Nous reprîmes bientôt notre promenade, et nous allâmes visiter un
charmant palais orné de rocailles où les femmes du vice-roi viennent
habiter quelquefois l'été. Des parterres à la turque, représentant les
dessins d'un tapis, entourent cette résidence, où l'on nous laissa
pénétrer sans difficulté. Les oiseaux manquaient à la cage, et il
n'y avait de vivant dans les salles que des pendules à musique, qui
annonçaient chaque quart d'heure par un petit air de serinette tiré
des opéras français. La distribution d'un harem est la même dans tous
les palais turcs, et j'en avais déjà vu plusieurs. Ce sont toujours de
petits cabinets entourant de grandes salles de réunion, avec des divans
partout, et, pour tous meubles, de petites tables incrustées d'écaille;
des enfoncements découpés en ogives çà et là dans la boiserie servent à
serrer les narghilés, vases de fleurs et tasses à café. Trois ou quatre
chambres seulement, décorées à l'européenne, contiennent quelques
meubles de pacotille qui feraient l'orgueil d'une loge de portier; mais
ce sont des sacrifices au progrès, des caprices de favorite peut-être,
et aucune de ces choses n'est pour elles d'un usage sérieux.
Mais ce qui manque en général aux harems les plus princiers, ce sont
des lits.
--Où couchent donc, disais-je au cheik, ces femmes et leurs esclaves?
--Sur les divans.
--Et n'ont-elles pas de couvertures?
--Elles donnent tout habillées. Cependant il y a des couvertures de
laine ou de soie pour l'hiver.
--Je ne vois pas dans tout cela quelle est la place du mari?
--Eh bien, mais le mari couche dans sa chambre, les femmes dans les
leurs, et les esclaves (_odaleuk_) sur les divans des grandes salles.
Si les divans et les coussins ne semblent pas commodes pour dormir, on
fait disposer des matelas dans le milieu de la chambre, et l'on dort
ainsi.
--Tout habillé?
--Toujours, mais en ne conservant que les vêtements les plus simples,
le pantalon, une veste, une robe. La loi défend aux hommes, ainsi
qu'aux femmes, de se découvrir les uns devant les autres à partir de
la gorge. Le privilège du mari est de voir librement la figure de ses
épouses; si sa curiosité l'entraîne plus loin, ses yeux sont maudits:
c'est un texte formel.
--Je comprends alors, dis-je, que le mari ne tienne pas absolument à
passer la nuit dans une chambre remplie de femmes habillées, et qu'il
aime autant dormir dans la sienne; mais, s'il emmène avec lui deux ou
trois de ces dames....
--Deux ou trois! s'écria le cheik avec indignation; quels chiens
croyez-vous que seraient ceux qui agiraient ainsi? Dieu vivant! est-il
une seule femme, même infidèle, qui consentirait à partager avec une
autre l'honneur de dormir près de son mari? Est-ce ainsi que l'on fait
en Europe?
--En Europe? répondis-je. Non, certainement; mais les chrétiens n'ont
qu'une femme, et ils supposent que les Turcs, en ayant plusieurs,
vivent avec elles comme avec une seule.
--S'il y avait, me dit le cheik, des musulmans assez dépravés pour
agir comme le supposent les chrétiens, leurs épouses légitimes
demanderaient aussitôt le divorce, et les esclaves elles-mêmes auraient
le droit de les quitter.
--Voyez, dis-je au consul quelle est encore l'erreur de l'Europe
touchant les coutumes de ces peuples. La vie des Turcs est pour nous
l'idéal de la puissance et du plaisir, et je vois qu'ils ne sont pas
seulement maîtres chez eux.
--Presque tous, me répondit le consul, ne vivent, en réalité, qu'avec
une seule femme. Les filles de bonne maison en font presque toujours
une condition de leur alliance. L'homme assez riche pour nourrir et
entretenir convenablement plusieurs femmes, c'est-à-dire donner à
chacune un logement à part, une servante et deux vêtements complets
par année, ainsi que tous les mois une somme fixée pour son entretien,
peut, il est vrai, prendre jusqu'à quatre épouses; mais la loi l'oblige
à consacrer à chacune un jour de la semaine, ce qui n'est pas toujours
fort agréable. Songez aussi que les intrigues de quatre femmes, à peu
près égales en droits, lui feraient l'existence la plus malheureuse, si
ce n'était un homme très-riche et très-haut placé. Chez ces derniers,
le nombre des femmes est un luxe comme celui des chevaux; mais ils
aiment mieux, en général, se borner à une épouse légitime et avoir de
belles esclaves, avec lesquelles encore ils n'ont pas toujours les
relations les plus faciles, surtout si leurs femmes sont d'une grande
famille.
--Pauvres Turcs! m'écriai-je, comme on les calomnie! Mais, s'il s'agit
simplement d'avoir çà et là des maîtresses, tout homme riche en Europe
a les mêmes facilités.
--Ils en ont de plus grandes, me dit le consul. En Europe, les
institutions sont farouches sur ces points-là; mais les mœurs prennent
bien leur revanche. Ici, la religion, qui règle tout, domine à la
fois l'ordre social et l'ordre moral, et, comme elle ne commande
rien d'impossible, on se fait un point d'honneur de l'observer. Ce
n'est pas qu'il n'y ait des exceptions; cependant elles sont rares,
et n'ont guère pu se produire que depuis la réforme. Les dévots de
Constantinople furent indignés contre Mahmoud, parce qu'on apprit
qu'il avait fait construire une salle de bain magnifique où il pouvait
assister à la toilette de ses femmes; mais la chose est très-peu
probable, et ce n'est sans doute qu'une invention des Européens.
Nous parcourions, causant ainsi, les sentiers pavés de cailloux ovales
formant des dessins blancs et noirs et ceints d'une haute bordure
de buis taillé; je voyais en idée les blanches cadines se disperser
dans les allées, traîner leurs babouches sur le pavé de mosaïque,
et s'assembler dans les cabinets de verdure où de grands ifs se
découpaient en balustres et en arcades; des colombes s'y posaient
parfois comme les âmes plaintives de cette solitude, et je songeais
qu'un Turc, au milieu de tout cela, ne pouvait poursuivre que le
fantôme du plaisir. L'Orient n'a plus de grands amoureux ni de grands
voluptueux même; l'amour idéal de Medjnoun ou d'Antar est oublié des
musulmans modernes, et l'inconstante ardeur de don Juan leur est
inconnue. Ils ont de beaux palais sans aimer l'art; de beaux jardins
sans aimer la nature; de belles femmes sans comprendre l'amour. Je ne
dis pas cela pour Méhémet-Ali, Macédonien d'origine, et qui, en mainte
occasion, a montré l'âme d'Alexandre; mais je regrette que son fils et
lui n'aient pu rétablir en Orient la prééminence de la race arabe, si
intelligente, si chevaleresque autrefois. L'esprit turc les gagne d'un
côté, l'esprit européen de l'autre; c'est un médiocre résultat de tant
d'efforts!
Nous retournâmes au Caire après avoir visité le bâtiment du Nilomètre,
où un pilier gradué, anciennement consacré à Sérapis, plonge dans
un bassin profond et sert à constater la hauteur des inondations de
chaque année. Le consul voulut nous mener encore au cimetière de la
famille du pacha. Voir le cimetière après le harem, c'était une triste
comparaison à faire; mais, en effet, la critique de la polygamie est
là. Ce cimetière, consacré aux seuls enfants de cette famille, a l'air
d'être celui d'une ville. Il y a là plus de soixante tombes, grandes
et petites, neuves pour la plupart, et composées de cippes de marbre
blanc. Chacun de ces cippes est surmonté soit d'un turban, soit
d'une coiffure de femme, ce qui donne à toutes les tombes turques un
caractère de réalité funèbre; il semble que l'on marche à travers une
foule pétrifiée. Les plus importants de ces tombeaux sont drapés de
riches étoffes et portent des turbans de soie et de cachemire: là,
l'illusion est plus poignante encore.
Il est consolant de penser que, malgré toutes ces pertes, la famille
du pacha est encore assez nombreuse. Du reste, la mortalité des
enfants turcs en Égypte paraît un fait aussi ancien qu'incontestable.
Ces fameux mamelouks, qui dominèrent le pays si longtemps, et qui y
faisaient venir les plus belles femmes du monde, n'ont pas laissé un
seul rejeton.