A l'entrée du mutahir, tous les enfants vinrent s'asseoir quatre par
quatre autour des tables rondes où le maître d'école, le barbier et les
santons occupèrent les places d'honneur. Les autres grandes personnes
attendirent la fin du repas pour y prendre part à leur tour. Les
Nubiens s'assirent devant la porte et reçurent le reste des plats, dont
ils distribuèrent encore les derniers reliefs à de pauvres gens attirés
par le bruit de la fête. Ce n'est qu'après avoir passé par deux ou
trois séries d'invités inférieurs que les os parvenaient à un dernier
cercle composé de chiens errants attirés par l'odeur des viandes. Rien
ne se perd dans ces festins de patriarche, où, si pauvre que soit
l'amphitryon, toute créature vivante peut réclamer sa part de fête.
Il est vrai que les gens aisés ont l'usage de payer leur écot par de
petits présents, ce qui adoucit un peu la charge que s'imposent, dans
ces occasions, les familles du peuple.
Cependant arrivait, pour le mutahir, l'instant douloureux qui devait
clore la fête. On fit lever de nouveau les enfants, et ils entrèrent
seuls dans la salle où se tenaient les femmes. On chantait: «O toi,
sa tante paternelle! ô toi, sa tante maternelle! viens préparer son
_sirafeh!_» A partir de ce moment, les détails m'ont été donnés par
l'esclave présente à la cérémonie du sirafeh.
Les femmes remirent aux enfants un châle dont quatre d'entre eux
tinrent les coins. La tablette à écrire fut placée au milieu, et le
principal élève de l'école (_arif_) se mit à psalmodier un chant
dont chaque verset était ensuite répété en chœur par les enfants et
par les femmes. On priait le Dieu qui sait tout, «qui connaît le pas
de la fourmi noire et son travail dans les ténèbres,» d'accorder sa
bénédiction à cet enfant, qui déjà savait lire et pouvait comprendre le
Coran. On remerciait en son nom le père, qui avait payé les leçons du
maître, et la mère, qui, dès le berceau, lui avait enseigné la parole.
«Dieu m'accorde, disait l'enfant à sa mère, de te voir assise au
paradis et saluée par Moryam (Marie), par Zeynab, fille d'Ali, et par
Fatime, fille du prophète!»
Le reste des versets était à la louange des faquirs et du maître
d'école, comme ayant expliqué et fait apprendre à l'enfant les divers
chapitres du Coran.
D'autres chants moins graves succédaient à ces litanies.
«O vous, jeunes filles qui nous entourez, disait l'arif, je vous
recommande aux soins de Dieu lorsque vous peignez vos yeux et que vous
vous regardez au miroir!
»Et vous femmes mariées ici rassemblées, par la vertu du chapitre 37:
_la Fécondité_, soyez bénies!--Mais, s'il est ici des femmes qui aient
vieilli dans le célibat, qu'elles soient, à coups de savate, chassées
dehors!»
Pendant cette cérémonie, les garçons promenaient autour de la salle le
sirafeh, et chaque femme déposait sur la tablette des cadeaux de petite
monnaie; après quoi, on versait les pièces dans un mouchoir dont les
enfants devaient faire don aux faquirs.
En revenant dans la chambre des hommes, le mutahir fut placé sur un
siège élevé. Le barbier et son aide se tinrent debout des deux côtés
avec leurs instruments. On plaça devant l'enfant un bassin de cuivre
où chacun dut venir déposer son offrande; après quoi, il fut amené par
le barbier dans une pièce séparée où l'opération s'accomplit sous les
yeux de deux de ses parents, pendant que les cymbales résonnaient pour
couvrir ses plaintes.
L'assemblée, sans se préoccuper davantage de cet incident, passa
encore la plus grande partie de la nuit à boire des sorbets, du café
et une sorte de bière épaisse (_bouza_), boisson enivrante, dont les
noirs principalement faisaient usage, et qui est sans doute la même
qu'Hérodote désigne sous le nom de vin d'orge.