II--LE LAC MENZALEH

Nous avions dépassé à droite le village d'Esbeh, bâti en briques

crues, et où l'on distingue les restes d'une antique mosquée et aussi

quelques débris d'arches et de tours appartenant à l'ancienne Damiette,

détruite par les Arabes à l'époque de saint Louis, comme trop exposée

aux surprises. La mer baignait jadis les murs de cette ville, et en

est maintenant éloignée d'une lieue. C'est à peu près l'espace que

gagne la terre d'Égypte tous les six cents ans. Les caravanes qui

traversent le désert pour passer en Syrie rencontrent sur divers

points des lignes régulières où se voient, de distance en distance,

des ruines antiques ensevelies dans le sable, mais dont le vent du

désert se plaît quelquefois à faire revivre les contours. Ces spectres

de villes dépouillées pour un temps de leur linceul poudreux effrayent

l'imagination des Arabes, qui attribuent leur construction aux génies.

Les savants de l'Europe retrouvent, en suivant ces traces, une série

de cités bâties au bord de la mer sous telle ou telle dynastie de rois

pasteurs ou de conquérants thébains. C'est par le calcul de cette

retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui des diverses

couches du Nil empreintes dans le limon, et dont on peut compter les

marques en formant des excavations, qu'on est parvenu à faire remonter

à quarante mille ans l'antiquité du sol de l'Égypte. Ceci s'arrange

mal peut-être avec la _Genèse_; cependant ces longs siècles consacrés

à l'action mutuelle de la terre et des eaux ont pu constituer ce que

le livre saint appelle «matière sans forme,» l'organisation des êtres

étant le seul principe véritable de la création.

Nous avions atteint le bord oriental de la langue de terre où est bâtie

Damiette; le sable où nous marchions luisait par places, et il me

semblait voir des flaques d'eau congelées dont nos pieds écrasaient

la surface vitreuse; c'étaient des couches de sel marin. Un rideau

de joncs élancés, de ceux peut-être qui fournissaient autrefois le

papyrus, nous cachait encore les bords du lac; nous arrivâmes enfin à

un port établi pour les barques des pêcheurs, et, de là, je crus voir

la mer elle-même dans un jour de calme. Seulement, des îles lointaines,

teintes de rose par le soleil levant, couronnées çà et là de dômes et

de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques à voiles

latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.

C'était le lac Menzaleh, l'ancien _Maréotis_, où Tanis ruinée occupe

encore l'île principale, et dont Péluse bornait l'extrémité voisine de

la Syrie, Péluse, l'ancienne porte de l'Égypte, où passèrent tour à

tour Cambyse, Alexandre et Pompée, ce dernier, comme on sait, pour y

trouver la mort.

Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel semé dans les

eaux du lac et assister à quelqu'une de ces pêches magnifiques qui

fournissent des poissons à l'Égypte entière. Des oiseaux d'espèces

variées planent sur cette mer intérieure, nagent près des bords ou

se réfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des

tamarins; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent

partout les rizières offrent des variétés de végétation marécageuse,

où les roseaux, les joncs, le nénufar et sans doute aussi le lotus des

anciens émaillent l'eau verdâtre et bruissent du vol d'une quantité

d'insectes que poursuivent les oiseaux. Ainsi s'accomplit cet éternel

mouvement de la nature primitive où luttent des esprits féconds et

meurtriers.

Quand, après avoir traversé la plaine, nous remontâmes sur la jetée,

j'entendis de nouveau la voix du jeune homme qui m'avait parlé; il

continuait à répéter:

«Yélir, yélir, Istamboldan!»

Je craignais d'avoir eu tort de refuser sa demande, et je voulus

rentrer en conversation avec lui en l'interrogeant sur le sens de ce

qu'il chantait.

--C'est, me dit il, une chanson qu'on a faite à l'époque du massacre

des janissaires. J'ai été bercé avec cette chanson.

--Comment! disais-je en moi-même, ces douces paroles, cet air

langoureux renferment des idées de mort et de carnage! Ceci nous

éloigne un peu de l'églogue.

La chanson voulait dire, à peu près:

«Il vient de Stamboul, le firman (celui qui annonçait

la destruction des janissaires)!--Un vaisseau

l'apporte,--Ali-Osman l'attend;--un vaisseau arrive,--mais

le firman ne vient pas;--tout le peuple est dans

l'incertitude.--Un second vaisseau arrive; voilà enfin

celui qu'attendait Ali-Osman.--Tous les musulmans révèlent

leurs habits brodés--et s'en vont se divertir dans la

campagne,--car il est certainement arrivé cette fois, le

firman!»

A quoi bon vouloir tout approfondir? J'aurais mieux aimé ignorer

désormais le sens de ces paroles. Au lieu d'un chant de pâtre, ou

du rêve d'un voyageur qui pense à Stamboul, je n'avais plus dans la

mémoire qu'une sotte chanson politique.

--Je ne demande pas mieux, dis-je tout bas au jeune homme, que de

vous laisser entrer dans la djerme; mais votre chanson aura peut-être

contrarié le janissaire, quoiqu'il ait eu l'air de ne pas la

comprendre....

--Lui, un janissaire? me dit-il. Il n'y en a plus dans tout l'empire;

les consuls donnent encore ce nom, par habitude, à leurs _cavas_;--

mais lui n'est qu'un Albanais, comme, moi, je suis un Arménien. Il m'en

veut, parce que, étant à Damiette, je me suis offert à conduire des

étrangers pour visiter la ville; à présent, je vais à Beyrouth.

Je fis comprendre au janissaire que son ressentiment devenait sans

motif.

--Demandez-lui, me dit-il, s'il a de quoi payer son passage sur le

vaisseau.

--Le capitaine Nicolas est mon ami, répondit l'Arménien.

Le janissaire secoua la tête, mais il ne fit plus aucune observation.

Le jeune homme se leva lestement, ramassa un petit paquet qui

paraissait à peine sous son bras et nous suivit. Tout mon bagage

avait été déjà transporté sur la djerme, lourdement chargée. L'esclave

javanaise, que le plaisir de changer de lieu rendait indifférente au

souvenir de l'Égypte, frappait ses mains brunes avec joie en voyant que

nous allions partir et veillait à l'emménagement des cages de poules et

de pigeons. La crainte de manquer de nourriture agit fortement sur ces

âmes naïves. L'état sanitaire de Damiette ne nous avait pas permis de

réunir des provisions plus variées. Le riz ne manquant pas, du reste,

nous étions voués pour toute la traversée au régime du pilau.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 76 / 146 题