Nous partons: nous voyons s'amincir, descendre et disparaître enfin
sous le bleu niveau de la mer cette frange de sable qui encadre si
tristement les splendeurs de la vieille Égypte; le flamboiement
poudreux du désert reste seul à l'horizon; les oiseaux du Nil
nous accompagnent quelque temps, puis nous quittent les uns après
les autres, comme pour aller rejoindre le soleil qui descend vers
Alexandrie. Cependant un astre éclatant gravit peu à peu l'arc du
ciel et jette sur les eaux des reflets enflammés. C'est l'étoile du
soir, c'est Astarté, l'antique déesse de Syrie; elle brille d'un éclat
incomparable sur ces mers sacrées qui la reconnaissent toujours.
Sois-nous propice, ô divinité! qui n'as pas la teinte blafarde de la
lune, mais qui scintilles dans ton éloignement et verses des rayons
dorés sur le monde comme un soleil de la nuit!
Après tout, une fois la première impression surmontée, l'aspect
intérieur de _la Santa-Barbara_ ne manquait pas de pittoresque. Dès
le lendemain, nous nous étions acclimatés parfaitement, et les heures
coulaient pour nous comme pour l'équipage dans la plus parfaite
indifférence de l'avenir. Je crois bien que le bâtiment marchait à la
manière de ceux des anciens, toute la journée d'après le soleil, et
la nuit d'après les étoiles. Le capitaine me fit voir une boussole,
mais elle était toute détraquée. Ce brave homme avait une physionomie
à la fois douce et résolue, empreinte, en outre, d'une naïveté
singulière qui me donnait plus de confiance en lui-même qu'en son
navire. Toutefois, il m'avoua qu'il avait été quelque peu forban,
mais seulement à l'époque de l'indépendance hellénique; c'était après
m'avoir invité à prendre part à son dîner, qui se composait d'un pilau
en pyramide où chacun plongeait à son tour une petite cuiller de bois.
Ceci était déjà un progrès sur la façon de manger des Arabes, qui ne
se servent que de leurs doigts.
Une bouteille de terre, remplie de vin de Chypre, de celui qu'on
appelle vin de Commanderie, défraya notre après-dînée, et le capitaine,
devenu plus expansif, voulut bien, toujours par l'intermédiaire du
jeune Arménien, me mettre au courant de ses affaires. M'ayant demandé
si je savais lire le latin, il tira d'un étui une grande pancarte de
parchemin qui contenait les titres les plus évidents de la moralité de
sa bombarde. Il voulait savoir en quels termes était conçu ce document.
Je me mis à lire, et j'appris que «les Pères secrétaires de la terre
sainte appelaient la bénédiction de la Vierge et des saints sur le
navire, et certifiaient que le capitaine _Alexis,_ Grec catholique,
natif de Taraboulous (Tripoli de Syrie), avait toujours rempli ses
devoirs religieux.»
--On a mis Alexis, me fit observer le capitaine, mais c'est Nicolas
qu'on aurait dû mettre; ils se sont trompés en écrivant.
Je donnai mon assentiment, songeant en moi-même que, s'il n'avait
pas de patente plus officielle, il ferait bien d'éviter les parages
européens. Les Turcs se contentent de peu: le cachet rouge et la croix
de Jérusalem apposés à ce billet de confession devaient suffire,
moyennant bakchis, à satisfaire aux besoins de la légalité musulmane.
Rien n'est plus gai qu'une après-dînée en mer par un beau temps: la
brise est tiède, le soleil tourne autour de la voile dont l'ombre
fugitive nous oblige à changer de place de temps en temps; cette
ombre nous quitte enfin, et projette sur la mer sa fraîcheur inutile.
Peut-être serait-il bon de tendre une simple toile pour protéger la
dunette, mais personne n'y songe: le soleil dore nos fronts comme des
fruits mûrs. C'est là que triomphait surtout la beauté de l'esclave
javanaise. Je n'avais pas songé un instant à lui faire garder son
voile, par ce sentiment tout naturel qu'un Franc possédant une femme
n'avait pas droit de la cacher. L'Arménien s'était assis près d'elle
sur les sacs de riz, pendant que je regardais le capitaine jouer aux
échecs avec le pilote, et il lui dit plusieurs fois avec un fausset
enfantin:_--Ked ya, siti!_