VI--JOURNAL DE BORD

L'humble vérité n'a pas les ressources immenses des combinaisons

dramatiques ou romanesques. Je recueille un à un des événements qui

n'ont de mérite que par leur simplicité même, et je sais qu'il serait

aisé pourtant, fût-ce dans la relation d'une traversée aussi vulgaire

que celle du golfe de Syrie, de faire naître des péripéties vraiment

dignes d'attention; mais la réalité grimace à côté du mensonge,

et il vaut mieux, ce me semble, dire naïvement, comme les anciens

navigateurs: «Tel jour, nous n'avons rien vu en mer qu'un morceau de

bois qui flottait à l'aventure; tel autre, qu'un goëland aux ailes

grises;...» jusqu'au moment trop rare où l'action se réchauffe et se

complique d'un canot de sauvages qui viennent apporter des ignames et

des cochons de lait rôtis.

Cependant, à défaut de la tempête obligée, un calme plat tout à fait

digne de l'océan Pacifique, et le manque d'eau douce sur un navire

composé comme l'était le nôtre, pouvaient amener des scènes dignes

d'une Odyssée moderne. Le destin m'a ôté cette chance d'intérêt en

envoyant, ce soir-là, un léger zéphyr de l'ouest qui nous fit marcher

assez vite.

J'étais, après tout, joyeux de cet incident, et je me faisais répéter

par le capitaine l'assurance que, le lendemain matin, nous pourrions

apercevoir à l'horizon les cimes bleuâtres du Carmel. Tout à coup des

cris d'épouvante partent de la dunette.

--_Farqha el bahr! farqha el bahr!_

--Qu'est-ce donc?

--Une poule à la mer!

La circonstance me paraissait peu grave; cependant l'un des matelots

turcs auquel appartenait la poule se désolait de la manière la plus

touchante, et ses compagnons le plaignaient très-sérieusement. On

le retenait pour l'empêcher de se jeter à l'eau, et la poule, déjà

éloignée, faisait des signes de détresse dont on suivait les phases

avec émotion. Enfin, le capitaine, après un moment de doute, donna

l'ordre qu'on arrêtât le vaisseau.

Pour le coup, je trouvai un peu fort qu'après avoir perdu deux jours,

on s'arrêtât par un bon vent pour une poule noyée. Je donnai deux

piastres au matelot, pensant que c'était là tout le joint de l'affaire,

car un Arabe se ferait tuer pour beaucoup moins. Sa figure s'adoucit,

mais il calcula sans doute immédiatement qu'il aurait un double

avantage à ravoir la poule, et en un clin d'œil il se débarrassa de ses

vêtements et se jeta à la mer.

La distance jusqu'où il nagea était prodigieuse. Il fallut attendre une

demi-heure avec l'inquiétude de sa situation et de la nuit qui venait;

notre homme nous rejoignit enfin exténué, et on dut le retirer de

l'eau, car il n'avait plus la force de grimper le long du bordage.

Une fois en sûreté, cet homme s'occupait plus de sa poule que de

lui-même; il la réchauffait, l'épongeait, et ne fut content qu'en la

voyant respirer à l'aise et sautiller sur le pont.

Le bâtiment s'était remis en route.

--Le diable soit de la poule! dis-je à l'Arménien; nous avons perdu une

heure.

--Eh quoi! vouliez-vous donc qu'il la laissât se noyer?

--Mais j'en ai aussi, des poules, et je lui en aurais donné plusieurs

pour celle-là!

--Ce n'est pas la même chose.

--Comment donc! mais je sacrifierais toutes les poules de la terre pour

qu'on ne perdit pas une heure de bon vent, dans un bâtiment où nous

risquons demain de mourir de soif.

--Voyez-vous, dit l'Arménien, la poule s'est envolée à sa gauche, au

moment où il s'apprêtait à lui couper le cou.

--J'admettrais volontiers, répondis-je, qu'il se fût dévoué comme

musulman pour sauver une créature vivante; mais je sais que le respect

des vrais croyants pour les animaux ne va point jusque-là, puisqu'ils

les tuent pour leur nourriture.

--Sans doute ils les tuent, mais avec des cérémonies, en prononçant

des prières, et encore ne peuvent-ils leur couper la gorge qu'avec un

couteau dont le manche soit percé de trois clous et dont la lame soit

sans brèche. Si tout à l'heure la poule s'était noyée, le pauvre homme

était certain de mourir d ici à trois jours.

--C'est bien différent, dis-je à l'Arménien.

Ainsi, pour les Orientaux, c'est toujours une chose grave que de

tuer un animal. Il n'est permis de le faire que pour sa nourriture

expressément, et dans des formes qui rappellent l'antique institution

des sacrifices. On sait qu'il y a quelque chose de pareil chez les

israélites: les bouchers sont obligés d'employer des sacrificateurs

(_schocket_) qui appartiennent à l'ordre religieux, et ne tuent chaque

bête qu'en employant des formules consacrées. Ce préjuge se trouve

avec des nuances diverses dans la plupart des religions du Levant. La

chasse même n'est tolérée que contre les bêtes féroces et en punition

des dégâts causés par elles. La chasse au faucon était pourtant, à

l'époque des califes, le divertissement des grands, mais par une sorte

d'interprétation qui rejetait sur l'oiseau de proie la responsabilité

du sang versé. Au fond, sans adopter les idées de l'Inde, on peut

convenir qu'il y a quelque chose de grand dans cette pensée de ne tuer

aucun animal sans nécessité. Les formules recommandées pour le cas où

on leur ôte la vie, par le besoin de s'en faire une nourriture, ont

pour but sans doute d'empêcher que la souffrance ne se prolonge plus

d'un instant, ce que les habitudes de la chasse rendent malheureusement

impossible.

L'Arménien me raconta à ce sujet que, du temps de Mahmoud,

Constantinople était tellement remplie de chiens, que les voitures

avaient peine à circuler dans les rues: ne pouvant les détruire, ni

comme animaux féroces, ni comme propres à la nourriture, on imagina

de les exposer dans des îlots déserts de l'entrée du Bosphore. Il

fallut les embarquer par milliers dans des caïques; et, au moment

où, ignorants de leur sort, ils prirent possession de leurs nouveaux

domaines, un iman leur fit un discours, exposant que l'on avait cédé

à une nécessité absolue, et que leurs âmes, à l'heure de la mort,

ne devaient pas en vouloir aux fidèles croyants; que, du reste, si

la volonté du ciel était qu'ils fussent sauvés, cela arriverait

assurément. Il y avait beaucoup de lapins dans ces îles, et les chiens

ne réclamèrent pas tout d'abord contre ce raisonnement jésuitique;

mais, quelques jours plus tard, tourmentés par la faim, ils poussèrent

de tels gémissements, qu'on les entendait de Constantinople. Les

dévots, émus de cette lamentable protestation, adressèrent de graves

remontrances au sultan, déjà trop suspect de tendances européennes,

de sorte qu'il fallut donner l'ordre de faire revenir les chiens, qui

furent, en triomphe, réintégrés dans tous leurs droits civils.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 81 / 146 题