VII--LE MATELOT HADJI.

L'Arménien m'était de quelque ressource dans les ennuis d'une telle

traversée; mais je voyais avec plaisir aussi que sa gaieté, son

intarissable bavardage, ses narrations, ses remarques, donnaient à la

pauvre Zeynab l'occasion, si chère aux femmes de ces pays, d'exprimer

ses idées avec cette volubilité de consonnes nasales et gutturales où

il m'était si difficile de saisir non pas seulement le sens, mais le

son même des paroles.

Avec la magnanimité d'un Européen, je souffrais même sans difficulté

que l'un ou l'autre des matelots qui pouvait se trouver assis près de

nous, sur les sacs de riz, lui adressât quelques mots de conversation.

En Orient, les gens du peuple sont généralement familiers, d'abord

parce que le sentiment de l'égalité y est établi plus sincèrement que

parmi nous, et puis parce qu'une sorte de politesse innée existe dans

toutes les classes. Quant à l'éducation, elle est partout la même,

très-sommaire, mais universelle. C'est ce qui fait que l'homme d'un

humble état devient sans transition le favori d'un grand, et monte aux

premiers rangs sans y paraître jamais déplacé.

Il y avait parmi nos matelots un certain Turc d'Anatolie, très-basané,

à la barbe grisonnante, et qui causait avec l'esclave plus souvent et

plus longuement que les autres; je l'avais remarqué, et je demandai à

l'Arménien ce qu'il pouvait dire; il fit attention à quelques paroles,

et me dit:

--Ils parlent ensemble de religion.

Cela me parut fort respectable, d'autant que c'était cet homme qui

faisait pour les autres, en qualité de _hadji_ ou pèlerin revenu de la

Mecque, la prière du matin et du soir. Je n'avais pas songé un instant

à gêner dans ses pratiques habituelles cette pauvre femme, dont une

fantaisie, hélas! bien peu coûteuse, avait mis le sort dans mes mains.

Seulement, au Caire, dans un moment où elle était un peu malade,

j'avais essayé de la faire renoncer à l'habitude de tremper dans l'eau

froide ses mains et ses pieds, tous les matins et tons les soirs, en

faisant ses prières; mais elle faisait peu de cas de mes préceptes

d'hygiène, et n'avait consenti qu'à s'abstenir de la teinture de

henné, qui, ne durant que cinq ou six jours environ, oblige les femmes

d'Orient à renouveler souvent une préparation fort disgracieuse pour

qui la voit de près. Je ne suis pas ennemi de la teinture des sourcils

et des paupières; j'admets encore le carmin appliqué aux joues et aux

lèvres; mais à quoi bon colorer en jaune des mains déjà cuivrées, qui,

dès lors, passent au safran? Je m'étais montré inflexible sur ce point.

Ses cheveux avaient repoussé sur le front; ils allaient rejoindre

des deux côtés les longues tresses mêlées de cordonnets de soie et

frémissantes de sequins percés (de faux sequins, hélas!) qui flottent

du col aux talons, selon la mode levantine. Le tatikos festonné d'or

s'inclinait avec grâce sur son oreille gauche, et ses bras portaient

enfilés de lourds anneaux de cuivre argenté, grossièrement émaillés de

rouge et de bleu, parure tout égyptienne. D'autres encore résonnaient à

ses chevilles, malgré la défense du Coran, qui ne veut pas qu'une femme

fasse retentir les bijoux qui ornent ses pieds.

Je l'admirais ainsi, gracieuse dans sa robe à rayures de soie et drapée

du _milayeh_ bleu, avec ces airs de statue antique que les femmes

d'Orient possèdent, sans le moins du monde s'en douter. L'animation de

son geste, une expression inaccoutumée de ses traits, me frappaient par

moments, sans m'inspirer d'inquiétude; le matelot qui causait avec elle

aurait pu être son grand-père, et il ne semblait pas craindre que ses

paroles fussent entendues.

--Savez-vous ce qu'il y a? me dit l'Arménien, qui, un peu plus tard,

s'était approché des matelots causant entre eux. Ces gens-là disent que

la femme qui est avec vous ne vous appartient pas.

--Ils se trompent, lui dis-je; vous pouvez leur apprendre qu'elle m'a

été vendue au Caire par Abd-el-Kérim, moyennant cinq bourses. J'ai le

reçu dans mon portefeuille. Et, d'ailleurs, cela ne les regarde pas.

--Ils disent que le marchand n'avait pas le droit de vendre une femme

musulmane à un chrétien.

--Leur opinion m'est indifférente, et, au Caire, on en sait plus qu'eux

là-dessus. Tous les Francs y ont des esclaves, soit chrétiens, soit

musulmans.

--Mais ce ne sont que des nègres ou des Abyssiniens; ils ne peuvent

avoir d'esclaves de la race blanche.

--Trouvez-vous que cette femme soit blanche?

L'Arménien secoua la tête d'un air de doute.

--Écoutez, lui dis je; quant à mon droit, je ne puis en douter, ayant

pris d'avance les informations nécessaires. Dites maintenant au

capitaine qu'il ne convient pas que ses matelots causent avec elle.

--Le capitaine, me dit-il après avoir parlé à ce dernier, répond que

vous auriez pu le lui défendre à elle-même tout d'abord.

--Je ne voulais pas, répliquai-je, la priver du plaisir de parler

sa langue, ni l'empêcher de se joindre aux prières; d'ailleurs, la

conformation du bâtiment obligeant tout le monde d'être ensemble, il

était difficile d'empêcher l'échange de quelques paroles.

Le capitaine Nicolas n'avait pas l'air très-bien disposé, ce que

j'attribuais quelque peu au ressentiment d'avoir vu sa proposition

d'échange repoussée. Cependant il fit venir le matelot hadji, que

j'avais désigné surtout comme malveillant, et lui parla. Quant à moi,

je ne voulais rien dire à l'esclave, pour ne pas me donner le rôle

odieux d'un maître exigeant.

Le matelot parut répondre d'un air très-fier au capitaine, qui me fit

dire par l'Arménien de ne plus me préoccuper de cela; que c'était

un homme exalté, une espèce de saint que ses camarades respectaient

à cause de sa piété; que ce qu'il disait n'avait nulle importance

d'ailleurs.

Cet homme, en effet, ne parla plus à l'esclave; mais il causait

très-haut devant elle avec ses camarades, et je comprenais bien qu'il

s'agissait de la _muslim_ (musulmane) et du _Roumi_ (Romain). Il

fallait en finir, et je ne voyais aucun moyen d'éviter ce système

d'insinuation. Je me décidai à faire venir l'esclave près de nous,

et, avec l'aide de l'Arménien, nous eûmes à peu près la conversation

suivante:

--Qu'est-ce que t'ont dit ces hommes tout à l'heure?

--Que j'avais tort, étant _croyante_, de rester avec un infidèle.

--Mais ne savent-ils pas que je t'ai achetée?

--Ils disent qu'on n'avait pas le droit de me vendre à toi.

--Et penses-tu que cela soit vrai?

--Dieu le sait!

--Ces hommes se trompent, et tu ne dois plus leur parler.

--Ce sera ainsi.

Je priai l'Arménien de la distraire un peu et de lui conter des

histoires. Ce garçon m'était, après tout, devenu fort utile; il lui

parlait toujours de ce ton flûté et gracieux qu'on emploie pour égayer

les enfants, et recommençait invariablement par _Ked ya, siti?..._

--Eh bien, donc, madame!... qu'est-ce donc? nous ne rions pas?

Voulez-vous savoir les aventures de la Tête cuite au four?

Il lui racontait alors une vieille légende de Constantinople, où un

tailleur, croyant recevoir un habit de sultan à réparer, emporte chez

lui la tête d'un aga qui lui a été remise par erreur, si bien que, ne

sachant comment se débarrasser ensuite de ce triste dépôt, il l'envoie

au four, dans un vase de terre, chez un pâtissier grec. Ce dernier en

gratifie un barbier franc, en la substituant furtivement à sa tête à

perruque; le Franc la coiffe; puis, s'apercevant de sa méprise, la

porte ailleurs; enfin il en résulte une foule de méprises plus ou moins

comiques. Ceci est de la bouffonnerie turque du plus haut goût.

La prière du soir ramenait les cérémonies habituelles. Pour ne

scandaliser personne, j'allai me promener sur le tillac de l'avant,

épiant le lever des étoiles, et faisant aussi, moi, ma prière, qui est

celle des rêveurs et des poëtes, c'est-à-dire l'admiration de la nature

et l'enthousiasme des souvenirs. Oui, je les admirais dans cet air

d'Orient si pur qu'il rapproche les cieux de l'homme, ces astres dieux,

formes diverses et sacrées que la Divinité a rejetées tour à tour

comme les masques de l'éternelle Isis ... Uranie, Astarté, Saturne,

Jupiter, vous me représentez encore les transformations des humbles

croyances de nos aïeux. Ceux qui, par millions, ont sillonné ces mers,

prenaient sans doute le rayonnement pour la flamme et le trône pour le

dieu; mais qui n'adorerait dans les astres du ciel les preuves mêmes de

l'éternelle puissance, et dans leur marche régulière l'action vigilante

d'un esprit caché?

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 82 / 146 题