X--LA QUARANTAINE

Le capitaine Nicolas et son équipage étaient devenus très aimables

et pleins de procédés à mon égard. Ils faisaient leur quarantaine à

bord; mais une barque, envoyée par la Santé, vint pour transporter

les passagers dans l'îlot, qui, à le voir de près, était plutôt une

presqu'île. Une anse étroite parmi les rochers, ombragée d'arbres

séculaires, aboutissait à l'escalier d'une sorte de cloître dont les

voûtes en ogive reposaient sur des piliers de pierre et supportaient

un toit de cèdre comme dans les couvents romains. La mer se brisait

tout alentour sur les grès tapissés de fucus, et il ne manquait là

qu'un chœur de moines et la tempête pour rappeler le premier acte du

_Bertram_ de Maturin.

Il fallut attendre là quelque temps la visite du _nazir_, ou directeur

turc, qui voulut bien nous admettre enfin aux jouissances de son

domaine. Des bâtiments de forme claustrale succédaient encore au

premier, qui, seul ouvert de tous côtés, servait à l'assainissement

des marchandises suspectes. Au bout du promontoire, un pavillon

isolé, dominant la mer, nous fut indiqué pour demeure; c'était le

local affecté d'ordinaire aux Européens. Les galeries que nous avions

laissées à notre droite, contenaient les familles arabes campées pour

ainsi dire dans de vastes salles qui servaient indifféremment d'étables

et de logements. Là, frémissaient les chevaux captifs, les dromadaires

passant entre les barreaux leur cou tors et leur tête velue; plus loin,

des tribus, accroupies autour du feu de leur cuisine, se retournaient

d'un air farouche en nous voyant passer près des portes. Du reste, nous

avions le droit de nous promener sur environ deux arpents de terrain

semé d'orge et planté de mûriers, et de nous baigner même dans la mer

sous la surveillance d'un gardien.

Une fois familiarisé avec ce lieu sauvage et maritime, j'en trouvai le

séjour charmant. Il y avait là du repos, de l'ombre et une variété

d'aspects à défrayer la plus sublime rêverie. D'un côté, les montagnes

sombres du Liban, avec leurs croupes de teintes diverses, émaillées çà

et là de blanc par les nombreux villages maronites et druses et les

couvents étagés sur un horizon de huit lieues; de l'autre, en retour

de cette chaîne au front neigeux qui se termine au cap Boutroun, tout

l'amphithéâtre de Beyrouth, couronné d'un bois de sapins planté par

l'émir Fakardin pour arrêter l'invasion des sables du désert. Des tours

crénelées, des châteaux, des manoirs percés d'ogives, construits en

pierre rougeâtre, donnent à ce pays un aspect féodal et en même temps

européen qui rappelle les miniatures des manuscrits chevaleresques du

moyen âge. Les vaisseaux francs à l'ancre dans la rade, et que ne peut

contenir le port étroit de Beyrouth, animent encore le tableau.

Cette quarantaine de Beyrouth était donc fort supportable, et nos jours

se passaient soit à rêver sous les épais ombrages des sycomores et des

figuiers, soit à grimper sur un rocher fort pittoresque qui entourait

un bassin naturel où la mer venait briser ses flots adoucis. Ce lieu

me faisait penser aux grottes rocailleuses des filles de Nérée. Nous

y restions tout le milieu du jour, isolés des autres habitants de la

quarantaine, couchés sur les algues vertes ou luttant mollement contre

la vague écumeuse. La nuit, on nous enfermait dans le pavillon, où les

moustiques et autres insectes nous faisaient des loisirs moins doux.

Les tuniques fermées à masque de gaz dont j'ai déjà parlé étaient alors

d'un grand secours. Quant à la cuisine, elle consistait simplement en

pain et fromage salé, fournis par la cantine; il faut y ajouter des

œufs et des poules apportés par les paysans de la montagne; en outre,

tous les matins, on venait tuer devant la porte des moutons dont la

viande nous était vendue à une piastre (25 centimes) la livre. De plus,

le vin de Chypre, à une demi-piastre environ la bouteille, nous faisait

un régal digne des grandes tables européennes; j'avouerai pourtant

qu'on se lasse de ce vin liquoreux à le boire comme ordinaire, et je

préférais le _vin d'or_ du Liban, qui a quelque rapport avec le madère

par son goût sec et par sa force.

Un jour, le capitaine Nicolas vint nous rendre visite avec deux de ses

matelots et son mousse. Nous étions redevenus très-bons amis, et il

avait amené le hadji, qui me serra la main avec une grande effusion,

craignant peut-être que je ne me plaignisse de lui une fois libre

et rendu à Beyrouth. Je fus, de mon côté, plein de cordialité. Nous

dînâmes ensemble, et le capitaine m'invita à venir demeurer chez lui,

si j'allais à Taraboulous. Après le dîner, nous nous promenâmes sur le

rivage; il me prit à part, et me fit tourner les yeux vers l'esclave et

l'Arménien, qui causaient ensemble, assis plus bas que nous au bord de

la mer. Quelques mots mêlés de franc et de grec me firent comprendre

son idée, et je la repoussai avec une incrédulité marquée. Il secoua

la tête, et, peu de temps après, remonta dans sa chaloupe, prenant

affectueusement congé de moi.

--Le capitaine Nicolas, me disais-je, a toujours sur le cœur mon refus

d'échanger l'esclave contre son mousse.

Cependant le soupçon me resta dans l'esprit, attaquant tout au moins ma

vanité.

On comprend bien qu'il était résulté de la scène violente qui s'était

passée sur le bâtiment une sorte de froideur entre l'esclave et

moi. Il s'était dit entre nous un de ces mots _irréparables_ dont a

parlé l'auteur d'_Adolphe_; l'épithète de _giaour_ m'avait blessé

profondément.

--Ainsi, me disais-je, on n'a pas eu de peine à lui persuader que je

n'avais pas de droit sur elle; de plus, soit conseil, soit réflexion,

elle se sent humiliée d'appartenir à un homme d'une race inférieure

selon les idées des musulmans.

La situation dégradée des populations chrétiennes en Orient rejaillit

au fond sur l'Européen lui-même; on le redoute sur les côtes à cause de

cet appareil de puissance que constate le passage des vaisseaux; mais,

dans les pays du centre où cette femme a vécu toujours, le préjugé vit

tout entier.

Pourtant j'avais peine à admettre la dissimulation dans cette âme

naïve; le sentiment religieux si prononcé en elle la devait même

défendre de cette bassesse. Je ne pouvais, d'un autre côté, me

dissimuler les avantages de l'Arménien. Tout jeune encore, et beau de

cette beauté asiatique, aux traits fermes et purs, des races nées au

berceau du monde, il donnait l'idée d'une fille charmante qui aurait eu

la fantaisie d'un déguisement d'homme; son costume même, à l'exception

de la coiffure, n'ôtait qu'à demi cette illusion.

Me voilà comme Arnolphe, épiant de vaines apparences avec la conscience

d'être doublement ridicule; car je suis, de plus, _un maître_. J'ai

la chance d'être à la fois trompé et volé, et je me répète, comme un

jaloux de comédie:

--Que la garde d'une femme est un pesant fardeau!...--Du reste, me

disais-je presque aussitôt, cela n'a rien d'étonnant; il la distrait

et l'amuse par ses contes, il lui dit mille gentillesses, tandis que,

moi, lorsque j'essaye de parler dans sa langue, je dois produire un

effet risible, comme un Anglais, un homme du Nord, froid et lourd,

relativement à une femme de mon pays. Il y a chez les Levantins une

expansion chaleureuse qui doit être séduisante en effet!

De ce moment, l'avouerai-je? il me sembla remarquer des serrements

de mains, des paroles tendres, que ne gênait même pas ma présence.

J'y réfléchis quelque temps; puis je crus devoir prendre une forte

résolution.

--Mon cher, dis-je à l'Arménien, qu'est-ce que vous faisiez en Égypte?

--J'étais secrétaire de Toussoun-Bey; je traduisais pour lui

des journaux et des livres français; j'écrivais ses lettres aux

fonctionnaires turcs. Il est mort tout d'un coup, et l'on m'a congédié,

voilà ma position.

--Et maintenant, que comptez-vous faire?

--J'espère entrer au service du pacha de Beyrouth. Je connais son

trésorier, qui est de ma nation.

--Et ne songez-vous pas à vous marier?

--Je n'ai pas d'argent à donner en douaire, et aucune famille ne

m'accordera de femme autrement.

--Allons, dis-je en moi-même après un silence, montrons-nous magnanime,

faisons deux heureux.

Je me sentais grandi par cette pensée. Ainsi, j'aurais délivré une

esclave et créé un mariage honnête. J'étais donc à la fois bienfaiteur

et père!

Je pris les mains de l'Arménien, et je lui dis:

--Elle vous plaît: épousez-la, elle est à vous!

J'aurais voulu avoir le monde entier pour témoin de cette scène

émouvante, de ce tableau patriarcal: l'Arménien étonné, confus de cette

magnanimité; l'esclave assise près de nous, encore ignorante du sujet

de notre entretien, mais, à ce qu'il me semblait, déjà inquiète et

rêveuse....

L'Arménien leva les bras au ciel, comme étourdi de ma proposition.

--Comment! lui dis-je, malheureux, tu hésites!... Tu séduis une femme

qui est à un autre, tu la détournes de ses devoirs, et ensuite tu ne

veux pas t'en charger quand on te la donne?

Mais l'Arménien ne comprenait rien à ces reproches. Son étonnement

s'exprima par une série de protestations énergiques. Jamais il n'avait

eu la moindre idée des choses que je pensais. Il était si malheureux

même d'une telle supposition, qu'il se hâta d'en instruire l'esclave et

de lui faire donner témoignage de sa sincérité. Apprenant en même temps

ce que j'avais dit, elle en parut blessée, et surtout de la supposition

qu'elle eût pu faire attention à un simple _raya_, serviteur tantôt des

Turcs, tantôt des Francs, une sorte de _yaoudi_.

Ainsi le capitaine Nicolas m'avait induit en toute sorte de

suppositions ridicules.... On reconnaît bien là l'esprit astucieux des

Grecs!

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 85 / 146 题