VIII--LES MYSTÈRES DU HAREM

Je méditais sur ce que j'avais entendu.

Voilà donc une illusion qu'il faut perdre encore: les délices du

harem, la toute-puissance du mari ou du maître, des femmes charmantes

s'unissant pour faire le bonheur d'un seul! la religion ou les coutumes

tempèrent singulièrement cet idéal, qui a séduit tant d'Européens. Tous

ceux qui, sur la foi de nos préjugés, avaient compris ainsi la vie

orientale, se sont vus découragés en bien peu de temps. La plupart des

Francs entrés jadis au service du pacha, qui, par une raison d'intérêt

ou de plaisir, ont embrassé l'islamisme, sont rentrés aujourd'hui sinon

dans le giron de l'Eglise, au moins dans les douceurs de la monogamie

chrétienne.

Pénétrons-nous bien de cette idée, que la femme mariée, dans tout

l'empire turc, a les mêmes privilèges que chez nous, et qu'elle peut

même empêcher son mari de prendre une seconde femme, en faisant de

ce point une clause de son contrat de mariage. Et, si elle consent à

habiter la même maison qu'une autre femme, elle a le droit de vivre

à part, et ne concourt nullement, comme on le croit, à former des

tableaux gracieux avec les esclaves sous l'œil d'un maître et d'un

époux. Gardons-nous de penser que ces belles dames consentent même à

chanter ou à danser pour divertir leur seigneur. Ce sont des talents

qui leur paraissent indignes d'une femme honnête; mais chacun a le

droit de fore venir dans son harem des almées et des ghawasies, et d'en

donner le divertissement à ses femmes. Il faut aussi que le maître d'un

sérail se garde bien de se préoccuper des esclaves qu'il a données à

ses épouses, car elles sont devenues leur propriété personnelle; et,

s'il lui plaisait d'en acquérir pour son usage, il ferait sagement de

les établir dans une autre maison, bien que rien ne l'empêche d'user de

ce moyen d'augmenter sa postérité.

Maintenant, il faut qu'on sache aussi que, chaque maison étant divisée

en deux parties tout à fait séparées, l'une consacrée aux hommes et

l'autre aux femmes, il y a bien un maître d'un côté, mais de l'autre

une maîtresse. Cette dernière est la mère ou la belle-mère, ou l'épouse

la plus ancienne ou celle qui a donné le jour à l'aîné des enfants. La

première femme s'appelle _la grande dame_, et la seconde _le perroquet

(durrah)_. Dans le cas où les femmes sont nombreuses, ce qui n'existe

que pour les grands, le harem est une sorte de couvent où domine une

règle austère. On s'y occupe principalement d'élever les enfants, de

faire quelques broderies et de diriger les esclaves dans les travaux

du ménage. La visite du mari se fait en cérémonie, ainsi que celle

des proches parents, et, comme il ne mange pas avec ses femmes, tout

ce qu'il peut faire pour passer le temps est de fumer gravement son

narghilé et de prendre du café ou des sorbets. Il est d'usage qu'il

se fasse annoncer quelque temps à l'avance. De plus, s'il trouve des

pantoufles à la porte du harem, il se garde bien d'entrer, car c'est

signe que sa femme ou ses femmes reçoivent la visite de leurs amies, et

leurs amies restent souvent un ou deux jours.

Pour ce qui est de la liberté de sortir et de faire des visites, on

ne peut guère la contester à une femme de naissance libre. Le droit

du mari se borne à la faire accompagner par des esclaves; mais cela

est insignifiant comme précaution, à cause de la facilité qu'elles

auraient de les gagner ou de sortir sous un déguisement, soit du bain,

soit de la maison d'une de leurs amies, tandis que les surveillants

attendraient à la porte. Le masque et l'uniformité des vêtements leur

donneraient, en réalité, plus de liberté qu'aux Européennes, si elles

étaient disposées aux intrigues. Les contes joyeux narrés le soir dans

les cafés roulent souvent sur des aventures d'amants qui se déguisent

en femmes pour pénétrer dans un harem. Rien n'est plus aisé, en effet;

seulement, il faut dire que ceci appartient plus à l'imagination

arabe qu'aux mœurs turques, qui dominent dans tout l'Orient depuis

deux siècles. Ajoutons encore que le musulman n'est point porté à

l'adultère, et trouverait révoltant de posséder une femme qui ne serait

pas entièrement à lui.

Quant aux bonnes fortunes des chrétiens, elles sont rares. Autrefois,

il y avait un double danger de mort; aujourd'hui, la femme seule peut

risquer sa vie, mais seulement au cas de flagrant délit dans la maison

conjugale. Autrement, le cas d'adultère n'est qu'une cause de divorce

et de punition quelconque.

La loi musulmane n'a donc rien qui réduise, comme on l'a cru, les

femmes à un état d'esclavage et d'abjection. Elles héritent, elles

possèdent personnellement, comme partout, et en dehors même de

l'autorité du mari. Elles ont le droit de provoquer le divorce pour

des motifs réglés par la loi. Le privilège du mari est, sur ce point,

de pouvoir divorcer sans donner de raisons. Il lui suffit de dire à sa

femme devant trois témoins: «Tu es divorcée;» et elle ne peut dès lors

réclamer que le douaire stipulé dans son contrat de mariage. Tout le

monde sait que, s'il voulait la reprendre ensuite, il ne le pourrait

que si elle s'était remariée dans l'intervalle et fût devenue libre

depuis. L'histoire du _hulta_, qu'on appelle en Égypte _musthilla_, et

qui joue le rôle d'épouseur intermédiaire, se renouvelle quelquefois

pour les gens riches seulement. Les pauvres, se mariant sans contrat

écrit, se quittent et se reprennent sans difficulté. Enfin, quoique

ce soient surtout les grands personnages qui, par ostentation ou par

goût, usent de la polygamie, il y a au Caire de pauvres diables qui

épousent plusieurs femmes afin de vivre du produit de leur travail.

Ils ont ainsi trois ou quatre ménages dans la ville, qui s'ignorent

parfaitement l'un l'autre. La découverte de ces mystères amène

ordinairement des disputes comiques et l'expulsion du paresseux fellah

des divers foyers de ses épouses; car, si la loi lui permet plusieurs

femmes, elle lui impose, d'un autre côté, l'obligation de les nourrir.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 56 / 146 题