IV--LE SIRAFEH

A l'entrée du mutahir, tous les enfants vinrent s'asseoir quatre par

quatre autour des tables rondes où le maître d'école, le barbier et les

santons occupèrent les places d'honneur. Les autres grandes personnes

attendirent la fin du repas pour y prendre part à leur tour. Les

Nubiens s'assirent devant la porte et reçurent le reste des plats, dont

ils distribuèrent encore les derniers reliefs à de pauvres gens attirés

par le bruit de la fête. Ce n'est qu'après avoir passé par deux ou

trois séries d'invités inférieurs que les os parvenaient à un dernier

cercle composé de chiens errants attirés par l'odeur des viandes. Rien

ne se perd dans ces festins de patriarche, où, si pauvre que soit

l'amphitryon, toute créature vivante peut réclamer sa part de fête.

Il est vrai que les gens aisés ont l'usage de payer leur écot par de

petits présents, ce qui adoucit un peu la charge que s'imposent, dans

ces occasions, les familles du peuple.

Cependant arrivait, pour le mutahir, l'instant douloureux qui devait

clore la fête. On fit lever de nouveau les enfants, et ils entrèrent

seuls dans la salle où se tenaient les femmes. On chantait: «O toi,

sa tante paternelle! ô toi, sa tante maternelle! viens préparer son

_sirafeh!_» A partir de ce moment, les détails m'ont été donnés par

l'esclave présente à la cérémonie du sirafeh.

Les femmes remirent aux enfants un châle dont quatre d'entre eux

tinrent les coins. La tablette à écrire fut placée au milieu, et le

principal élève de l'école (_arif_) se mit à psalmodier un chant

dont chaque verset était ensuite répété en chœur par les enfants et

par les femmes. On priait le Dieu qui sait tout, «qui connaît le pas

de la fourmi noire et son travail dans les ténèbres,» d'accorder sa

bénédiction à cet enfant, qui déjà savait lire et pouvait comprendre le

Coran. On remerciait en son nom le père, qui avait payé les leçons du

maître, et la mère, qui, dès le berceau, lui avait enseigné la parole.

«Dieu m'accorde, disait l'enfant à sa mère, de te voir assise au

paradis et saluée par Moryam (Marie), par Zeynab, fille d'Ali, et par

Fatime, fille du prophète!»

Le reste des versets était à la louange des faquirs et du maître

d'école, comme ayant expliqué et fait apprendre à l'enfant les divers

chapitres du Coran.

D'autres chants moins graves succédaient à ces litanies.

«O vous, jeunes filles qui nous entourez, disait l'arif, je vous

recommande aux soins de Dieu lorsque vous peignez vos yeux et que vous

vous regardez au miroir!

»Et vous femmes mariées ici rassemblées, par la vertu du chapitre 37:

_la Fécondité_, soyez bénies!--Mais, s'il est ici des femmes qui aient

vieilli dans le célibat, qu'elles soient, à coups de savate, chassées

dehors!»

Pendant cette cérémonie, les garçons promenaient autour de la salle le

sirafeh, et chaque femme déposait sur la tablette des cadeaux de petite

monnaie; après quoi, on versait les pièces dans un mouchoir dont les

enfants devaient faire don aux faquirs.

En revenant dans la chambre des hommes, le mutahir fut placé sur un

siège élevé. Le barbier et son aide se tinrent debout des deux côtés

avec leurs instruments. On plaça devant l'enfant un bassin de cuivre

où chacun dut venir déposer son offrande; après quoi, il fut amené par

le barbier dans une pièce séparée où l'opération s'accomplit sous les

yeux de deux de ses parents, pendant que les cymbales résonnaient pour

couvrir ses plaintes.

L'assemblée, sans se préoccuper davantage de cet incident, passa

encore la plus grande partie de la nuit à boire des sorbets, du café

et une sorte de bière épaisse (_bouza_), boisson enivrante, dont les

noirs principalement faisaient usage, et qui est sans doute la même

qu'Hérodote désigne sous le nom de vin d'orge.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 70 / 146 题