Nous descendîmes le cours du Nil pendant une lieue encore; les rives
plates et sablonneuses s'élargissaient à perte de vue, et le boghaz qui
empêche les vaisseaux d'arriver jusqu'à Damiette ne présentait plus à
cette heure-là qu'une barre presque insensible. Deux forts protègent
cette entrée, souvent franchie au moyen âge, mais presque toujours
fatale aux vaisseaux.
Ces voyages sur mer sont aujourd'hui, grâce à la vapeur, tellement
dépourvus de danger, que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'on se
hasarde sur un bateau à voiles. Là renaît la chance fatale qui donne
aux poissons leur revanche de la voracité humaine, ou tout au moins
la perspective d'errer dix ans sur des côtes inhospitalières, comme
les héros de l'_Odyssée_ et de l'_Énéide_. Or, si jamais vaisseau
primitif et suspect de ces fantaisies sillonna les eaux bleues du
golfe syrien, c'est la bombarde baptisée du nom de _Santa-Barbara_
qui en réalise l'idéal le plus pur. Du plus loin que j'aperçus cette
sombre carcasse, pareille à un bateau de charbon, élevant sur un mât
unique la longue vergue disposée pour une seule voile triangulaire, je
compris que j'étais mal tombé, et j'eus l'idée un instant de refuser
ce moyen de transport. Cependant comment faire? Retourner dans une
ville en proie à la peste pour attendre le passage d'un brick européen
(car les bateaux à vapeur ne desservent pas cette ligne), ce n'était
guère moins chanceux. Je regardai mes compagnons, qui n'avaient l'air
ni mécontents ni surpris; le janissaire paraissait convaincu d'avoir
arrangé les choses pour le mieux; nulle idée railleuse ne perçait sous
le masque bronzé des rameurs de la djerme; il semblait donc que ce
navire n'avait rien de ridicule et d'impossible dans les habitudes du
pays. Toutefois, cet aspect de galéasse difforme, de sabot gigantesque
enfoncé, dans l'eau jusqu'au bord par le poids des sacs de riz, ne
promettait pas une traversée rapide. Pour peu que les vents nous
fussent contraires, nous risquions d'aller faire connaissance avec
la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers _porphyreux_
des antiques Phéaciens. O Ulysse! Télémaque! Énée! étais-je destiné à
vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux?
Cependant la djerme accoste le navire, on nous jette une échelle de
corde traversée de bâtons, et nous voilà hissés sur le bordage et
initiés aux joies de l'intérieur.
--_Kalimèra_ (bonjour), dit le capitaine, vêtu comme ses matelots,
mais se faisant reconnaître par ce salut grec.
Et il se hâte de s'occuper de l'embarquement des marchandises, bien
autrement important que le nôtre. Les sacs de riz formaient une
montagne sur l'arrière, au delà de laquelle une petite portion de la
dunette était réservée an timonier et au capitaine; il était donc
impossible de se promener autrement que sur les sacs, le milieu du
vaisseau étant occupé par la chaloupe et les deux côtés encombrés
de cages de poules; un seul espace assez étroit existait devant la
cuisine, confiée aux soins d'un jeune mousse fort éveillé.
Aussitôt que ce dernier vit l'esclave, il s'écria:
--_Kokona! kali! kali_ (Une femme! belle! belle!)
Ceci s'écartait de la réserve arabe, qui ne permet pas que l'on
paraisse remarquer soit une femme, soit un enfant. Le janissaire était
monté avec nous et surveillait le chargement des marchandises qui
appartenaient au consul.
--Ah çà! lui dis-je, où va-t-on nous loger? Vous m'aviez dit qu'on nous
donnerait la chambre du capitaine.
--Soyez tranquille, répondit-il, on rangera tous ces sacs, et ensuite
vous serez très-bien.
Sur quoi, il nous fit ses adieux et descendit dans la djerme, qui ne
tarda pas à s'éloigner.
Nous voilà donc, Dieu sait pour combien de temps, sur un de ces
vaisseaux syriens que la moindre tempête brise à la côte comme des
coques de noix. Il fallut attendre le vent d'ouest de trois heures pour
mettre à la voile. Dans l'intervalle, on s'était occupé du déjeuner.
Le capitaine Nicolas avait donné ses ordres, et son pilau cuisait sur
l'unique fourneau de la cuisine; notre tour ne devait arriver que plus
tard.
Je cherchais cependant où pouvait être cette fameuse chambre du
capitaine qui nous avait été promise, et je chargeai l'Arménien de
s'en informer auprès de _son ami_, lequel ne paraissait nullement
l'avoir reconnu jusque-là. Le capitaine se leva froidement et nous
conduisit vers une espèce de soute située sous le tillac de l'avant,
où l'on ne pouvait entrer que plié en deux, et dont les parois étaient
littéralement couvertes de ces grillons rouges, longs comme le doigt,
que l'on appelle _cancrelats_, et qu'avait attirés sans doute un
chargement précédent de sucre ou de cassonade. Je reculai avec effroi
et fis mine de me fâcher.
--C'est là ma chambre, me fit dire le capitaine; je ne vous conseille
pas de l'habiter, à moins qu'il ne vienne à pleuvoir; mais je vais vous
faire voir un endroit beaucoup plus frais et beaucoup plus convenable.
Alors, il me conduisit près de la grande chaloupe, maintenue par des
cordes entre le mât et l'avant, et me fit regarder dans l'intérieur.
--Voilà, dit-il, où vous serez très-bien couché; vous avez des matelas
de coton que vous étendrez d'un bout à l'autre, et je vais faire
disposer là-dessus des toiles qui formeront une tente; maintenant, vous
voilà logé commodément et grandement, n'est-ce pas?
J'aurais eu mauvaise grâce à n'en pas convenir; le bâtiment étant
donné, c'était assurément le local le plus agréable, par une
température d'Afrique, et le plus isolé qu'on y pût choisir.