Vers le troisième jour de notre traversée, nous eussions dû apercevoir
la côte de Syrie; mais, pendant la matinée, nous changions à peine de
place, et le vent, qui se levait à trois heures, enflait la voile par
bouffées, puis la laissait peu après retomber le long du mât. Cela
paraissait inquiéter peu le capitaine, qui partageait ses loisirs entre
son jeu d'échecs et une sorte de guitare avec laquelle il accompagnait
toujours le même chant. En Orient, chacun a son air favori, et le
répète sans se lasser du matin au soir, jusqu'à ce qu'il en sache un
autre plus nouveau. L'esclave aussi avait appris au Caire je ne sais
quelle chanson de harem dont le refrain revenait toujours sur une
mélopée traînante et soporifique. C'étaient, je m'en souviens, les deux
vers suivants:
«Ya kabibé! sakel nô!...
Ya makmouby! ya sidi!»
J'en comprenais bien quelques mots, mais celui de _kabibé_ manquait à
mon vocabulaire. J'en demandai le sens à l'Arménien, qui me répondit:
--Cela veut dire _un petit drôle_.
Je couchai ce substantif sur mes tablettes avec l'explication, ainsi
qu'il convient quand on veut s'instruire.
Le soir, l'Arménien me dit qu'il était fâcheux que le vent ne fût pas
meilleur, et que cela l'inquiétait un peu.
--Pourquoi? lui dis-je. Nous risquons de rester ici deux jours de plus,
voilà tout, et décidément nous sommes très-bien sur ce vaisseau.
--Ce n'est pas cela, me dit-il, mais c'est que nous pourrions bien
manquer d'eau.
--Manquer d'eau?
--Sans doute, vous n'avez pas d'idée de l'insouciance de ces gens-là.
Pour avoir de l'eau, il aurait fallu envoyer une barque jusqu'à
Damiette, car l'eau de l'embouchure du Nil est salée; et, comme la
ville était en quarantaine, ils ont craint les formalités!... du moins,
c'est là ce qu'ils disent; mais, au fond, ils n'y auront pas pensé.
--C'est étonnant, dis-je, le capitaine chante comme si notre situation
était des plus simples.
Et j'allai avec l'Arménien l'interroger sur ce sujet.
Il se leva, et me fit voir sur le pont les tonnes à eau entièrement
vides, sauf l'une d'elles qui pouvait encore contenir cinq ou six
bouteilles d'eau; puis il s'en alla se rasseoir sur la dunette, et,
reprenant sa guitare, il recommença son éternelle chanson en berçant sa
tête en arrière contre le bordage.
Le lendemain matin, je me réveillai de bonne heure, et je montai sur le
gaillard d'avant avec la pensée qu'il était possible d'apercevoir les
côtes de la Palestine; mais j'eus beau nettoyer mon binocle, la ligne
extrême de la mer était aussi nette que la lame courbe d'un damas. Il
est même probable que nous n'avions guère changé de place depuis la
veille. Je redescendis, et me dirigeai vers l'arrière. Tout le monde
dormait avec sérénité; le jeune mousse était seul debout et faisait sa
toilette en se lavant abondamment le visage et les mains avec de l'eau
qu'il puisait dans notre dernière tonne de liquide potable.
Je ne pus m'empècher de manifester mon indignation. Je lui dis ou je
crus lui faire comprendre que l'eau de la mer était assez bonne pour la
toilette d'un _petit drôle_ de son espèce, et, voulant formuler cette
dernière expression, je me servis du terme de _ya kabibé_, que j'avais
noté. Le petit garçon me regarda en souriant, et parut peu touché de la
réprimande. Je crus avoir mal prononcé, et je n'y pensai plus.
Quelques heures après, dans ce moment de l'après-dînée où le capitaine
Nicolas faisait d'ordinaire apporter par le mousse une énorme cruche
de vin de Chypre, à laquelle seuls nous étions invités à prendre
part, l'Arménien et moi, en qualité de chrétiens, les matelots,
par un respect mal compris pour la loi de Mahomet, ne buvant que de
l'eau-de-vie d'anis, le capitaine, dis je, se mit à parler bas à
l'oreille de l'Arménien.
--Il veut, me dit ce dernier, vous faire une proposition.
--Qu'il parle.
--Il dit que c'est délicat, et espère que vous ne lui en voudrez pas si
cela vous déplaît.
--Pas du tout.
--Eh bien, il vous demande si vous voulez faire l'échange de votre
esclave contre le _ya ouled_ (le petit garçon) qui lui appartient aussi.
Je fus au moment de partir d'un éclat de rire; mais le sérieux parfait
des deux Levantins me déconcerta. Je crus voir là au fond une de ces
mauvaises plaisanteries que les Orientaux ne se permettent guère que
dans les situations où un Franc pourrait difficilement les en faire
repentir. Je le dis à l'Arménien, qui me répondit avec étonnement:
--Mais non, c'est bien sérieusement qu'il parle; le petit garçon
est très-blanc et la femme basanée, et, ajouta-t-il avec un air
d'appréciation consciencieuse, je vous conseille d'y réfléchir, le
petit garçon vaut bien la femme.
Je ne suis pas habitué à m'étonner facilement: du reste, ce serait
peine perdue dans de tels pays. Je me bornai à répondre que ce marché
ne me convenait pas. Ensuite, comme je montrais quelque humeur, le
capitaine dit à l'Arménien qu'il était fâché de son indiscrétion, mais
qu'il avait cru me faire plaisir. Je ne savais trop quelle était son
idée, et je crus voir une sorte d'ironie percer dans sa conversation;
je le fis donc presser par l'Arménien de s'expliquer nettement sur ce
point.
--Eh bien, me dit ce dernier, il prétend que vous avez, ce matin, fait
des compliments au _ya ouled_; c'est, du moins, ce que celui-ci a
rapporté.
--Moi? m'écriai-je. Je l'ai appelé _petit drôle_ parce qu'il se lavait
les mains avec notre eau à boire; j'étais furieux contre lui, au
contraire.
L'étonnement de l'Arménien me fit apercevoir qu'il y avait dans cette
affaire un de ces absurdes quiproquos philologiques si communs entre
les personnes qui savent médiocrement les langues. Le mot _kabibé_, si
singulièrement traduit la veille par l'Arménien, avait, au contraire,
la signification la plus charmante et la plus amoureuse du monde.
Je ne sais pourquoi le mot de _petit drôle_ lui avait paru rendre
parfaitement cette idée en français.
Nous nous livrâmes à une traduction nouvelle et corrigée du refrain
chanté par l'esclave, et qui, décidément, signifiait à peu près:
«O mon petit chéri, mon bien-aimé, mon frère, mon maître!»
C'est ainsi que commencent presque toutes les chansons d'amour arabes,
susceptibles des interprétations les plus diverses, et qui rappellent
aux commençants l'équivoque classique de l'églogue de Corydon.