Nous avions dépassé à droite le village d'Esbeh, bâti en briques
crues, et où l'on distingue les restes d'une antique mosquée et aussi
quelques débris d'arches et de tours appartenant à l'ancienne Damiette,
détruite par les Arabes à l'époque de saint Louis, comme trop exposée
aux surprises. La mer baignait jadis les murs de cette ville, et en
est maintenant éloignée d'une lieue. C'est à peu près l'espace que
gagne la terre d'Égypte tous les six cents ans. Les caravanes qui
traversent le désert pour passer en Syrie rencontrent sur divers
points des lignes régulières où se voient, de distance en distance,
des ruines antiques ensevelies dans le sable, mais dont le vent du
désert se plaît quelquefois à faire revivre les contours. Ces spectres
de villes dépouillées pour un temps de leur linceul poudreux effrayent
l'imagination des Arabes, qui attribuent leur construction aux génies.
Les savants de l'Europe retrouvent, en suivant ces traces, une série
de cités bâties au bord de la mer sous telle ou telle dynastie de rois
pasteurs ou de conquérants thébains. C'est par le calcul de cette
retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui des diverses
couches du Nil empreintes dans le limon, et dont on peut compter les
marques en formant des excavations, qu'on est parvenu à faire remonter
à quarante mille ans l'antiquité du sol de l'Égypte. Ceci s'arrange
mal peut-être avec la _Genèse_; cependant ces longs siècles consacrés
à l'action mutuelle de la terre et des eaux ont pu constituer ce que
le livre saint appelle «matière sans forme,» l'organisation des êtres
étant le seul principe véritable de la création.
Nous avions atteint le bord oriental de la langue de terre où est bâtie
Damiette; le sable où nous marchions luisait par places, et il me
semblait voir des flaques d'eau congelées dont nos pieds écrasaient
la surface vitreuse; c'étaient des couches de sel marin. Un rideau
de joncs élancés, de ceux peut-être qui fournissaient autrefois le
papyrus, nous cachait encore les bords du lac; nous arrivâmes enfin à
un port établi pour les barques des pêcheurs, et, de là, je crus voir
la mer elle-même dans un jour de calme. Seulement, des îles lointaines,
teintes de rose par le soleil levant, couronnées çà et là de dômes et
de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques à voiles
latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.
C'était le lac Menzaleh, l'ancien _Maréotis_, où Tanis ruinée occupe
encore l'île principale, et dont Péluse bornait l'extrémité voisine de
la Syrie, Péluse, l'ancienne porte de l'Égypte, où passèrent tour à
tour Cambyse, Alexandre et Pompée, ce dernier, comme on sait, pour y
trouver la mort.
Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel semé dans les
eaux du lac et assister à quelqu'une de ces pêches magnifiques qui
fournissent des poissons à l'Égypte entière. Des oiseaux d'espèces
variées planent sur cette mer intérieure, nagent près des bords ou
se réfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des
tamarins; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent
partout les rizières offrent des variétés de végétation marécageuse,
où les roseaux, les joncs, le nénufar et sans doute aussi le lotus des
anciens émaillent l'eau verdâtre et bruissent du vol d'une quantité
d'insectes que poursuivent les oiseaux. Ainsi s'accomplit cet éternel
mouvement de la nature primitive où luttent des esprits féconds et
meurtriers.
Quand, après avoir traversé la plaine, nous remontâmes sur la jetée,
j'entendis de nouveau la voix du jeune homme qui m'avait parlé; il
continuait à répéter:
«Yélir, yélir, Istamboldan!»
Je craignais d'avoir eu tort de refuser sa demande, et je voulus
rentrer en conversation avec lui en l'interrogeant sur le sens de ce
qu'il chantait.
--C'est, me dit il, une chanson qu'on a faite à l'époque du massacre
des janissaires. J'ai été bercé avec cette chanson.
--Comment! disais-je en moi-même, ces douces paroles, cet air
langoureux renferment des idées de mort et de carnage! Ceci nous
éloigne un peu de l'églogue.
La chanson voulait dire, à peu près:
«Il vient de Stamboul, le firman (celui qui annonçait
la destruction des janissaires)!--Un vaisseau
l'apporte,--Ali-Osman l'attend;--un vaisseau arrive,--mais
le firman ne vient pas;--tout le peuple est dans
l'incertitude.--Un second vaisseau arrive; voilà enfin
celui qu'attendait Ali-Osman.--Tous les musulmans révèlent
leurs habits brodés--et s'en vont se divertir dans la
campagne,--car il est certainement arrivé cette fois, le
firman!»
A quoi bon vouloir tout approfondir? J'aurais mieux aimé ignorer
désormais le sens de ces paroles. Au lieu d'un chant de pâtre, ou
du rêve d'un voyageur qui pense à Stamboul, je n'avais plus dans la
mémoire qu'une sotte chanson politique.
--Je ne demande pas mieux, dis-je tout bas au jeune homme, que de
vous laisser entrer dans la djerme; mais votre chanson aura peut-être
contrarié le janissaire, quoiqu'il ait eu l'air de ne pas la
comprendre....
--Lui, un janissaire? me dit-il. Il n'y en a plus dans tout l'empire;
les consuls donnent encore ce nom, par habitude, à leurs _cavas_;--
mais lui n'est qu'un Albanais, comme, moi, je suis un Arménien. Il m'en
veut, parce que, étant à Damiette, je me suis offert à conduire des
étrangers pour visiter la ville; à présent, je vais à Beyrouth.
Je fis comprendre au janissaire que son ressentiment devenait sans
motif.
--Demandez-lui, me dit-il, s'il a de quoi payer son passage sur le
vaisseau.
--Le capitaine Nicolas est mon ami, répondit l'Arménien.
Le janissaire secoua la tête, mais il ne fit plus aucune observation.
Le jeune homme se leva lestement, ramassa un petit paquet qui
paraissait à peine sous son bras et nous suivit. Tout mon bagage
avait été déjà transporté sur la djerme, lourdement chargée. L'esclave
javanaise, que le plaisir de changer de lieu rendait indifférente au
souvenir de l'Égypte, frappait ses mains brunes avec joie en voyant que
nous allions partir et veillait à l'emménagement des cages de poules et
de pigeons. La crainte de manquer de nourriture agit fortement sur ces
âmes naïves. L'état sanitaire de Damiette ne nous avait pas permis de
réunir des provisions plus variées. Le riz ne manquant pas, du reste,
nous étions voués pour toute la traversée au régime du pilau.