Il s'agissait probablement du vent. En effet, la vague rougeâtre,
frisée par un souffle contraire, nous jetait au visage son écume, et le
remous prenait des teintes ardoisées en peignant les reflets du ciel.
Les hommes descendent à terre pour dégager la cange et la retourner.
Alors commence un de ces chants dont les matelots égyptiens
accompagnent toutes leurs manœuvres et qui ont invariablement pour
refrain _éleyson_! Pendant que cinq ou six gaillards, dépouillés en un
instant de leur tunique bleue et qui semblent des statues de bronze
florentin, s'évertuent à ce travail, les jambes plongées dans la vase,
le reïs, assis comme un pacha sur l'avant, fume son narghilé d'un air
indifférent. Un quart d'heure après, nous revenons vers Boulaq, à demi
penchés sur la lame avec la pointe des vergues trempant dans l'eau.
Nous avions gagné à peine deux cents pas sur le cours du fleuve: il
fallut retourner la barque, prise cette fois dans les roseaux, pour
aller toucher de nouveau à l'île de sable.
--_Battal! Battal!_ disait toujours le reïs de temps en temps.
Je reconnaissais à ma droite les jardins des villas riantes qui
bordent l'allée de Choubrah; les sycomores monstrueux qui la forment
retentissaient de l'aigre caquetage des corneilles, qu'entrecoupaient
parfois le cri sinistre des milans.
Du reste, aucun lotus, aucun ibis, pas un trait de la couleur locale
d'autrefois; seulement, çà et là, de grands buffles plongés dans l'eau
et des coqs de pharaon, sorte de petits faisans aux plumes dorées,
voltigeant au-dessus des bois d'orangers et de bananiers des jardins.
J'oubliais l'obélisque d'Héliopolis, qui marque de son doigt de pierre
la limite voisine du désert de Syrie et que je regrettais de n'avoir
encore vu que de loin. Ce monument ne devait pas quitter notre horizon
de la journée, car la navigation de la cange continuait à s'opérer en
zigzag.
Le soir était venu, le disque du soleil descendait derrière la ligne
peu mouvementée des montagnes libyques, et tout à coup la nature
passait de l'ombre violette du crépuscule à l'obscurité bleuâtre de
la nuit. J'aperçus de loin les lumières d'un café, nageant dans leurs
flaques d'huile transparente; l'accord strident du _naz_ et du _rebab_
accompagnait cette mélodie égyptienne si connue: _Ya tejly! (O nuits!)_
D'autres voix formaient les _répons_ du premier vers: «O nuits de
joie!» On chantait le bonheur des amis qui se ressemblent, l'amour et
le désir, flammes divines, émanations radieuses de la _clarté pure_ qui
n'est qu'au ciel; on invoquait _Ahmad_, l'élu, chef des apôtres, et des
voix d'enfants reprenaient en chœur l'antistrophe de cette délicieuse
et sensuelle effusion qui appelle la bénédiction du Seigneur sur les
joies nocturnes de la terre.
Je vis bien qu'il s'agissait d'une solennité de famille. L'étrange
gloussement des femmes fellahs succédait au chœur des enfants, et cela
pouvait célébrer une mort aussi bien qu'un mariage; car, dans toutes
les cérémonies des Égyptiens, on reconnaît ce mélange d'une joie
plaintive ou d'une plainte entrecoupée de transports joyeux qui déjà,
dans le monde ancien, présidaient à tous les actes de leur vie.
Le reïs avait fait amarrer notre barque à un pieu planté dans le sable,
et se préparait à descendre. Je lui demandai si nous ne faisions que
nous arrêter dans le village qui était devant nous; il répondit que
nous devions y passer la nuit et y rester même le lendemain jusqu'à
trois heures, moment où se lève le vent du sud-ouest (nous étions à
l'époque des moussons).
--J'avais cru, lui dis-je, qu'on ferait marcher la barque à la corde
quand le vent ne serait pas bon.
--Ceci n'est pas, répondit-il, sur notre traité.
En effet, avant de partir, nous avions fait un écrit devant le cadi;
mais ces gens y avaient mis évidemment tout ce qu'ils avaient voulu.
Du reste, je ne suis jamais pressé d'arriver, et cette circonstance,
qui aurait fait bondir d'indignation un voyageur anglais, me
fournissait seulement l'occasion de mieux étudier l'antique branche, si
peu frayée, par où le Nil descend du Caire à Damiette.
Le reïs, qui s'attendait à des réclamations violentes, admira ma
sérénité. Le halage des barques est relativement assez coûteux;
car, outre un nombre plus grand de matelots sur la barque, il exige
l'assistance de quelques hommes de relais échelonnés de village en
village.
Une cange contient deux chambres, élégamment peintes et dorées à
l'intérieur, avec des fenêtres grillées donnant sur le fleuve, et
encadrant agréablement le double paysage des rives; des corbeilles de
fleurs, des arabesques compliquées décorent les panneaux; deux coffres
de bois bordent chaque chambre, et permettent, le jour, de s'asseoir
les jambes croisées, la nuit, de s'étendre sur des nattes ou sur des
coussins. Ordinairement, la première chambre sert de divan, la seconde
de harem. Le tout se ferme et se cadenasse hermétiquement, sauf le
privilège des rats du Nil, dont il faut, quoi qu'on fasse, accepter la
société. Les moustiques et autres insectes sont des compagnons moins
agréables encore; mais on évite la nuit leurs baisers perfides au moyen
de vastes chemises dont on noue l'ouverture après y être entré comme
dans un sac, et qui entourent la tête d'un double voile de gaze sous
lequel on respire parfaitement.
Il semblait que nous dussions passer la nuit sur la barque, et je m'y
préparais déjà, lorsque le reïs, qui était descendu à terre, vint me
trouver avec cérémonie et m'invita à l'accompagner. J'avais quelque
scrupule à laisser l'esclave dans la cabine; mais il me dit lui-même
qu'il valait mieux l'emmener avec nous.