XI--LES AFRITES

Il ne m'a pas semblé indifférent d'étudier dans une seule femme

d'Orient le caractère probable de beaucoup d'autres, mais je craindrais

d'attacher trop d'importance à des minuties. Cependant qu'on imagine

ma surprise, lorsqu'en entrant un matin dans la chambre de l'esclave,

je trouvai une guirlande d'oignons suspendue entravers de la porte,

et d'autres oignons disposés avec symétrie au-dessus de la place où

elle dormait. Croyant que c'était un simple enfantillage, je détachai

ces ornements peu propres à parer la chambre, et je les envoyai

négligemment dans la cour; mais voilà l'esclave qui se lève furieuse et

désolée, s'en va ramasser les oignons en pleurant et les remet à leur

place avec de grands signes d'adoration. Il fallut, pour s'expliquer,

attendre l'arrivée de Mansour. Provisoirement je recevais un déluge

d'imprécations dont la plus claire était le mot _pharaôn_! je ne savais

trop si je devais me fâcher ou la plaindre. Enfin Mansour arriva, et

j'appris que j'avais renversé _un sort_, que j'étais cause des malheurs

les plus terribles qui fondraient sur elle et sur moi.

--Après tout, dis-je à Mansour, nous sommes dans un pays où les oignons

ont été des dieux; si je les ai offensés, je ne demande pas mieux

que de le reconnaître. Il doit y avoir quelque moyen d'apaiser le

ressentiment d'un oignon d'Égypte!

Mais l'esclave ne voulait rien entendre et répétait en se tournant

vers moi: _Pharaôn_! Mansour m'apprit que cela voulait dire «un être

impie et tyrannique;» je fus affecté de ce reproche, mais bien aise

d'apprendre que le nom des anciens rois de ce pays était devenu une

injure. Il n'y avait pas de quoi s'en fâcher pourtant; on m'apprit

que cette cérémonie des oignons était générale dans les maisons du

Caire à un certain jour de l'année; cela sert à conjurer les maladies

épidémiques.

Les craintes de la pauvre fille se vérifièrent, en raison probablement

de son imagination frappée. Elle tomba malade assez gravement, et,

quoi que je pusse faire, elle ne voulut suivre aucune prescription

de médecin. Pendant mon absence, elle avait appelé deux femmes de

la maison voisine en leur parlant d'une terrasse à l'autre, et je

les trouvai installées près d'elle, qui récitaient des prières, et

faisaient, comme me l'apprit Mansour, des conjurations contre les

_afrites_ ou mauvais esprits. Il paraît que la profanation des oignons

avait révolté ces derniers, et qu'il y en avait deux spécialement

hostiles à chacun de nous, dont l'un s'appelait le Vert, et l'autre le

Doré.

Voyant que le mal était surtout dans l'imagination, je laissai faire

les deux femmes, qui en amenèrent enfin une autre très-vieille. C'était

une _santone_ renommée. Elle apportait un réchaud qu'elle posa au

milieu de la chambre, et où elle fit brûler une pierre qui me sembla

être de l'alun. Cette cuisine avait pour objet de contrarier beaucoup

les afrites, que les femmes voyaient clairement dans la fumée, et qui

demandaient grâce. Mais il fallait extirper tout à fait le mal; on fit

lever l'esclave, et elle se pencha sur la fumée, ce qui provoqua une

toux très-forte; pendant ce temps, la vieille lui frappait le dos, et

toutes chantaient d'une voix traînante des prières et des imprécations

arabes.

Mansour, en qualité de chrétien cophte, était choqué de toutes ces

pratiques; mais, si la maladie provenait d'une cause morale, quel mal y

avait-il à laisser agir un traitement analogue? Le fait est que, dès le

lendemain, il y eut un mieux évident, et la guérison s'ensuivit.

L'esclave ne voulut plus se séparer des deux voisines qu'elle avait

appelées, et continuait à se faire servir par elles. L'une s'appelait

Cartoum, et l'autre Zabetta. Je ne voyais pas la nécessité d'avoir

tant de monde dans la maison, et je me gardais bien de leur offrir des

gages; mais elle leur faisait des présents de ses propres effets; et,

comme c'étaient ceux qu'Abd-el-Kérim lui avait laissés, il n'y avait

rien à dire; toutefois, il fallut bien les remplacer par d'autres, et

en venir à l'acquisition tant souhaitée du habbarah et du yalek.

La vie orientale nous joue de ces tours; tout semble d'abord simple,

peu coûteux, facile. Bientôt cela se complique de nécessités, d'usages,

de fantaisies, et l'on se voit entraîné à une existence _pachalesque_,

qui, jointe au désordre et à l'infidélité des comptes, épuise les

bourses les mieux garnies. J'avais voulu m'initier quelque temps à la

vie intime de l'Égypte; mais peu à peu je voyais tarir les ressources

futures de mon voyage.

--Ma pauvre enfant, dis-je à l'esclave en lui faisant expliquer la

situation, si tu veux rester au Caire, tu es _libre_.

Je m'attendais à une explosion de reconnaissance.

--Libre! dit-elle; et que voulez-vous que je fasse? Libre! mais où

irai-je? Revendez-moi plutôt à Abd-el-Kérim!

--Mais, ma chère, un Européen ne vend pas une femme; recevoir un tel

argent, ce serait honteux.

--Eh bien, dit-elle en pleurant, est-ce que je puis gagner ma vie, moi?

est-ce que je sais faire quelque chose?

--Ne peux-tu pas te mettre au service d'une dame de ta religion?

--Moi, servante? Jamais. Revendez-moi: je serai achetée par un

_muslim_, par un cheik, par un pacha peut-être. Je puis devenir une

grande dame! Vous voulez me quitter?... Menez-moi au bazar.

Voilà un singulier pays où les esclaves ne veulent pas de la liberté!

Je sentais bien, du reste, qu'elle avait raison, et j'en savais assez

déjà sur le véritable état de la société musulmane, pour ne pas douter

que sa condition d'esclave ne fût très-supérieure à celle des pauvres

Égyptiennes employées aux travaux les plus rudes, et malheureuses

avec des maris misérables. Lui donner la liberté, c'était la vouer

à la condition la plus triste, peut-être à l'opprobre, et je me

reconnaissais moralement responsable de sa destinée.

--Puisque tu ne veux pas rester au Caire, lui dis-je enfin, il faut me

suivre dans d'autres pays.

--_Ana enté sava-sava_ (moi et toi, nous irons ensemble)! me dit-elle.

Je fus heureux de cette résolution, et j'allai au port de Boulaq

retenir une cange qui devait nous porter sur la branche du Nil qui

conduit du Caire à Damiette.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 58 / 146 题