Il ne m'a pas semblé indifférent d'étudier dans une seule femme
d'Orient le caractère probable de beaucoup d'autres, mais je craindrais
d'attacher trop d'importance à des minuties. Cependant qu'on imagine
ma surprise, lorsqu'en entrant un matin dans la chambre de l'esclave,
je trouvai une guirlande d'oignons suspendue entravers de la porte,
et d'autres oignons disposés avec symétrie au-dessus de la place où
elle dormait. Croyant que c'était un simple enfantillage, je détachai
ces ornements peu propres à parer la chambre, et je les envoyai
négligemment dans la cour; mais voilà l'esclave qui se lève furieuse et
désolée, s'en va ramasser les oignons en pleurant et les remet à leur
place avec de grands signes d'adoration. Il fallut, pour s'expliquer,
attendre l'arrivée de Mansour. Provisoirement je recevais un déluge
d'imprécations dont la plus claire était le mot _pharaôn_! je ne savais
trop si je devais me fâcher ou la plaindre. Enfin Mansour arriva, et
j'appris que j'avais renversé _un sort_, que j'étais cause des malheurs
les plus terribles qui fondraient sur elle et sur moi.
--Après tout, dis-je à Mansour, nous sommes dans un pays où les oignons
ont été des dieux; si je les ai offensés, je ne demande pas mieux
que de le reconnaître. Il doit y avoir quelque moyen d'apaiser le
ressentiment d'un oignon d'Égypte!
Mais l'esclave ne voulait rien entendre et répétait en se tournant
vers moi: _Pharaôn_! Mansour m'apprit que cela voulait dire «un être
impie et tyrannique;» je fus affecté de ce reproche, mais bien aise
d'apprendre que le nom des anciens rois de ce pays était devenu une
injure. Il n'y avait pas de quoi s'en fâcher pourtant; on m'apprit
que cette cérémonie des oignons était générale dans les maisons du
Caire à un certain jour de l'année; cela sert à conjurer les maladies
épidémiques.
Les craintes de la pauvre fille se vérifièrent, en raison probablement
de son imagination frappée. Elle tomba malade assez gravement, et,
quoi que je pusse faire, elle ne voulut suivre aucune prescription
de médecin. Pendant mon absence, elle avait appelé deux femmes de
la maison voisine en leur parlant d'une terrasse à l'autre, et je
les trouvai installées près d'elle, qui récitaient des prières, et
faisaient, comme me l'apprit Mansour, des conjurations contre les
_afrites_ ou mauvais esprits. Il paraît que la profanation des oignons
avait révolté ces derniers, et qu'il y en avait deux spécialement
hostiles à chacun de nous, dont l'un s'appelait le Vert, et l'autre le
Doré.
Voyant que le mal était surtout dans l'imagination, je laissai faire
les deux femmes, qui en amenèrent enfin une autre très-vieille. C'était
une _santone_ renommée. Elle apportait un réchaud qu'elle posa au
milieu de la chambre, et où elle fit brûler une pierre qui me sembla
être de l'alun. Cette cuisine avait pour objet de contrarier beaucoup
les afrites, que les femmes voyaient clairement dans la fumée, et qui
demandaient grâce. Mais il fallait extirper tout à fait le mal; on fit
lever l'esclave, et elle se pencha sur la fumée, ce qui provoqua une
toux très-forte; pendant ce temps, la vieille lui frappait le dos, et
toutes chantaient d'une voix traînante des prières et des imprécations
arabes.
Mansour, en qualité de chrétien cophte, était choqué de toutes ces
pratiques; mais, si la maladie provenait d'une cause morale, quel mal y
avait-il à laisser agir un traitement analogue? Le fait est que, dès le
lendemain, il y eut un mieux évident, et la guérison s'ensuivit.
L'esclave ne voulut plus se séparer des deux voisines qu'elle avait
appelées, et continuait à se faire servir par elles. L'une s'appelait
Cartoum, et l'autre Zabetta. Je ne voyais pas la nécessité d'avoir
tant de monde dans la maison, et je me gardais bien de leur offrir des
gages; mais elle leur faisait des présents de ses propres effets; et,
comme c'étaient ceux qu'Abd-el-Kérim lui avait laissés, il n'y avait
rien à dire; toutefois, il fallut bien les remplacer par d'autres, et
en venir à l'acquisition tant souhaitée du habbarah et du yalek.
La vie orientale nous joue de ces tours; tout semble d'abord simple,
peu coûteux, facile. Bientôt cela se complique de nécessités, d'usages,
de fantaisies, et l'on se voit entraîné à une existence _pachalesque_,
qui, jointe au désordre et à l'infidélité des comptes, épuise les
bourses les mieux garnies. J'avais voulu m'initier quelque temps à la
vie intime de l'Égypte; mais peu à peu je voyais tarir les ressources
futures de mon voyage.
--Ma pauvre enfant, dis-je à l'esclave en lui faisant expliquer la
situation, si tu veux rester au Caire, tu es _libre_.
Je m'attendais à une explosion de reconnaissance.
--Libre! dit-elle; et que voulez-vous que je fasse? Libre! mais où
irai-je? Revendez-moi plutôt à Abd-el-Kérim!
--Mais, ma chère, un Européen ne vend pas une femme; recevoir un tel
argent, ce serait honteux.
--Eh bien, dit-elle en pleurant, est-ce que je puis gagner ma vie, moi?
est-ce que je sais faire quelque chose?
--Ne peux-tu pas te mettre au service d'une dame de ta religion?
--Moi, servante? Jamais. Revendez-moi: je serai achetée par un
_muslim_, par un cheik, par un pacha peut-être. Je puis devenir une
grande dame! Vous voulez me quitter?... Menez-moi au bazar.
Voilà un singulier pays où les esclaves ne veulent pas de la liberté!
Je sentais bien, du reste, qu'elle avait raison, et j'en savais assez
déjà sur le véritable état de la société musulmane, pour ne pas douter
que sa condition d'esclave ne fût très-supérieure à celle des pauvres
Égyptiennes employées aux travaux les plus rudes, et malheureuses
avec des maris misérables. Lui donner la liberté, c'était la vouer
à la condition la plus triste, peut-être à l'opprobre, et je me
reconnaissais moralement responsable de sa destinée.
--Puisque tu ne veux pas rester au Caire, lui dis-je enfin, il faut me
suivre dans d'autres pays.
--_Ana enté sava-sava_ (moi et toi, nous irons ensemble)! me dit-elle.
Je fus heureux de cette résolution, et j'allai au port de Boulaq
retenir une cange qui devait nous porter sur la branche du Nil qui
conduit du Caire à Damiette.