtout étant de fabrique arabe; mais les gens du peuple

en Orient croient toujours les Européens quelque peu magiciens et

capables de tirer de leur poche, à un moment donné, de quoi détruire

toute une armée. On se rassura en voyant que je n'avais extrait du

portefeuille qu'une lettre, du reste fort proprement écrite en arabe et

adressée à Son Excellence Méhmed-R***, pacha d'Acre, qui, précédemment,

avait longtemps séjourné en France.

Ce qu'il y avait de plus heureux dans mon idée et dans ma

situation, c'est que nous nous trouvions justement à la hauteur de

Saint-Jean-d'Acre, où il fallait relâcher pour prendre de l'eau. La

ville n'était pas encore en vue, mais nous ne pouvions manquer, si le

vent continuait, d'y arriver le lendemain. Quant à Méhmed-Pacha, par un

autre hasard digne de s'appeler providence pour moi et fatalité pour

mes adversaires, je l'avais rencontré à Paris dans plusieurs soirées.

Il m'avait donné du tabac turc et fait beaucoup d'honnêtetés. La lettre

dont je m'étais chargé lui rappelait ce souvenir, de peur que le temps

et ses nouvelles grandeurs ne m'eussent effacé de sa mémoire; mais il

devenait clair néanmoins, par la lettre, que j'étais un personnage

très-puissamment recommandé.

La lecture de ce document produisit l'effet du _quos ego_ de

Neptune. L'Arménien, après avoir mis la lettre sur sa tête en signe

de respect, avait ôté l'enveloppe, qui, comme il est d'usage pour

les recommandations, n'était point fermée, et montrait le texte au

capitaine à mesure qu'il le lisait. Dès lors les coups de bâton promis

n'étaient plus une illusion pour le hadji et ses camarades. Ces

garnements baissèrent la tête, et le capitaine m'expliqua sa propre

conduite par la crainte de heurter leurs idées religieuses, n'étant

lui-même qu'un pauvre sujet grec du sultan (_raya_), qui n'avait

d'autorité qu'en raison du service.

--Quant à la femme, dit-il, si vous êtes l'ami de Méhmed-Pacha, elle

est bien à vous: qui oserait lutter contre la faveur des grands?

L'esclave n'avait pas bougé; cependant elle avait fort bien entendu

ce qui s'était dit. Elle ne pouvait avoir de doute sur sa position

momentanée; car, en pays turc, une protection vaut mieux qu'un droit;

pourtant, désormais je tenais à constater le mien aux yeux de tous.

--N'es-tu pas née, lui fis-je dire, dans un pays qui n'appartient pas

au sultan des Turcs?

--Cela est vrai, répondit-elle; je suis _Hindi_ (Indienne).

--Dès lors, tu peux être au service d'un Franc comme les Abyssiniennes

(_Habesch_), qui sont, ainsi que toi, couleur de cuivre, et qui te

valent bien.

--_Aioua_ (oui)! dit-elle comme convaincue, _ana memlouk enté_ (je

suis ton esclave).

--Mais, ajoutai-je, te souviens-tu qu'avant de quitter le Caire, je

t'ai offert d'y rester libre? Tu m'as dit que tu ne saurais où aller.

--C'est vrai, il valait mieux me revendre.

--Tu m'as donc suivi seulement pour changer de pays, et me quitter

ensuite? Eh bien, puisque tu es si ingrate, tu demeureras esclave

toujours, et tu ne seras pas une cadine, tu seras une servante. Dès

à présent, tu garderas ton voile et tu resteras dans la chambre du

capitaine ... avec les grillons. Tu ne parleras plus à personne ici.

Elle prit son voile sans répondre, et s'en alla s'asseoir dans la

petite chambre de l'avant.

J'avais peut-être un peu cédé au désir de faire de l'effet sur ces gens

tour à tour insolents ou serviles, toujours à la merci d'impressions

vives et passagères, et qu'il faut connaître pour comprendre à quel

point le despotisme est le gouvernement normal de l'Orient. Le

voyageur le plus modeste se voit amené très-vite, si une manière de

vivre somptueuse ne lui concilie pas tout d'abord le respect, à poser

théâtralement et à déployer, dans une foule de cas, des résolutions

énergiques, qui, dès lors, se manifestent sans danger. L'Arabe, c'est

le chien qui mord si l'on recule, et qui vient lécher la main levée sur

lui. En recevant un coup de bâton, il ignore si, au fond, vous n'avez

pas le droit de le lui donner. Votre position lui a paru tout d'abord

médiocre; mais faites le lier, et vous devenez tout de suite un grand

personnage qui affecte la simplicité. L'Orient ne doute jamais de rien;

tout y est possible: le simple calender peut fort bien être un fils de

roi, comme dans _les Mille et une Nuits_. D'ailleurs, n'y voit-on pas

les princes d'Europe voyager en frac noir et en chapeau rond?

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 83 / 146 题