III--LA BOMBARDE

Nous descendîmes le cours du Nil pendant une lieue encore; les rives

plates et sablonneuses s'élargissaient à perte de vue, et le boghaz qui

empêche les vaisseaux d'arriver jusqu'à Damiette ne présentait plus à

cette heure-là qu'une barre presque insensible. Deux forts protègent

cette entrée, souvent franchie au moyen âge, mais presque toujours

fatale aux vaisseaux.

Ces voyages sur mer sont aujourd'hui, grâce à la vapeur, tellement

dépourvus de danger, que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'on se

hasarde sur un bateau à voiles. Là renaît la chance fatale qui donne

aux poissons leur revanche de la voracité humaine, ou tout au moins

la perspective d'errer dix ans sur des côtes inhospitalières, comme

les héros de l'_Odyssée_ et de l'_Énéide_. Or, si jamais vaisseau

primitif et suspect de ces fantaisies sillonna les eaux bleues du

golfe syrien, c'est la bombarde baptisée du nom de _Santa-Barbara_

qui en réalise l'idéal le plus pur. Du plus loin que j'aperçus cette

sombre carcasse, pareille à un bateau de charbon, élevant sur un mât

unique la longue vergue disposée pour une seule voile triangulaire, je

compris que j'étais mal tombé, et j'eus l'idée un instant de refuser

ce moyen de transport. Cependant comment faire? Retourner dans une

ville en proie à la peste pour attendre le passage d'un brick européen

(car les bateaux à vapeur ne desservent pas cette ligne), ce n'était

guère moins chanceux. Je regardai mes compagnons, qui n'avaient l'air

ni mécontents ni surpris; le janissaire paraissait convaincu d'avoir

arrangé les choses pour le mieux; nulle idée railleuse ne perçait sous

le masque bronzé des rameurs de la djerme; il semblait donc que ce

navire n'avait rien de ridicule et d'impossible dans les habitudes du

pays. Toutefois, cet aspect de galéasse difforme, de sabot gigantesque

enfoncé, dans l'eau jusqu'au bord par le poids des sacs de riz, ne

promettait pas une traversée rapide. Pour peu que les vents nous

fussent contraires, nous risquions d'aller faire connaissance avec

la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers _porphyreux_

des antiques Phéaciens. O Ulysse! Télémaque! Énée! étais-je destiné à

vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux?

Cependant la djerme accoste le navire, on nous jette une échelle de

corde traversée de bâtons, et nous voilà hissés sur le bordage et

initiés aux joies de l'intérieur.

--_Kalimèra_ (bonjour), dit le capitaine, vêtu comme ses matelots,

mais se faisant reconnaître par ce salut grec.

Et il se hâte de s'occuper de l'embarquement des marchandises, bien

autrement important que le nôtre. Les sacs de riz formaient une

montagne sur l'arrière, au delà de laquelle une petite portion de la

dunette était réservée an timonier et au capitaine; il était donc

impossible de se promener autrement que sur les sacs, le milieu du

vaisseau étant occupé par la chaloupe et les deux côtés encombrés

de cages de poules; un seul espace assez étroit existait devant la

cuisine, confiée aux soins d'un jeune mousse fort éveillé.

Aussitôt que ce dernier vit l'esclave, il s'écria:

--_Kokona! kali! kali_ (Une femme! belle! belle!)

Ceci s'écartait de la réserve arabe, qui ne permet pas que l'on

paraisse remarquer soit une femme, soit un enfant. Le janissaire était

monté avec nous et surveillait le chargement des marchandises qui

appartenaient au consul.

--Ah çà! lui dis-je, où va-t-on nous loger? Vous m'aviez dit qu'on nous

donnerait la chambre du capitaine.

--Soyez tranquille, répondit-il, on rangera tous ces sacs, et ensuite

vous serez très-bien.

Sur quoi, il nous fit ses adieux et descendit dans la djerme, qui ne

tarda pas à s'éloigner.

Nous voilà donc, Dieu sait pour combien de temps, sur un de ces

vaisseaux syriens que la moindre tempête brise à la côte comme des

coques de noix. Il fallut attendre le vent d'ouest de trois heures pour

mettre à la voile. Dans l'intervalle, on s'était occupé du déjeuner.

Le capitaine Nicolas avait donné ses ordres, et son pilau cuisait sur

l'unique fourneau de la cuisine; notre tour ne devait arriver que plus

tard.

Je cherchais cependant où pouvait être cette fameuse chambre du

capitaine qui nous avait été promise, et je chargeai l'Arménien de

s'en informer auprès de _son ami_, lequel ne paraissait nullement

l'avoir reconnu jusque-là. Le capitaine se leva froidement et nous

conduisit vers une espèce de soute située sous le tillac de l'avant,

où l'on ne pouvait entrer que plié en deux, et dont les parois étaient

littéralement couvertes de ces grillons rouges, longs comme le doigt,

que l'on appelle _cancrelats_, et qu'avait attirés sans doute un

chargement précédent de sucre ou de cassonade. Je reculai avec effroi

et fis mine de me fâcher.

--C'est là ma chambre, me fit dire le capitaine; je ne vous conseille

pas de l'habiter, à moins qu'il ne vienne à pleuvoir; mais je vais vous

faire voir un endroit beaucoup plus frais et beaucoup plus convenable.

Alors, il me conduisit près de la grande chaloupe, maintenue par des

cordes entre le mât et l'avant, et me fit regarder dans l'intérieur.

--Voilà, dit-il, où vous serez très-bien couché; vous avez des matelas

de coton que vous étendrez d'un bout à l'autre, et je vais faire

disposer là-dessus des toiles qui formeront une tente; maintenant, vous

voilà logé commodément et grandement, n'est-ce pas?

J'aurais eu mauvaise grâce à n'en pas convenir; le bâtiment étant

donné, c'était assurément le local le plus agréable, par une

température d'Afrique, et le plus isolé qu'on y pût choisir.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 77 / 146 题