En descendant sur la berge, je m'aperçus que nous venions de débarquer
simplement à Choubrah. Les jardins du pacha, avec les berceaux de
myrte qui en décorent l'entrée, étaient devant nous; un amas de pauvres
maisons bâties en briques de terre crue s'étendait à notre gauche des
deux côtés de l'avenue; le café que j'avais remarqué bordait le fleuve,
et la maison voisine était celle du reïs, qui nous pria d'y entrer.
--C'était bien la peine, me disais-je, de passer toute la journée sur
le Nil; nous voilà seulement à une lieue du Caire!
J'avais envie de retourner passer la soirée et lire les journaux chez
madame Bonhomme; mais le reïs nous avait déjà conduits devant sa
maison, et il était clair qu'on y célébrait une fête où il convenait
d'assister.
En effet, les chants que nous avions entendus partaient de là; une
foule de gens basanés, mélangés de nègres purs, paraissaient se livrer
à la joie. Le reïs, dont je n'entendais qu'imparfaitement le dialecte
franc assaisonné d'arabe, finit par me faire comprendre que c'était une
fête de famille en l'honneur de la circoncision de son fils. Je compris
surtout alors pourquoi nous avions fait si peu de chemin.
La cérémonie avait eu lieu la veille à la mosquée, et nous étions
seulement au second jour des réjouissances. Les fêtes de famille des
plus pauvres Égyptiens sont des fêtes publiques, et l'avenue était
pleine de monde: une trentaine d'enfants, camarades d'école du jeune
circoncis (_mutahir_), remplissaient une salle basse; les femmes,
parentes ou amies de l'épouse du reïs, faisaient cercle dans la pièce
du fond, et nous nous arrêtâmes près de cette porte. Le reïs indiqua de
loin une place près de sa femme à l'esclave qui me suivait, et celle ci
alla sans hésiter s'asseoir sur le tapis de la _khanoun_ (dame), après
avoir fait les salutations d'usage.
On se mit à distribuer du café et des pipes, et les Nubiennes
commencèrent à danser au son des _tarabouks_ (tambours de terre cuite),
que plusieurs femmes soutenaient d'une main et frappaient de l'autre.
La famille du reïs était trop pauvre sans doute pour avoir des almées
blanches; mais les Nubiens dansent pour leur plaisir. Le _loti_ ou
coryphée faisait les bouffonneries habituelles en guidant les pas de
quatre femmes qui se livraient à cette saltarelle éperdue que j'ai déjà
décrite, et qui ne varie guère qu'en raison du plus on moins de feu des
exécutants.
Pendant un des intervalles de la musique et de la danse, le reïs
m'avait fait prendre place près d'un vieillard qu'il me dit être son
père. Ce bonhomme, en apprenant quel était mon pays, m'accueillit avec
un juron essentiellement français, que sa prononciation transformait
d'une façon comique. C'était tout ce qu'il avait retenu de la langue
des vainqueurs de 98. Je lui répondis en criant:
--Napoléon!
Il ne parut pas comprendre. Cela m'étonna; mais je songeai bientôt que
ce nom datait seulement de l'Empire.
--Avez-vous connu Bonaparte? lui dis-je en arabe.
Il pencha la tête en arrière avec une sorte de rêverie solennelle, et
se mit à chanter à pleine gorge:
_Y a salam, Bounabarteh!_
(Salut à toi, ô Bonaparte!)
Je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en écoutant ce vieillard
répéter le vieux chant des Égyptiens en l'honneur de celui qu'ils
appelaient le sultan Kébir. Je le pressai de le chanter tout entier;
mais sa mémoire n'en avait retenu que peu de vers.
«Tu nous as fait soupirer par ton absence, ô général qui prends le café
avec du sucre! ô général charmant dont les joues sont si agréables, toi
dont le glaive a frappé les Turcs! salut à toi!
»O toi dont la chevelure est si belle! depuis le jour où tu entras au
Caire, cette ville a brillé d'une lueur semblable à celle d'une lampe
de cristal; salut à toi!»
Cependant le reïs, indifférent à ces souvenirs, était allé du côté des
enfants, et l'on semblait préparer tout pour une cérémonie nouvelle.
En effet, les enfants ne tardèrent pas à se ranger sur deux lignes,
et les autres personnes réunies dans la maison se levèrent; car il
s'agissait de promener dans le village l'enfant qui, la veille déjà,
avait été promené au Caire. On amena un cheval richement harnaché, et
le petit bonhomme, qui pouvait avoir sept ans, couvert d'habits et
d'ornements de femmes (le tout emprunté probablement), fut hissé sur
la selle, où deux de ses parents le maintenaient de chaque côté. Il
était fier comme un empereur, et tenait, selon l'usage, un mouchoir
sur sa bouche. Je n'osais le regarder trop attentivement, sachant
que les Orientaux craignent en ce cas le _mauvais œil_; mais je pris
garde à tous les détails du cortège, que je n'avais jamais pu si bien
distinguer au Caire, où ces processions des mutahirs diffèrent à peine
de celles des mariages.
Il n'y avait pas à celle-là de bouffons nus, simulant des combats
avec des lances et des boucliers; mais quelques Nubiens, montés sur
des échasses, se poursuivaient avec de longs bâtons: ceci était pour
attirer la foule; ensuite les musiciens ouvraient la marche; puis les
enfants, vêtus de leurs plus beaux costumes et guidés par cinq ou six
faquirs ou santons, qui chantaient des _moals_ religieux; puis l'enfant
à cheval, entouré de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au
milieu desquelles marchaient les danseuses non voilées, qui, à chaque
halte, recommençaient leurs trépignements voluptueux. On n'avait oublié
ni les porteurs de cassolettes parfumées, ni les enfants qui secouent
les _kumkum_, flacons d'eau de rose dont on asperge les spectateurs;
mais le personnage le plus important du cortége était sans nul doute
le barbier, tenant en main l'instrument mystérieux (dont le pauvre
enfant devait plus tard faire l'épreuve), tandis que son aide agitait
au bout d'une lance une sorte d'enseigne chargée des attributs de son
métier. Devant le mutahir était un de ses camarades, portant, attachée
à son col, la _tablette à écrire_, décorée par le maître d'école de
chefs-d'œuvre calligraphiques. Derrière le cheval, une femme jetait
continuellement du sel pour conjurer les mauvais esprits. La marche
était fermée par les femmes gagées, qui servent de pleureuses aux
enterrements et qui accompagnent les cérémonies de mariage et de
circoncision avec le même _olouloulou:_ dont la tradition se perd dans
la plus haute antiquité.
Pendant que le cortége parcourait les rues peu nombreuses du petit
village de Choubrah, j'étais resté avec le grand-père du mutahir,
ayant eu toutes les peines du monde à empêcher l'esclave de suivre les
autres femmes. Il avait fallu employer le _mafisch_, tout-puissant
chez les Égyptiens, pour lui interdire ce qu'elle regardait comme un
devoir de politesse et de religion. Les nègres préparaient des tables
et décoraient la salle de feuillages. Pendant ce temps, je cherchais à
tirer du vieillard quelques éclairs de souvenirs en faisant résonner
à ses oreilles, avec le peu que je savais d'arabe, les noms glorieux
de Kléber et de Menou. Il ne se souvenait que du colonel Barthélémy,
l'ancien chef de la police du Caire, qui a laissé de grands souvenirs
dans le peuple, à cause de sa grande taille et du magnifique costume
qu'il portait. Barthélémy a inspiré des chants d'amour dont les femmes
n'ont pas seules gardé la mémoire:
«Mon _bien-aimé_ est coiffé d'un chapeau brodé;--des nœuds et des
rosettes ornent sa ceinture.
»J'ai voulu l'embrasser, il m'a dit: _Aspetta_ (attends)! Oh! qu'il
est doux, son langage italien!--Dieu garde celui dont les yeux sont des
yeux de gazelle!
»Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthélémy), quand tu proclames
la paix publique avec un firman à la main!»