III--LE MUTAHIR

En descendant sur la berge, je m'aperçus que nous venions de débarquer

simplement à Choubrah. Les jardins du pacha, avec les berceaux de

myrte qui en décorent l'entrée, étaient devant nous; un amas de pauvres

maisons bâties en briques de terre crue s'étendait à notre gauche des

deux côtés de l'avenue; le café que j'avais remarqué bordait le fleuve,

et la maison voisine était celle du reïs, qui nous pria d'y entrer.

--C'était bien la peine, me disais-je, de passer toute la journée sur

le Nil; nous voilà seulement à une lieue du Caire!

J'avais envie de retourner passer la soirée et lire les journaux chez

madame Bonhomme; mais le reïs nous avait déjà conduits devant sa

maison, et il était clair qu'on y célébrait une fête où il convenait

d'assister.

En effet, les chants que nous avions entendus partaient de là; une

foule de gens basanés, mélangés de nègres purs, paraissaient se livrer

à la joie. Le reïs, dont je n'entendais qu'imparfaitement le dialecte

franc assaisonné d'arabe, finit par me faire comprendre que c'était une

fête de famille en l'honneur de la circoncision de son fils. Je compris

surtout alors pourquoi nous avions fait si peu de chemin.

La cérémonie avait eu lieu la veille à la mosquée, et nous étions

seulement au second jour des réjouissances. Les fêtes de famille des

plus pauvres Égyptiens sont des fêtes publiques, et l'avenue était

pleine de monde: une trentaine d'enfants, camarades d'école du jeune

circoncis (_mutahir_), remplissaient une salle basse; les femmes,

parentes ou amies de l'épouse du reïs, faisaient cercle dans la pièce

du fond, et nous nous arrêtâmes près de cette porte. Le reïs indiqua de

loin une place près de sa femme à l'esclave qui me suivait, et celle ci

alla sans hésiter s'asseoir sur le tapis de la _khanoun_ (dame), après

avoir fait les salutations d'usage.

On se mit à distribuer du café et des pipes, et les Nubiennes

commencèrent à danser au son des _tarabouks_ (tambours de terre cuite),

que plusieurs femmes soutenaient d'une main et frappaient de l'autre.

La famille du reïs était trop pauvre sans doute pour avoir des almées

blanches; mais les Nubiens dansent pour leur plaisir. Le _loti_ ou

coryphée faisait les bouffonneries habituelles en guidant les pas de

quatre femmes qui se livraient à cette saltarelle éperdue que j'ai déjà

décrite, et qui ne varie guère qu'en raison du plus on moins de feu des

exécutants.

Pendant un des intervalles de la musique et de la danse, le reïs

m'avait fait prendre place près d'un vieillard qu'il me dit être son

père. Ce bonhomme, en apprenant quel était mon pays, m'accueillit avec

un juron essentiellement français, que sa prononciation transformait

d'une façon comique. C'était tout ce qu'il avait retenu de la langue

des vainqueurs de 98. Je lui répondis en criant:

--Napoléon!

Il ne parut pas comprendre. Cela m'étonna; mais je songeai bientôt que

ce nom datait seulement de l'Empire.

--Avez-vous connu Bonaparte? lui dis-je en arabe.

Il pencha la tête en arrière avec une sorte de rêverie solennelle, et

se mit à chanter à pleine gorge:

_Y a salam, Bounabarteh!_

(Salut à toi, ô Bonaparte!)

Je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en écoutant ce vieillard

répéter le vieux chant des Égyptiens en l'honneur de celui qu'ils

appelaient le sultan Kébir. Je le pressai de le chanter tout entier;

mais sa mémoire n'en avait retenu que peu de vers.

«Tu nous as fait soupirer par ton absence, ô général qui prends le café

avec du sucre! ô général charmant dont les joues sont si agréables, toi

dont le glaive a frappé les Turcs! salut à toi!

»O toi dont la chevelure est si belle! depuis le jour où tu entras au

Caire, cette ville a brillé d'une lueur semblable à celle d'une lampe

de cristal; salut à toi!»

Cependant le reïs, indifférent à ces souvenirs, était allé du côté des

enfants, et l'on semblait préparer tout pour une cérémonie nouvelle.

En effet, les enfants ne tardèrent pas à se ranger sur deux lignes,

et les autres personnes réunies dans la maison se levèrent; car il

s'agissait de promener dans le village l'enfant qui, la veille déjà,

avait été promené au Caire. On amena un cheval richement harnaché, et

le petit bonhomme, qui pouvait avoir sept ans, couvert d'habits et

d'ornements de femmes (le tout emprunté probablement), fut hissé sur

la selle, où deux de ses parents le maintenaient de chaque côté. Il

était fier comme un empereur, et tenait, selon l'usage, un mouchoir

sur sa bouche. Je n'osais le regarder trop attentivement, sachant

que les Orientaux craignent en ce cas le _mauvais œil_; mais je pris

garde à tous les détails du cortège, que je n'avais jamais pu si bien

distinguer au Caire, où ces processions des mutahirs diffèrent à peine

de celles des mariages.

Il n'y avait pas à celle-là de bouffons nus, simulant des combats

avec des lances et des boucliers; mais quelques Nubiens, montés sur

des échasses, se poursuivaient avec de longs bâtons: ceci était pour

attirer la foule; ensuite les musiciens ouvraient la marche; puis les

enfants, vêtus de leurs plus beaux costumes et guidés par cinq ou six

faquirs ou santons, qui chantaient des _moals_ religieux; puis l'enfant

à cheval, entouré de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au

milieu desquelles marchaient les danseuses non voilées, qui, à chaque

halte, recommençaient leurs trépignements voluptueux. On n'avait oublié

ni les porteurs de cassolettes parfumées, ni les enfants qui secouent

les _kumkum_, flacons d'eau de rose dont on asperge les spectateurs;

mais le personnage le plus important du cortége était sans nul doute

le barbier, tenant en main l'instrument mystérieux (dont le pauvre

enfant devait plus tard faire l'épreuve), tandis que son aide agitait

au bout d'une lance une sorte d'enseigne chargée des attributs de son

métier. Devant le mutahir était un de ses camarades, portant, attachée

à son col, la _tablette à écrire_, décorée par le maître d'école de

chefs-d'œuvre calligraphiques. Derrière le cheval, une femme jetait

continuellement du sel pour conjurer les mauvais esprits. La marche

était fermée par les femmes gagées, qui servent de pleureuses aux

enterrements et qui accompagnent les cérémonies de mariage et de

circoncision avec le même _olouloulou:_ dont la tradition se perd dans

la plus haute antiquité.

Pendant que le cortége parcourait les rues peu nombreuses du petit

village de Choubrah, j'étais resté avec le grand-père du mutahir,

ayant eu toutes les peines du monde à empêcher l'esclave de suivre les

autres femmes. Il avait fallu employer le _mafisch_, tout-puissant

chez les Égyptiens, pour lui interdire ce qu'elle regardait comme un

devoir de politesse et de religion. Les nègres préparaient des tables

et décoraient la salle de feuillages. Pendant ce temps, je cherchais à

tirer du vieillard quelques éclairs de souvenirs en faisant résonner

à ses oreilles, avec le peu que je savais d'arabe, les noms glorieux

de Kléber et de Menou. Il ne se souvenait que du colonel Barthélémy,

l'ancien chef de la police du Caire, qui a laissé de grands souvenirs

dans le peuple, à cause de sa grande taille et du magnifique costume

qu'il portait. Barthélémy a inspiré des chants d'amour dont les femmes

n'ont pas seules gardé la mémoire:

«Mon _bien-aimé_ est coiffé d'un chapeau brodé;--des nœuds et des

rosettes ornent sa ceinture.

»J'ai voulu l'embrasser, il m'a dit: _Aspetta_ (attends)! Oh! qu'il

est doux, son langage italien!--Dieu garde celui dont les yeux sont des

yeux de gazelle!

»Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthélémy), quand tu proclames

la paix publique avec un firman à la main!»

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 69 / 146 题