Ce qui, je pense, signifiait: «Eh bien donc, madame!»

Elle resta quelque temps sans répondre, avec cette fierté qui respirait

dans son maintien habituel; puis elle finit par se tourner vers le

jeune homme, et la conversation s'engagea.

De ce moment, je compris combien j'avais perdu à ne pas prononcer

couramment l'arabe. Son front s'éclaircit, ses lèvres sourirent, et

elle s'abandonna bientôt à ce caquetage ineffable qui, dans tous les

pays, est, à ce qu'il semble, un besoin pour la plus belle portion de

l'humanité. J'étais heureux, du reste, de lui avoir procuré ce plaisir.

L'Arménien paraissait très-respectueux, et, se tournant de temps en

temps vers moi, lui racontait sans doute comment je l'avais rencontré

et accueilli. Il ne faut pas appliquer nos idées à ce qui se passe en

Orient, et croire qu'entre homme et femme une conversation devienne

tout de suite ... criminelle. Il y a dans les caractères beaucoup plus

de simplicité que chez nous; j'étais persuadé qu'il ne s'agissait là

que d'un bavardage dénué de sens. L'expression des physionomies et

l'intelligence de quelques mots çà et là m'indiquaient suffisamment

l'innocence de ce dialogue, aussi restai-je comme absorbé dans

l'observation du jeu d'échecs (et quels échecs!) du capitaine et de son

pilote. Je me comparais mentalement à ces époux aimables qui, dans une

soirée, s'asseyent aux tables de jeu, laissant causer ou danser sans

inquiétude les femmes et les jeunes gens.

Et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un pauvre diable d'Arménien qu'on a

ramassé dans les roseaux aux bords du Nil, auprès d'un Franc qui vient

du Caire et qui y a mené l'existence d'un _mirliva_ (général), d'après

l'estime des drogmans et de tout un quartier? Si, pour une nonne, un

jardinier est un homme, comme on disait en France au siècle dernier,

il ne faut pas croire que le premier venu soit quelque chose pour une

cadine musulmane. Il y a dans les femmes élevées naturellement, comme

dans les oiseaux magnifiques, un certain orgueil qui les défend tout

d'abord contre la séduction vulgaire. Il me semblait, du reste, qu'en

l'abandonnant à sa propre dignité, je m'assurais la confiance et le

dévouement de cette pauvre esclave, qu'au fond, ainsi que je l'ai déjà

dit, je considérais comme libre du moment qu'elle avait quitté la terre

d'Égypte et mis le pied sur un bâtiment chrétien.

Chrétien! est-ce le terme juste? _La Santa-Barbara_ n'avait pour

équipage que des matelots turcs; le capitaine et son mousse

représentaient l'Église romaine, l'Arménien une hérésie quelconque,

et moi-même.... Mais qui sait ce que peut représenter en Orient un

Parisien nourri d'idées philosophiques, un fils de Voltaire, un impie,

selon l'opinion de ces braves gens? Chaque matin, au moment où le

soleil sortait de la mer, chaque soir, à l'instant où son disque,

envahi par la ligne sombre des eaux, s'éclipsait en une minute,

laissant à l'horizon cette teinte rosée qui se fond délicieusement dans

l'azur, les matelots se réunissaient sur un seul rang, tournés vers

la Mecque lointaine, et l'un d'eux entonnait l'hymne de la prière,

comme aurait pu faire le grave muezzin du haut des minarets. Je ne

pouvais empêcher l'esclave de se joindre à cette religieuse effusion

si touchante et si solennelle; dès le premier jour, nous nous vîmes

ainsi partagés en communions diverses. Le capitaine, de son côté,

faisait des oraisons de temps en temps à une certaine image clouée au

mât, qui pouvait bien être la patronne du navire, _santa Barbara_;

l'Arménien, en se levant, après s'être lavé la tête et les pieds avec

son savon, mâchonnait des litanies à voix basse; moi seul, incapable

de feinte, je n'exécutais aucune génuflexion régulière, et j'avais

pourtant quelque honte à paraître moins religieux que ces gens. Il y a

chez les Orientaux une tolérance mutuelle pour les religions diverses,

chacun se classant simplement à un degré supérieur dans la hiérarchie

spirituelle, mais admettant que les autres peuvent bien, à la rigueur,

être dignes de lui servir d'escabeau; le simple philosophe dérange

cette combinaison: où le placer? Le Coran lui-même, qui maudit les

idolâtres et les adorateurs du feu et des étoiles, n'a pas prévu le

scepticisme de notre temps.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 79 / 146 题