J'ai retrouvé mon logis dans l'état où je l'avais laissé: le vieux
Cophte et sa femme s'occupant à tout mettre en ordre, l'esclave dormant
sur un divan, les coqs et les poules, dans la cour, becquetant du
maïs, et le barbarin, qui fumait au café d'en face, m'attendant fort
exactement. Par exemple, il fut impossible de retrouver le cuisinier;
l'arrivée du Cophte lui avait fait croire sans doute qu'il allait
être remplacé, et il était parti tout à coup sans rien dire; c'est un
procédé très-fréquent des gens de service ou des ouvriers du Caire.
Aussi ont-ils soin de se faire payer tous les soirs pour pouvoir agir à
leur fantaisie.
Je ne vis pas d'inconvénient à remplacer Mustapha par Mansour; et sa
femme, qui venait l'aider dans la journée, me paraissait une excellente
gardienne pour la moralité de mon intérieur. Seulement, ce couple
respectable ignorait parfaitement les éléments de la cuisine, même
égyptienne. Leur nourriture à eux se composait de maïs bouilli et de
légumes découpés dans du vinaigre, et cela ne les avait conduits ni à
l'art du saucier ni à celui du rôtisseur. Ce qu'ils essayèrent dans ce
sens fit jeter les hauts cris à l'esclave, qui se mit à les accabler
d'injures. Ce trait de caractère me déplut fort.
Je chargeai Mansour de lui dire que c'était maintenant à son tour de
faire la cuisine, et que, voulant l'emmener dans mes voyages, il
était bon qu'elle s'y préparât. Je ne puis rendre toute l'expression
d'orgueil blessé, ou plutôt de dignité offensée, dont elle nous
foudroya tous.
--Dites au _sidi_, répondit elle à Mansour, que je suis une _cadine_
(dame) et non une _odaleuk_ (servante), et que j'écrirai au pacha, s'il
ne me donne pas la position qui convient.
--Au pacha? m'écriai-je. Mais que fera le pacha dans cette affaire? Je
prends une esclave, moi, pour me faire servir, et, si je n'ai pas les
moyens de payer des domestiques, ce qui peut très-bien m'arriver, je ne
vois pas pourquoi elle ne ferait pas le ménage, comme font les femmes
dans tous les pays.
--Elle répond, dit Mansour, qu'en s'adressant au pacha, toute esclave
a le droit de se faire revendre et de changer ainsi de maître; qu'elle
est de religion musulmane, et ne se résignera jamais à des fonctions
viles.
J'estime la fierté dans les caractères, et, puisqu'elle avait ce droit,
chose dont Mansour me confirma la vérité, je me bornai à dire que
j'avais plaisanté; que, seulement, il fallait qu'elle s'excusât envers
ce vieillard de l'emportement qu'elle avait montré; mais Mansour lui
traduisit cela de telle manière, que l'excuse, je crois bien, vint de
son côté.
Il était clair désormais que j'avais fait une folie en achetant cette
femme. Si elle persistait dans son idée, ne pouvant m'être pour le
reste de ma route qu'un sujet de dépense, au moins fallait-il qu'elle
pût me servir d'interprète. Je lui déclarai que, puisqu'elle était une
personne si distinguée, il était bon qu'elle apprît le français pendant
que j'apprendrais l'arabe. Elle ne repoussa pas cette idée.
Je lui donnai donc une leçon de langage et d'écriture; je lui fis faire
des bâtons sur le papier comme à un enfant, et je lui appris quelques
mots. Cela l'amusait assez, et la prononciation du français lui faisait
perdre l'intonation gutturale, si peu gracieuse dans la bouche des
femmes arabes. Je m'amusais beaucoup à lui faire prononcer des phrases
tout entières qu'elle ne comprenait pas, par exemple celle-ci: «Je
suis une petite sauvage,» qu'elle prononçait: _Ze souis one bétit
sovaze_. Me voyant rire, elle crut que je lui faisais dire quelque
chose d'inconvenant, et appela Mansour pour lui traduire la phrase. N'y
trouvant pas grand mal, elle répéta avec beaucoup de grâce:
--_Ana_ (moi), _bétit sovaze?... Mafisch_ (pas du tout)!
Son sourire était charmant.
Ennuyée de tracer des bâtons, des pleins et des déliés, l'esclave
me fit comprendre qu'elle voulait écrire (_k'tab_) selon son idée.
Je pensai qu'elle savait écrire en arabe et je lui donnai une page
blanche. Bientôt je vis naître sous ses doigts une série bizarre
d'hiéroglyphes, qui n'appartenaient évidemment à la calligraphie
d'aucun peuple. Quand la page fut pleine, je lui fis demander par
Mansour ce qu'elle avait voulu faire.
--Je vous ai écrit; lisez! dit-elle.
--Mais, ma chère enfant, cela ne représente rien. C'est seulement ce
que pourrait tracer la griffe d'un chat trempée dans l'encre.
Cela l'étonna beaucoup. Elle avait cru que, toutes les fois qu'on
pensait à une chose en promenant au hasard la plume sur le papier,
l'idée devait ainsi se traduire clairement pour l'œil du lecteur. Je la
détrompai, et je lui fis dire d'énoncer ce qu'elle avait voulu écrire,
attendu qu'il fallait pour s'instruire beaucoup plus de temps qu'elle
ne supposait.
Sa supplique naïve se composait de plusieurs articles. Le premier
renouvelait la prétention déjà indiquée de porter un habbarah de
taffetas noir, comme les dames du Caire, afin de n'être plus confondue
avec les simples femmes fellahs; le second indiquait le désir d'une
robe (_yalek_) en soie verte, et le troisième concluait à l'achat de
bottines jaunes, qu'on ne pouvait, en qualité de musulmane, lui refuser
le droit de porter.
Il faut dire ici que ces bottines sont affreuses et donnent aux femmes
un certain air de palmipèdes fort peu séduisant, et le reste les
fait ressembler à d'énormes ballots; mais, dans les bottines jaunes
particulièrement, il y a une grave question de prééminence sociale. Je
promis de réfléchir sur tout cela.
Ma réponse lui paraissant favorable, l'esclave se leva en frappant les
mains et répétant à plusieurs reprises:
--_El fil! el fil!_
--Qu'est-ce que cela? dis-je à Mansour.
--La _siti_ (dame), me dit-il après l'avoir interrogée, voudrait aller
voir un éléphant dont elle a entendu parler, et qui se trouve au palais
de Méhémet-Ali, à Choubrah.
Il était juste de récompenser son application à l'étude, et je fis
appeler les âniers. La porte de la ville, du côté de Choubrah,
n'était qu'à cent pas de notre maison. C'est encore une porte armée
de grosses tours qui datent du temps des croisades. On passe ensuite
sur le pont d'un canal qui se répand à gauche, en formant un petit lac
entouré d'une fraîche végétation. Des casins, cafés et jardins publics
profitent de cette fraîcheur et de cette ombre. Le dimanche, on y
rencontre beaucoup de Grecques, d'Arméniennes et de dames du quartier
franc. Elles ne quittent leurs voiles qu'à l'intérieur des jardins,
et là, encore, on peut étudier les races si curieusement contrastées
du Levant. Plus loin, les cavalcades se perdent sous l'ombrage de
l'allée de Choubrah, la plus belle qu'il y ait au monde assurément. Les
sycomores et les ébéniers, qui l'ombragent sur une étendue d'une lieue,
sont tous d'une grosseur énorme, et la voûte que forment leurs branches
est tellement touffue, qu'il règne sur tout le chemin une sorte
d'obscurité, relevée au loin par la lisière ardente du désert, qui
brille à droite, au delà des terres cultivées. A gauche, c'est le Nil,
qui côtoie de vastes jardins pendant une demi-lieue, jusqu'à ce qu'il
vienne border l'allée elle-même et l'éclaircir du reflet pourpré de ses
eaux. Il y a un café orné de fontaines et de treillages, situé à moitié
chemin de Choubrah, et très-fréquenté des promeneurs. Des champs de
maïs et de cannes à sucre, et çà et là quelques maisons de plaisance,
continuent à droite, jusqu'à ce qu'on arrive à de grands bâtiments qui
appartiennent au pacha.
C'était là qu'on faisait voir un éléphant blanc donné à Son Altesse
par le gouvernement anglais. Ma compagne, transportée de joie, ne
pouvait se lasser d'admirer cet animal, qui lui rappelait son pays, et
qui, même en Égypte, est une curiosité. Ses défenses étaient ornées
d'anneaux d'argent, et le cornac lui fit faire plusieurs exercices
devant nous. Il arriva même à lui donner des attitudes qui me parurent
d'une décence contestable, et, comme je faisais signe à l'esclave,
voilée, mais non pas aveugle, que nous en avions assez vu, un officier
du pacha me dit avec gravité:
--_Aspettate!... È per ricreare le donne_. (Attendez!... C'est pour
divertir les femmes.)
Il y en avait là plusieurs qui n'étaient, en effet, nullement
scandalisées, et qui riaient aux éclats.
C'est une délicieuse résidence que Choubrah. Le palais du pacha
d'Égypte, assez simple et de construction ancienne, donne sur le
Nil, en face de la plaine d'Embabeh, si fameuse par la déroute des
mamelouks. Du côté des jardins, on a construit un kiosque dont les
galeries, peintes et dorées, sont de l'aspect le plus brillant. Là,
véritablement, est le triomphe du goût oriental.
On peut visiter l'intérieur, où se trouvent des volières d'oiseaux
rares, des salles de réception, des bains, des billards, et, en
pénétrant plus loin, dans le palais même, on retrouve ces salles
uniformes décorées à la turque, meublées à l'européenne, qui
constituent partout le luxe des demeures princières. Des paysages sans
perspective peints à l'œuf, sur les panneaux et au-dessus des portes,
tableaux orthodoxes, où ne paraît aucune créature animée, donnent une
médiocre idée de l'art égyptien. Toutefois les artistes se permettent
quelques animaux fabuleux, comme dauphins, hippogriffes et sphinx.
En fait de batailles, ils ne peuvent représenter que les sièges et
combats maritimes; des vaisseaux dont on ne voit pas les marins luttent
contre des forteresses où la garnison se défend sans se montrer; les
feux croisés et les bombes semblent partir d'eux-mêmes, le bois veut
conquérir les pierres, l'homme est absent. C'est pourtant le seul moyen
qu'on ait eu de représenter les principales scènes de la campagne de
Grèce d'Ibrahim.
Au-dessus de la salle où le pacha rend la justice, on lit cette belle
maxime: "Un quart d'heure de clémence vaut mieux que soixante et dix
heures de prière."
Nous sommes redescendus dans les jardins. Que de roses, grand Dieu!
Les roses de Choubrah, c'est tout dire en Égypte; celles du Fayoum ne
servent que pour l'huile et les confitures. Les bostangis venaient
nous en offrir de tous côtés. Il y a encore un autre luxe chez le
pacha: c'est qu'on ne cueille ni les citrons ni les oranges, pour
que ces pommes d'or réjouissent le plus longtemps possible les yeux
du promeneur. Chacun peut, du reste, les ramasser après leur chute.
Mais je n'ai rien dit encore du jardin. On peut critiquer le goût
des Orientaux dans les intérieurs, leurs jardins sont inattaquables.
Partout des vergers, des berceaux et des cabinets d'ifs taillés qui
rappellent le style de la renaissance; c'est le paysage du Décaméron.
Il est probable que les premiers modèles ont été créés par des
jardiniers italiens. On n'y voit point de statues, mais les fontaines
sont d'un goût ravissant.
Un pavillon vitré qui couronne une suite de terrasses étagées en
pyramide, se découpe sur l'horizon avec un aspect tout féerique. Le
calife Haroun n'en eut jamais sans doute de plus beau; mais ce n'est
rien encore. On redescend après avoir admiré le luxe de la salle
intérieure et les draperies de soie qui voltigent en plein air parmi
les guirlandes et les festons de verdure; on suit de longues allées
bordées de citronniers taillés en quenouille, on traverse des bois
de bananiers dont la feuille transparente rayonne comme l'émeraude,
et l'on arrive à l'autre bout du jardin à une salle de bains trop
merveilleuse et trop connue pour être ici longuement décrite. C'est un
immense bassin de marbre blanc, entouré de galeries soutenues par des
colonnes d'un goût byzantin, avec une haute fontaine dans le milieu,
d'où l'eau s'échappe par des gueules de crocodile. Toute l'enceinte est
éclairée au gaz, et, dans les nuits d'été, le pacha se fait promener
sur le bassin dans une cange dorée dont les femmes de son harem agitent
les rames. Ces belles dames s'y baignent aussi sous les yeux de leur
maître, mais avec des peignoirs en crêpe de soie..., le Coran, comme
nous savons, ne permettant pas les nudités.