VII--LE HAREM DU VICE-ROI

Nous reprîmes bientôt notre promenade, et nous allâmes visiter un

charmant palais orné de rocailles où les femmes du vice-roi viennent

habiter quelquefois l'été. Des parterres à la turque, représentant les

dessins d'un tapis, entourent cette résidence, où l'on nous laissa

pénétrer sans difficulté. Les oiseaux manquaient à la cage, et il

n'y avait de vivant dans les salles que des pendules à musique, qui

annonçaient chaque quart d'heure par un petit air de serinette tiré

des opéras français. La distribution d'un harem est la même dans tous

les palais turcs, et j'en avais déjà vu plusieurs. Ce sont toujours de

petits cabinets entourant de grandes salles de réunion, avec des divans

partout, et, pour tous meubles, de petites tables incrustées d'écaille;

des enfoncements découpés en ogives çà et là dans la boiserie servent à

serrer les narghilés, vases de fleurs et tasses à café. Trois ou quatre

chambres seulement, décorées à l'européenne, contiennent quelques

meubles de pacotille qui feraient l'orgueil d'une loge de portier; mais

ce sont des sacrifices au progrès, des caprices de favorite peut-être,

et aucune de ces choses n'est pour elles d'un usage sérieux.

Mais ce qui manque en général aux harems les plus princiers, ce sont

des lits.

--Où couchent donc, disais-je au cheik, ces femmes et leurs esclaves?

--Sur les divans.

--Et n'ont-elles pas de couvertures?

--Elles donnent tout habillées. Cependant il y a des couvertures de

laine ou de soie pour l'hiver.

--Je ne vois pas dans tout cela quelle est la place du mari?

--Eh bien, mais le mari couche dans sa chambre, les femmes dans les

leurs, et les esclaves (_odaleuk_) sur les divans des grandes salles.

Si les divans et les coussins ne semblent pas commodes pour dormir, on

fait disposer des matelas dans le milieu de la chambre, et l'on dort

ainsi.

--Tout habillé?

--Toujours, mais en ne conservant que les vêtements les plus simples,

le pantalon, une veste, une robe. La loi défend aux hommes, ainsi

qu'aux femmes, de se découvrir les uns devant les autres à partir de

la gorge. Le privilège du mari est de voir librement la figure de ses

épouses; si sa curiosité l'entraîne plus loin, ses yeux sont maudits:

c'est un texte formel.

--Je comprends alors, dis-je, que le mari ne tienne pas absolument à

passer la nuit dans une chambre remplie de femmes habillées, et qu'il

aime autant dormir dans la sienne; mais, s'il emmène avec lui deux ou

trois de ces dames....

--Deux ou trois! s'écria le cheik avec indignation; quels chiens

croyez-vous que seraient ceux qui agiraient ainsi? Dieu vivant! est-il

une seule femme, même infidèle, qui consentirait à partager avec une

autre l'honneur de dormir près de son mari? Est-ce ainsi que l'on fait

en Europe?

--En Europe? répondis-je. Non, certainement; mais les chrétiens n'ont

qu'une femme, et ils supposent que les Turcs, en ayant plusieurs,

vivent avec elles comme avec une seule.

--S'il y avait, me dit le cheik, des musulmans assez dépravés pour

agir comme le supposent les chrétiens, leurs épouses légitimes

demanderaient aussitôt le divorce, et les esclaves elles-mêmes auraient

le droit de les quitter.

--Voyez, dis-je au consul quelle est encore l'erreur de l'Europe

touchant les coutumes de ces peuples. La vie des Turcs est pour nous

l'idéal de la puissance et du plaisir, et je vois qu'ils ne sont pas

seulement maîtres chez eux.

--Presque tous, me répondit le consul, ne vivent, en réalité, qu'avec

une seule femme. Les filles de bonne maison en font presque toujours

une condition de leur alliance. L'homme assez riche pour nourrir et

entretenir convenablement plusieurs femmes, c'est-à-dire donner à

chacune un logement à part, une servante et deux vêtements complets

par année, ainsi que tous les mois une somme fixée pour son entretien,

peut, il est vrai, prendre jusqu'à quatre épouses; mais la loi l'oblige

à consacrer à chacune un jour de la semaine, ce qui n'est pas toujours

fort agréable. Songez aussi que les intrigues de quatre femmes, à peu

près égales en droits, lui feraient l'existence la plus malheureuse, si

ce n'était un homme très-riche et très-haut placé. Chez ces derniers,

le nombre des femmes est un luxe comme celui des chevaux; mais ils

aiment mieux, en général, se borner à une épouse légitime et avoir de

belles esclaves, avec lesquelles encore ils n'ont pas toujours les

relations les plus faciles, surtout si leurs femmes sont d'une grande

famille.

--Pauvres Turcs! m'écriai-je, comme on les calomnie! Mais, s'il s'agit

simplement d'avoir çà et là des maîtresses, tout homme riche en Europe

a les mêmes facilités.

--Ils en ont de plus grandes, me dit le consul. En Europe, les

institutions sont farouches sur ces points-là; mais les mœurs prennent

bien leur revanche. Ici, la religion, qui règle tout, domine à la

fois l'ordre social et l'ordre moral, et, comme elle ne commande

rien d'impossible, on se fait un point d'honneur de l'observer. Ce

n'est pas qu'il n'y ait des exceptions; cependant elles sont rares,

et n'ont guère pu se produire que depuis la réforme. Les dévots de

Constantinople furent indignés contre Mahmoud, parce qu'on apprit

qu'il avait fait construire une salle de bain magnifique où il pouvait

assister à la toilette de ses femmes; mais la chose est très-peu

probable, et ce n'est sans doute qu'une invention des Européens.

Nous parcourions, causant ainsi, les sentiers pavés de cailloux ovales

formant des dessins blancs et noirs et ceints d'une haute bordure

de buis taillé; je voyais en idée les blanches cadines se disperser

dans les allées, traîner leurs babouches sur le pavé de mosaïque,

et s'assembler dans les cabinets de verdure où de grands ifs se

découpaient en balustres et en arcades; des colombes s'y posaient

parfois comme les âmes plaintives de cette solitude, et je songeais

qu'un Turc, au milieu de tout cela, ne pouvait poursuivre que le

fantôme du plaisir. L'Orient n'a plus de grands amoureux ni de grands

voluptueux même; l'amour idéal de Medjnoun ou d'Antar est oublié des

musulmans modernes, et l'inconstante ardeur de don Juan leur est

inconnue. Ils ont de beaux palais sans aimer l'art; de beaux jardins

sans aimer la nature; de belles femmes sans comprendre l'amour. Je ne

dis pas cela pour Méhémet-Ali, Macédonien d'origine, et qui, en mainte

occasion, a montré l'âme d'Alexandre; mais je regrette que son fils et

lui n'aient pu rétablir en Orient la prééminence de la race arabe, si

intelligente, si chevaleresque autrefois. L'esprit turc les gagne d'un

côté, l'esprit européen de l'autre; c'est un médiocre résultat de tant

d'efforts!

Nous retournâmes au Caire après avoir visité le bâtiment du Nilomètre,

où un pilier gradué, anciennement consacré à Sérapis, plonge dans

un bassin profond et sert à constater la hauteur des inondations de

chaque année. Le consul voulut nous mener encore au cimetière de la

famille du pacha. Voir le cimetière après le harem, c'était une triste

comparaison à faire; mais, en effet, la critique de la polygamie est

là. Ce cimetière, consacré aux seuls enfants de cette famille, a l'air

d'être celui d'une ville. Il y a là plus de soixante tombes, grandes

et petites, neuves pour la plupart, et composées de cippes de marbre

blanc. Chacun de ces cippes est surmonté soit d'un turban, soit

d'une coiffure de femme, ce qui donne à toutes les tombes turques un

caractère de réalité funèbre; il semble que l'on marche à travers une

foule pétrifiée. Les plus importants de ces tombeaux sont drapés de

riches étoffes et portent des turbans de soie et de cachemire: là,

l'illusion est plus poignante encore.

Il est consolant de penser que, malgré toutes ces pertes, la famille

du pacha est encore assez nombreuse. Du reste, la mortalité des

enfants turcs en Égypte paraît un fait aussi ancien qu'incontestable.

Ces fameux mamelouks, qui dominèrent le pays si longtemps, et qui y

faisaient venir les plus belles femmes du monde, n'ont pas laissé un

seul rejeton.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 55 / 146 题