IX--LA LEÇON DE FRANÇAIS

J'ai retrouvé mon logis dans l'état où je l'avais laissé: le vieux

Cophte et sa femme s'occupant à tout mettre en ordre, l'esclave dormant

sur un divan, les coqs et les poules, dans la cour, becquetant du

maïs, et le barbarin, qui fumait au café d'en face, m'attendant fort

exactement. Par exemple, il fut impossible de retrouver le cuisinier;

l'arrivée du Cophte lui avait fait croire sans doute qu'il allait

être remplacé, et il était parti tout à coup sans rien dire; c'est un

procédé très-fréquent des gens de service ou des ouvriers du Caire.

Aussi ont-ils soin de se faire payer tous les soirs pour pouvoir agir à

leur fantaisie.

Je ne vis pas d'inconvénient à remplacer Mustapha par Mansour; et sa

femme, qui venait l'aider dans la journée, me paraissait une excellente

gardienne pour la moralité de mon intérieur. Seulement, ce couple

respectable ignorait parfaitement les éléments de la cuisine, même

égyptienne. Leur nourriture à eux se composait de maïs bouilli et de

légumes découpés dans du vinaigre, et cela ne les avait conduits ni à

l'art du saucier ni à celui du rôtisseur. Ce qu'ils essayèrent dans ce

sens fit jeter les hauts cris à l'esclave, qui se mit à les accabler

d'injures. Ce trait de caractère me déplut fort.

Je chargeai Mansour de lui dire que c'était maintenant à son tour de

faire la cuisine, et que, voulant l'emmener dans mes voyages, il

était bon qu'elle s'y préparât. Je ne puis rendre toute l'expression

d'orgueil blessé, ou plutôt de dignité offensée, dont elle nous

foudroya tous.

--Dites au _sidi_, répondit elle à Mansour, que je suis une _cadine_

(dame) et non une _odaleuk_ (servante), et que j'écrirai au pacha, s'il

ne me donne pas la position qui convient.

--Au pacha? m'écriai-je. Mais que fera le pacha dans cette affaire? Je

prends une esclave, moi, pour me faire servir, et, si je n'ai pas les

moyens de payer des domestiques, ce qui peut très-bien m'arriver, je ne

vois pas pourquoi elle ne ferait pas le ménage, comme font les femmes

dans tous les pays.

--Elle répond, dit Mansour, qu'en s'adressant au pacha, toute esclave

a le droit de se faire revendre et de changer ainsi de maître; qu'elle

est de religion musulmane, et ne se résignera jamais à des fonctions

viles.

J'estime la fierté dans les caractères, et, puisqu'elle avait ce droit,

chose dont Mansour me confirma la vérité, je me bornai à dire que

j'avais plaisanté; que, seulement, il fallait qu'elle s'excusât envers

ce vieillard de l'emportement qu'elle avait montré; mais Mansour lui

traduisit cela de telle manière, que l'excuse, je crois bien, vint de

son côté.

Il était clair désormais que j'avais fait une folie en achetant cette

femme. Si elle persistait dans son idée, ne pouvant m'être pour le

reste de ma route qu'un sujet de dépense, au moins fallait-il qu'elle

pût me servir d'interprète. Je lui déclarai que, puisqu'elle était une

personne si distinguée, il était bon qu'elle apprît le français pendant

que j'apprendrais l'arabe. Elle ne repoussa pas cette idée.

Je lui donnai donc une leçon de langage et d'écriture; je lui fis faire

des bâtons sur le papier comme à un enfant, et je lui appris quelques

mots. Cela l'amusait assez, et la prononciation du français lui faisait

perdre l'intonation gutturale, si peu gracieuse dans la bouche des

femmes arabes. Je m'amusais beaucoup à lui faire prononcer des phrases

tout entières qu'elle ne comprenait pas, par exemple celle-ci: «Je

suis une petite sauvage,» qu'elle prononçait: _Ze souis one bétit

sovaze_. Me voyant rire, elle crut que je lui faisais dire quelque

chose d'inconvenant, et appela Mansour pour lui traduire la phrase. N'y

trouvant pas grand mal, elle répéta avec beaucoup de grâce:

--_Ana_ (moi), _bétit sovaze?... Mafisch_ (pas du tout)!

Son sourire était charmant.

Ennuyée de tracer des bâtons, des pleins et des déliés, l'esclave

me fit comprendre qu'elle voulait écrire (_k'tab_) selon son idée.

Je pensai qu'elle savait écrire en arabe et je lui donnai une page

blanche. Bientôt je vis naître sous ses doigts une série bizarre

d'hiéroglyphes, qui n'appartenaient évidemment à la calligraphie

d'aucun peuple. Quand la page fut pleine, je lui fis demander par

Mansour ce qu'elle avait voulu faire.

--Je vous ai écrit; lisez! dit-elle.

--Mais, ma chère enfant, cela ne représente rien. C'est seulement ce

que pourrait tracer la griffe d'un chat trempée dans l'encre.

Cela l'étonna beaucoup. Elle avait cru que, toutes les fois qu'on

pensait à une chose en promenant au hasard la plume sur le papier,

l'idée devait ainsi se traduire clairement pour l'œil du lecteur. Je la

détrompai, et je lui fis dire d'énoncer ce qu'elle avait voulu écrire,

attendu qu'il fallait pour s'instruire beaucoup plus de temps qu'elle

ne supposait.

Sa supplique naïve se composait de plusieurs articles. Le premier

renouvelait la prétention déjà indiquée de porter un habbarah de

taffetas noir, comme les dames du Caire, afin de n'être plus confondue

avec les simples femmes fellahs; le second indiquait le désir d'une

robe (_yalek_) en soie verte, et le troisième concluait à l'achat de

bottines jaunes, qu'on ne pouvait, en qualité de musulmane, lui refuser

le droit de porter.

Il faut dire ici que ces bottines sont affreuses et donnent aux femmes

un certain air de palmipèdes fort peu séduisant, et le reste les

fait ressembler à d'énormes ballots; mais, dans les bottines jaunes

particulièrement, il y a une grave question de prééminence sociale. Je

promis de réfléchir sur tout cela.

Ma réponse lui paraissant favorable, l'esclave se leva en frappant les

mains et répétant à plusieurs reprises:

--_El fil! el fil!_

--Qu'est-ce que cela? dis-je à Mansour.

--La _siti_ (dame), me dit-il après l'avoir interrogée, voudrait aller

voir un éléphant dont elle a entendu parler, et qui se trouve au palais

de Méhémet-Ali, à Choubrah.

Il était juste de récompenser son application à l'étude, et je fis

appeler les âniers. La porte de la ville, du côté de Choubrah,

n'était qu'à cent pas de notre maison. C'est encore une porte armée

de grosses tours qui datent du temps des croisades. On passe ensuite

sur le pont d'un canal qui se répand à gauche, en formant un petit lac

entouré d'une fraîche végétation. Des casins, cafés et jardins publics

profitent de cette fraîcheur et de cette ombre. Le dimanche, on y

rencontre beaucoup de Grecques, d'Arméniennes et de dames du quartier

franc. Elles ne quittent leurs voiles qu'à l'intérieur des jardins,

et là, encore, on peut étudier les races si curieusement contrastées

du Levant. Plus loin, les cavalcades se perdent sous l'ombrage de

l'allée de Choubrah, la plus belle qu'il y ait au monde assurément. Les

sycomores et les ébéniers, qui l'ombragent sur une étendue d'une lieue,

sont tous d'une grosseur énorme, et la voûte que forment leurs branches

est tellement touffue, qu'il règne sur tout le chemin une sorte

d'obscurité, relevée au loin par la lisière ardente du désert, qui

brille à droite, au delà des terres cultivées. A gauche, c'est le Nil,

qui côtoie de vastes jardins pendant une demi-lieue, jusqu'à ce qu'il

vienne border l'allée elle-même et l'éclaircir du reflet pourpré de ses

eaux. Il y a un café orné de fontaines et de treillages, situé à moitié

chemin de Choubrah, et très-fréquenté des promeneurs. Des champs de

maïs et de cannes à sucre, et çà et là quelques maisons de plaisance,

continuent à droite, jusqu'à ce qu'on arrive à de grands bâtiments qui

appartiennent au pacha.

C'était là qu'on faisait voir un éléphant blanc donné à Son Altesse

par le gouvernement anglais. Ma compagne, transportée de joie, ne

pouvait se lasser d'admirer cet animal, qui lui rappelait son pays, et

qui, même en Égypte, est une curiosité. Ses défenses étaient ornées

d'anneaux d'argent, et le cornac lui fit faire plusieurs exercices

devant nous. Il arriva même à lui donner des attitudes qui me parurent

d'une décence contestable, et, comme je faisais signe à l'esclave,

voilée, mais non pas aveugle, que nous en avions assez vu, un officier

du pacha me dit avec gravité:

--_Aspettate!... È per ricreare le donne_. (Attendez!... C'est pour

divertir les femmes.)

Il y en avait là plusieurs qui n'étaient, en effet, nullement

scandalisées, et qui riaient aux éclats.

C'est une délicieuse résidence que Choubrah. Le palais du pacha

d'Égypte, assez simple et de construction ancienne, donne sur le

Nil, en face de la plaine d'Embabeh, si fameuse par la déroute des

mamelouks. Du côté des jardins, on a construit un kiosque dont les

galeries, peintes et dorées, sont de l'aspect le plus brillant. Là,

véritablement, est le triomphe du goût oriental.

On peut visiter l'intérieur, où se trouvent des volières d'oiseaux

rares, des salles de réception, des bains, des billards, et, en

pénétrant plus loin, dans le palais même, on retrouve ces salles

uniformes décorées à la turque, meublées à l'européenne, qui

constituent partout le luxe des demeures princières. Des paysages sans

perspective peints à l'œuf, sur les panneaux et au-dessus des portes,

tableaux orthodoxes, où ne paraît aucune créature animée, donnent une

médiocre idée de l'art égyptien. Toutefois les artistes se permettent

quelques animaux fabuleux, comme dauphins, hippogriffes et sphinx.

En fait de batailles, ils ne peuvent représenter que les sièges et

combats maritimes; des vaisseaux dont on ne voit pas les marins luttent

contre des forteresses où la garnison se défend sans se montrer; les

feux croisés et les bombes semblent partir d'eux-mêmes, le bois veut

conquérir les pierres, l'homme est absent. C'est pourtant le seul moyen

qu'on ait eu de représenter les principales scènes de la campagne de

Grèce d'Ibrahim.

Au-dessus de la salle où le pacha rend la justice, on lit cette belle

maxime: "Un quart d'heure de clémence vaut mieux que soixante et dix

heures de prière."

Nous sommes redescendus dans les jardins. Que de roses, grand Dieu!

Les roses de Choubrah, c'est tout dire en Égypte; celles du Fayoum ne

servent que pour l'huile et les confitures. Les bostangis venaient

nous en offrir de tous côtés. Il y a encore un autre luxe chez le

pacha: c'est qu'on ne cueille ni les citrons ni les oranges, pour

que ces pommes d'or réjouissent le plus longtemps possible les yeux

du promeneur. Chacun peut, du reste, les ramasser après leur chute.

Mais je n'ai rien dit encore du jardin. On peut critiquer le goût

des Orientaux dans les intérieurs, leurs jardins sont inattaquables.

Partout des vergers, des berceaux et des cabinets d'ifs taillés qui

rappellent le style de la renaissance; c'est le paysage du Décaméron.

Il est probable que les premiers modèles ont été créés par des

jardiniers italiens. On n'y voit point de statues, mais les fontaines

sont d'un goût ravissant.

Un pavillon vitré qui couronne une suite de terrasses étagées en

pyramide, se découpe sur l'horizon avec un aspect tout féerique. Le

calife Haroun n'en eut jamais sans doute de plus beau; mais ce n'est

rien encore. On redescend après avoir admiré le luxe de la salle

intérieure et les draperies de soie qui voltigent en plein air parmi

les guirlandes et les festons de verdure; on suit de longues allées

bordées de citronniers taillés en quenouille, on traverse des bois

de bananiers dont la feuille transparente rayonne comme l'émeraude,

et l'on arrive à l'autre bout du jardin à une salle de bains trop

merveilleuse et trop connue pour être ici longuement décrite. C'est un

immense bassin de marbre blanc, entouré de galeries soutenues par des

colonnes d'un goût byzantin, avec une haute fontaine dans le milieu,

d'où l'eau s'échappe par des gueules de crocodile. Toute l'enceinte est

éclairée au gaz, et, dans les nuits d'été, le pacha se fait promener

sur le bassin dans une cange dorée dont les femmes de son harem agitent

les rames. Ces belles dames s'y baignent aussi sous les yeux de leur

maître, mais avec des peignoirs en crêpe de soie..., le Coran, comme

nous savons, ne permettant pas les nudités.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 57 / 146 题