Je ne savais trop que faire le lendemain matin pour attendre l'heure
où le vent devait se lever. Le reïs et tout son monde se livraient au
sommeil avec cette insouciance profonde du grand jour qu'ont peine à
concevoir les gens du Nord. J'eus l'idée de laisser l'esclave pour
toute la journée dans la cange, et d'aller me promener vers Héliopolis,
éloigné d'à peine une lieue.
Tout à coup je me souvins d'une promesse que j'avais faite à un
brave commissaire de marine qui m'avait prêté sa carabine pendant la
traversée de Syra à Alexandrie.
--Je ne vous demande qu'une chose, m'avait-il dit, lorsqu'à l'arrivée
je lui fis mes remercîments, c'est de ramasser pour moi quelques
fragments de la forêt pétrifiée qui se trouve dans le désert, à peu de
distance du Caire. Vous les remettrez, en passant à Smyrne, chez madame
Carton, rue des Roses.
Ces sortes de commissions sont sacrées entre voyageurs; la honte
d'avoir oublié celle-là me fit résoudre immédiatement cette expédition
facile. Du reste, je tenais aussi à voir cette forêt dont je ne
m'expliquais pas la structure. Je réveillai l'esclave, qui était de
très-mauvaise humeur, et qui demanda à rester avec la femme du reïs.
J'avais l'idée dès lors d'emmener le reïs; une simple réflexion et
l'expérience acquise des mœurs du pays me prouvèrent que, dans cette
famille honorable, l'innocence de la pauvre Zeynab ne courait aucun
danger.
Ayant pris les dispositions nécessaires et averti le reïs, qui me fit
venir un ânier intelligent, je me dirigeai vers Héliopolis, laissant à
gauche le canal d'Adrien, creusé jadis du Nil à la mer Rouge, et dont
le lit desséché devait plus tard tracer notre route au milieu des dunes
de sable.
Tous les environs de Choubrah sont admirablement cultivés. Après un
bois de sycomores qui s'étend autour des haras, on laisse à gauche
une foule de jardins où l'oranger est cultivé dans l'intervalle des
dattiers placés en quinconces; puis, en traversant une branche du
Kalisch ou canal du Caire, on gagne en peu de temps la lisière du
désert, qui commence sur la limite des inondations du Nil. Là s'arrête
le damier fertile des plaines, si soigneusement arrosées par les
rigoles qui coulent des _saquiès_ ou puits à roue; là commence, avec
l'impression de la tristesse et de la mort qui ont vaincu la nature
elle-même, cet étrange faubourg de constructions sépulcrales qui ne
s'arrête qu'au Mokatam, et qu'on appelle de ce côté la _vallée des
Califes_. C'est là que Touloun et Bibars, Saladin et Malek-Adel, et
mille autres héros de l'islam, reposent non dans de simples tombes,
mais dans de vastes palais brillants encore d'arabesques et de dorures,
entremêlés de vastes mosquées. Il semble que les spectres, habitants
de ces vastes demeures, aient voulu encore des lieux de prière et
d'assemblée, qui, si l'on en croit la tradition, se peuplent à certains
jours d'une sorte de fantasmagorie historique.
En nous éloignant de cette triste cité dont l'aspect extérieur produit
l'effet d'un brillant quartier du Caire, nous avions gagné la levée
d'Héliopolis, construite jadis pour mettre cette ville à l'abri des
plus hautes inondations. Toute la plaine qu'on aperçoit au delà est
bosselée de petites collines formées d'amas de décombres. Ce sont
principalement les ruines d'un village qui recouvrent là les restes
perdus des constructions primitives. Rien n'est resté debout; pas une
pierre antique ne s'élève au-dessus du sol, excepté l'obélisque, autour
duquel on a planté un vaste jardin.
L'obélisque forme le centre de quatre allées d'ébéniers qui divisent
l'enclos; des abeilles sauvages ont établi leurs alvéoles dans les
anfractuosités de l'une des faces qui, comme on sait, est dégradée.
Le jardinier, habitué aux visites des voyageurs, m'offrit des fleurs
et des fruits. Je pus m'asseoir et songer un instant aux splendeurs
décrites par Strabon, aux trois autres obélisques du temple du Soleil,
dont deux sont à Rome et dont l'autre a été détruit; à ces avenues de
sphinx en marbre jaune du nombre desquels un seul se voyait encore au
siècle dernier; à cette ville enfin, berceau des sciences, où Hérodote
et Platon vinrent se faire initier aux mystères. Héliopolis a d'autres
souvenirs encore au point de vue biblique. Ce fut là que Joseph donna
ce bel exemple de chasteté que notre époque n'apprécie plus qu'avec
un sourire ironique. Aux yeux des Arabes, cette légende a un tout
autre caractère: _Joseph_ et _Zuleïka_ sont les types consacrés de
l'amour pur, des sens vaincus par le devoir, et triomphant d'une double
tentation; car le maître de Joseph était un des eunuques du pharaon.
Dans la légende originale souvent traitée par les poëtes de l'Orient,
la tendre Zuleïka n'est point sacrifiée comme dans celle que nous
connaissons. Mal jugée d'abord par les femmes de Memphis, elle fut de
toutes parts excusée dès que Joseph, sorti de sa prison, eut fait
admirer à la cour du pharaon tout le charme de sa beauté.
Le sentiment d'amour platonique dont les poëtes arabes supposent
que Joseph fut animé pour Zuleïka, et qui rend certes son sacrifice
d'autant plus beau, n'empêcha pas ce patriarche de s'unir plus tard à
la fille d'un prêtre d'Héliopolis, nommée Azima. Ce fut un peu plus
loin, vers le nord, qu'il établit sa famille à un endroit nommé Gessen,
où l'on a cru de nos jours retrouver les restes d'un temple juif bâti
par Onias.
Je n'ai pas eu le temps de visiter ce berceau de la postérité de Jacob;
mais je ne laisserai pas échapper l'occasion de laver tout un peuple,
dont nous avons accepté les traditions patriarcales, d'un acte peu
loyal que les philosophes lui ont durement reproché. Je discutais, sur
la fuite d'Égypte du peuple de Dieu, avec cet _humoriste_ de Berlin qui
faisait partie comme savant de l'expédition de M. Lepsius:
--Croyez-vous donc, me dit-il, que tant d'honnêtes Hébreux auraient eu
l'indélicatesse d'_emprunter_ ainsi la vaisselle de gens qui, quoique
Égyptiens, avaient été évidemment leurs voisins ou leurs amis?
--Cependant, observai-je, il faut croire cela, ou nier l'Écriture.
--Il peut y avoir erreur dans la version ou interpolation dans le
texte; mais faites attention à ce que je vais vous dire: les Hébreux
ont eu, de tout temps, le génie de la banque et de l'escompte. Dans
cette époque encore naïve, on ne devait guère prêter que sur gages ...
et persuadez-vous bien que telle était déjà leur industrie principale.
--Mais les historiens les peignent occupés à mouler des briques
pour les pyramides (lesquelles, il est vrai, sont en pierre), et la
rétribution de ces travaux se faisait en oignons et autres légumes.
--Eh bien, s'ils ont pu amasser quelques oignons, croyez fermement
qu'ils ont su les faire valoir et que cela leur en a rapporté beaucoup
d'autres.
--Que faudrait-il en conclure?
--Rien autre chose, sinon que l'argenterie qu'ils ont emportée
formait probablement le gage exact des prêts qu'ils avaient pu faire
dans Memphis. L'Égyptien est négligent; il avait sans doute laissé
s'accumuler les intérêts et les frais, et la rente au taux légal....
--De sorte qu'il n'y avait pas même à réclamer un boni?
--J'en suis sûr. Les Hébreux n'ont emporté que ce qui leur était acquis
selon toutes les lois de l'équité naturelle et commerciale. Par cet
acte, assurément légitime, ils ont fondé dès lors les vrais principes
du crédit. Du reste, le Talmud dit en termes précis: «Ils ont pris
seulement ce qui était à eux.»
Je donne pour ce qu'il vaut ce paradoxe berlinois. Il me tarde de
retrouver à quelques pas d'Héliopolis des souvenirs plus grands
de l'histoire biblique. Le jardinier qui veille à la conservation
du dernier monument de cette cité illustre, appelée primitivement
_Ainschems_ ou l'œil-du-Soleil, m'a donné un de ses fellahs pour me
conduire à Matarée. Après quelques minutes de marche dans la poussière,
j'ai retrouvé une oasis nouvelle, c'est-à-dire un bois tout entier
de sycomores et d'orangers; une source coule à l'entrée de l'enclos,
et c'est, dit-on, la seule source d'eau douce que laisse filtrer le
terrain nitreux de l'Égypte. Les habitants attribuent cette qualité à
une bénédiction divine. Pendant le séjour que la sainte famille fit à
Matarée, c'est là, dit-on, que la Vierge venait blanchir le linge de
l'Enfant Dieu. On suppose, en outre, que cette eau guérit la lèpre. De
pauvres femmes qui se tiennent près de la source vous en offrent une
tasse moyennant un léger bakchis.
Il reste à voir encore, dans le bois, le sycomore touffu sous lequel
se réfugia la sainte famille, poursuivie par la bande d'un brigand
nommé Disma. Celui ci qui, plus tard, devint le bon larron, finit par
découvrir les fugitifs; mais tout à coup la foi toucha son cœur, au
point qu'il offrit l'hospitalité à Joseph et à Marie, dans une de
ses maisons située sur l'emplacement du vieux Caire, qu'on appelait
alors Babylone d'Égypte. Ce Disma, dont les occupations paraissaient
lucratives, avait des propriétés partout. On m'avait fait voir déjà, au
vieux Caire, dans un couvent cophte, un vieux caveau, voûté en brique,
qui passe pour être un reste de l'hospitalière maison de Disma et
l'endroit même où couchait la sainte famille.
Ceci appartient à la tradition cophte; mais l'arbre merveilleux de
Matarée reçoit les hommages de toutes les communions chrétiennes. Sans
penser que ce sycomore remonte à la haute antiquité qu'on suppose, on
peut admettre qu'il est le produit des rejetons de l'arbre ancien, et
personne ne le visite depuis des siècles sans emporter un fragment du
bois ou de l'écorce. Cependant il a toujours des dimensions énormes et
semble un baobab de l'Inde; l'immense développement de ses branches
et de ses surgeons disparaît sous les _ex-voto_, les chapelets, les
légendes, les images saintes, qu'on y vient suspendre ou clouer de
toutes parts.
En quittant Matarée, nous ne tardâmes pas à retrouver la trace du
canal d'Adrien, qui sert de chemin quelque temps, et où les roues de
fer des voitures de Suez laissent des ornières profondes. Le désert
est beaucoup moins aride que l'on ne croit; des touffes de plantes
balsamiques, des mousses, des lichens et des cactus revêtent presque
partout le sol, et de grands rochers garais de broussailles se
dessinent à l'horizon.
La chaîne du Mokatam fuyait à droite vers le sud; le défilé, en se
resserrant, ne tarda pas à en masquer la vue, et mon guide m'indiqua
du doigt la composition singulière des roches qui dominaient notre
chemin: c'étaient des blocs d'huîtres et de coquillages de toute sorte.
La mer du déluge, ou peut-être seulement la Méditerranée qui, selon
les savants, couvrait autrefois tonte cette vallée du Nil, a laissé
ces marques incontestables. Que faut-il supposer de plus étrange
maintenant? La vallée s'ouvre; un immense horizon s'étend à perte
de vue. Plus de traces, plus de chemins; le sol est rayé partout de
longues colonnes rugueuses et grisâtres. O prodige! ceci est la forêt
pétrifiée.
Quel est le souffle effrayant qui a couché à terre au même instant ces
troncs de palmier gigantesques? Pourquoi tous du même côté, avec leurs
branches et leurs racines, et pourquoi la végétation s'est-elle glacée
et durcie en laissant distincts les fibres du bois et les conduits de
la séve? Chaque vertèbre s'est brisée par une sorte de décollement;
mais toutes sont restées bout à bout comme les anneaux d'un reptile.
Rien n'est plus étonnant au monde. Ce n'est pas une pétrification
produite par l'action chimique de la terre; tout est couché à fleur de
sol. C'est ainsi que tomba la vengeance des dieux sur les compagnons
de Phinée. Serait-ce un terrain quitté par la mer? Mais rien de pareil
ne signale l'action ordinaire des eaux. Est-ce un cataclysme subit,
un courant des eaux du déluge? Mais comment, dans ce cas, les arbres
n'auraient-ils pas surnagé? L'esprit s'y perd; il vaut mieux n'y plus
songer!
J'ai quitté enfin cette vallée étrange, et j'ai regagné rapidement
Choubrah. Je remarquais à peine les creux de rocher qu'habitent les
hyènes, et les ossements blanchis de dromadaires qu'a semés abondamment
le passage des caravanes; j'emportais dans ma pensée une impression
plus grande encore que celle dont on est frappé au premier aspect des
pyramides: leurs quarante siècles sont bien petits devant les témoins
irrécusables d'un monde primitif soudainement détruit!