Le consul général m'avait invité à faire une excursion dans les
environs du Caire. Ce n'était pas une offre à négliger, les consuls
jouissant de privilèges et de facilités sans nombre pour tout visiter
commodément. J'avais, en outre, l'avantage, dans cette promenade,
de pouvoir disposer d'une voiture européenne, chose rare dans le
Levant. Une voiture au Caire est un luxe d'autant plus beau, qu'il est
impossible de s'en servir pour circuler dans la ville; les souverains
et leurs représentants auraient seuls le droit d'écraser les hommes
et les chiens dans les rues, si l'étroitesse et la forme tortueuse de
ces dernières leur permettaient d'en profiter. Mais le pacha lui-même
est obligé de tenir ses remises près des portes, et ne peut se faire
voiturer qu'à ses diverses maisons de campagne; alors, rien n'est plus
curieux que de voir un coupé ou une calèche du dernier goût de Paris
ou de Londres portant sur le siège un cocher à turban, qui tient d'une
main son fouet et de l'autre sa longue pipe de cerisier.
Je reçus donc un jour la visite d'un janissaire du consulat, qui
frappa de grands coups à la porte avec sa grosse canne à pomme
d'argent, pour me faire honneur dans le quartier. Il me dit que j'étais
attendu au consulat pour l'excursion convenue. Nous devions partir le
lendemain au point du jour; mais le consul ne savait pas que, depuis
sa première invitation, mon logis de garçon était devenu un ménage,
et je me demandais ce que je ferais de mon aimable compagne pendant
une absence d'un jour entier. La mener avec moi eût été indiscret;
la laisser seule avec le cuisinier et le portier était manquer à la
prudence la plus vulgaire. Cela m'embarrassa beaucoup. Enfin je songeai
qu'il fallait ou se résoudre à acheter des eunuques, ou se confier à
quelqu'un. Je la fis monter sur un âne, et nous nous arrêtâmes bientôt
devant la boutique de M. Jean. Je demandai à l'ancien mamelouk s'il ne
connaissait pas quelque famille honnête à laquelle je pusse confier
l'esclave pour un jour. M. Jean, homme de ressources, m'indiqua un
vieux Cophte, nommé Mansour, qui, ayant servi plusieurs années dans
l'armée française, était digne de confiance sous tous les rapports.
Mansour avait été mamelouk comme M. Jean, mais des mamelouks de
l'armée française. Ces derniers, comme il me l'apprit, se composaient
principalement de Cophtes qui, lors de la retraite de l'expédition
d'Égypte, avaient suivi nos soldats. Le pauvre Mansour, avec plusieurs
de ses camarades, fut jeté à l'eau à Marseille par la populace pour
avoir soutenu le parti de l'empereur au retour des Bourbons; mais, en
véritable enfant du Nil, il parvint à se sauver à la nage et à gagner
un autre point de la côte.
Nous nous rendîmes chez ce brave homme, qui vivait avec sa femme dans
une vaste maison à moitié écroulée: les plafonds faisaient ventre et
menaçaient la tête des habitants; la menuiserie découpée des fenêtres
s'ouvrait par places comme une guipure déchirée. Des restes de meubles
et des haillons paraient seuls l'antique demeure, où la poussière et
le soleil causaient une impression aussi morne que peuvent le faire
la pluie et la boue pénétrant dans les plus pauvres réduits de nos
villes. J'eus le cœur serré en songeant que la plus grande partie de
la population du Caire habitait ainsi des maisons que les rats avaient
abandonnées déjà, comme peu sûres. Je n'eus pas un instant l'idée d'y
laisser l'esclave, mais je priai le vieux Cophte et sa femme de venir
chez moi. Je leur promettais de les prendre à mon service, quitte à
renvoyer l'un ou l'autre de mes serviteurs actuels. Du reste, à une
piastre et demie, ou quarante centimes par tête et par jour, il n'y
avait pas encore de prodigalité.
Ayant ainsi assuré la tranquillité de mon intérieur et opposé, comme
les tyrans habiles, une nation fidèle à deux peuples douteux qui
auraient pu s'entendre contre moi, je ne vis aucune difficulté à me
rendre chez le consul. Sa voiture attendait à la porte, bourrée de
comestibles, avec deux janissaires à cheval pour nous accompagner. Il y
avait avec nous, outre le secrétaire de légation, un grave personnage
en costume oriental, nommé le cheik Abou-Khaled, que le consul avait
invité pour nous donner des explications; il parlait facilement
l'italien, et passait pour un poëte des plus élégants et des plus
instruits dans la littérature arabe.
--C'est tout à fait, me dit le consul, un homme du temps passé. La
_réforme_ lui est odieuse, et pourtant il est difficile de voir un
esprit plus tolérant. Il appartient à cette génération d'Arabes
philosophes, _voltairiens_ même pour ainsi dire, toute particulière à
l'Égypte, et qui ne fut pas hostile à la domination française.
Je demandai au cheik s'il y avait, outre lui, beaucoup de poëtes au
Caire.
--Hélas! dit-il, nous ne vivons plus au temps où, pour une belle pièce
de vers, le souverain ordonnait qu'on remplît de sequins la bouche
du poëte, tant qu'elle en pouvait tenir. Aujourd'hui, nous sommes
seulement des bouches inutiles. A quoi servirait la poésie, sinon pour
amuser le bas peuple dans les carrefours?
--Et pourquoi, dis-je, le peuple ne serait-il pas lui-même un souverain
généreux?
--Il est trop pauvre, répondit le cheik, et, d'ailleurs, son ignorance
est devenue telle, qu'il n'apprécie plus que les romans délayés sans
art et sans souci de la pureté du style. Il suffit d'amuser les
habitués d'un café par des aventures sanglantes ou graveleuses. Puis, à
l'endroit le plus intéressant, le narrateur s'arrête, et dit qu'il ne
continuera pas l'histoire qu'on ne lui ait donné telle somme; mais il
rejette toujours le dénoûment au lendemain, et cela dure des semaines
entières.
--Eh! mais, lui dis-je, tout cela est comme chez nous!
--Quant aux illustres poëmes d'Antar ou d'Abou-Zeyd, continua le
cheik, on ne veut plus les écouter que dans les fêtes religieuses et
par habitude. Est-il même sûr que beaucoup en comprennent les beautés?
Les gens de notre temps savent à peine lire. Qui croirait que les
plus savants, entre ceux qui connaissent l'arabe littéraire, sont
aujourd'hui deux Français?
--Il veut parler, me dit le consul, du docteur Perron et de M. Fresnel,
consul de Djeddah. Vous avez pourtant, ajouta-t-il en se tournant vers
le cheik, beaucoup de saints ulémas à barbe blanche qui passent tout
leur temps dans les bibliothèques des mosquées?
--Est-ce apprendre, dit le cheik, que de rester toute sa vie, en fumant
son narghilé, à relire un petit nombre des mêmes livres, sous prétexte
que rien n'est plus beau et que la doctrine en est supérieure à toutes
choses? Autant vaut renoncer à notre passé glorieux et ouvrir nos
esprits à la science des Francs..., qui cependant ont tout appris de
nous!
Nous avions quitté l'enceinte de la ville, laissé à droite Boulaq et
les riantes villas qui l'entourent, et nous roulions dans une avenue
large et ombragée, tracée au milieu des cultures, qui traverse un
vaste terrain cultivé, appartenant à Ibrahim. C'est lui qui a fait
planter de dattiers, de mûriers et de figuiers de pharaon toute cette
plaine autrefois stérile, qui aujourd'hui semble un jardin. De grands
bâtiments servant de fabriques occupent le centre de ces cultures à
peu de distance du Nil. En les dépassant et tournant à droite, nous
nous trouvâmes devant une arcade par où l'on descend au fleuve pour se
rendre à l'île de Roddah.
Le bras du Nil semble en cet endroit une petite rivière qui coule parmi
les kiosques et les jardins. Des roseaux touffus bordent la rive, et
la tradition indique ce point comme étant celui où la fille du pharaon
trouva le berceau de Moïse. En se tournant vers le sud, on aperçoit
à droite le port du vieux Caire, à gauche les bâtiments du _Mekkias_
ou _Nilomètre_, entremêlés de minarets et de coupoles, qui forment la
pointe de l'île.
Cette dernière n'est pas seulement une délicieuse résidence princière,
elle est devenue aussi, grâce aux soins d'Ibrahim, le Jardin des
plantes du Caire. On peut penser que c'est justement l'inverse du
nôtre; au lieu de concentrer la chaleur par des serres, il faudrait
créer là des pluies, des froids et des brouillards artificiels pour
conserver les plantes de notre Europe. Le fait est que, de tous nos
arbres, on n'a pu élever encore qu'un pauvre petit chêne, qui ne
donne pas même de glands. Ibrahim a été plus heureux dans la culture
des plantes de l'Inde. C'est une tout autre végétation que celle de
l'Égypte, et qui se montre frileuse déjà dans cette latitude. Nous nous
promenâmes avec ravissement sous l'ombrage des tamarins et des baobabs;
des cocotiers à la tige élancée secouaient çà et là leur feuillage
découpé comme la fougère; mais, à travers mille végétations étranges,
j'ai distingué, comme infiniment gracieuses, des allées de bambous
formant rideau comme nos peupliers; une petite rivière serpentait parmi
les gazons, où des paons et des flamants roses brillaient au milieu
d'une foule d'oiseaux privés. De temps en temps, nous nous reposions
à l'ombre d'une espèce de saule pleureur, dont le tronc élevé, droit
comme un mât, répand autour de lui des nappes de feuillage fort
épaisses; on croit être ainsi dans une tente de soie verte, inondée
d'une douce lumière.
Nous nous arrachâmes avec peine à cet horizon magique, à cette
fraîcheur, à ces senteurs pénétrantes d'une autre partie du monde,
où il semblait que nous fussions transportés par miracle; mais, en
marchant au nord de l'île, nous ne tardâmes pas à rencontrer toute
une nature différente, destinée sans doute à compléter la gamme des
végétations tropicales. Au milieu d'un bois composé de ces arbres à
fleurs qui semblent des bouquets gigantesques, par des chemins étroits,
cachés sous des voûtes de lianes, on arrive à une sorte de labyrinthe
qui gravit des rochers factices, surmontés d'un belvédère. Entre les
pierres, au bord des sentiers, sur votre tête, à vos pieds, se tordent,
s'enlacent, se hérissent et grimacent les plus étranges reptiles du
monde végétal. On n'est pas sans inquiétude en mettant le pied dans
ces repaires de serpents et d'hydres endormis, parmi ces végétations
presque vivantes, dont quelques-uns parodient les membres humains et
rappellent la monstrueuse conformation des dieux polypes de l'Inde.
Arrivé au sommet, je fus frappé d'admiration eu apercevant dans tout
leur développement, au-dessus de Gizèh, qui borde l'autre côté du
fleuve, les trois pyramides nettement découpées dans l'azur du ciel.
Je ne les avais jamais si bien vues, et la transparence de l'air
permettait, quoiqu'à une distance de trois lieues, d'en distinguer tous
les détails.
Je ne suis pas de l'avis de Voltaire, qui prétend que les pyramides de
l'Égypte sont loin de valoir ses fours à poulets; il ne m'était pas
indifférent non plus d'être contemplé par quarante siècles; mais c'est
au point de vue des souvenirs du Caire et des idées arabes qu'un tel
spectacle m'intéressait dans ce moment-là, et je me hâtai de demander
au cheik, notre compagnon, ce qu'il pensait des quatre mille ans
attribués à ces monuments par la science européenne.
Le vieillard prit place sur le divan de bois du kiosque, et nous dit:
--Quelques auteurs pensent que les pyramides ont été bâties par le
roi _préadamite_ Gian-ben-Gian; mais, à en croire une tradition plus
répandue chez nous, il existait, trois cents ans avant le déluge, un
roi nommé Saurid, fils de Salahoc, qui songea une nuit que tout se
renversait sur la terre, les hommes tombant sur leur visage et les
maisons sur les hommes; les astres s'entre-choquaient dans le ciel, et
leurs débris couvraient le sol à une grande hauteur. Le roi s'éveilla
tout épouvanté, entra dans le temple du Soleil, et resta longtemps à
baigner ses joues et à pleurer, ensuite il convoqua les prêtres et les
devins. Le prêtre Akliman, le plus savant d'entre eux, lui déclara
qu'il avait fait lui-même un rêve semblable, «J'ai songé, dit il, que
j'étais avec vous sur une montagne, et que je voyais le ciel abaissé
au point qu'il approchait du sommet de nos têtes, et que le peuple
courait à vous en foule comme à son refuge; qu'alors vous éleviez les
mains au-dessus de vous et tâchiez de repousser le ciel pour l'empêcher
de s'abaisser davantage, et que, moi, vous voyant agir, je faisais
aussi de même. En ce moment, une voix sortit du soleil qui nous dit:
«Le ciel retournera en sa place ordinaire lorsque j'aurai fait trois
cents tours.» Le prêtre ayant parlé ainsi, le roi Saurid fit _prendre
les hauteurs_ des astres et rechercher quel accident ils promettaient.
On calcula qu'il devait y avoir d'abord un déluge d'eau et plus tard
un déluge de feu. Ce fut alors que le roi fit construire les pyramides
dans cette forme angulaire propre à soutenir même le choc des astres,
et poser ces pierres énormes, reliées par des pivots de fer et taillées
avec une précision telle, que ni le feu du ciel ni le déluge ne
pouvaient certes les pénétrer. Là devaient se réfugier, au besoin, le
roi et les grands du royaume, avec les livres et images des sciences,
les talismans et tout ce qu'il importait de conserver pour l'avenir de
la race humaine.»
J'écoutais cette légende avec grande attention, et je dis au consul
qu'elle me semblait beaucoup plus satisfaisante que la supposition
acceptée en Europe, que ces monstrueuses constructions auraient été
seulement des tombeaux.
--Mais, dis-je, comment les gens réfugiés dans les salles des pyramides
auraient-ils pu respirer?
--On y voit encore, reprit le cheik, des puits et des canaux qui se
perdent sous la terre. Certains d'entre eux communiquaient avec les
eaux du Nil, d'autres correspondaient à de vastes grottes souterraines;
les eaux entraient par des conduits étroits, puis ressortaient plus
loin, formant d'immenses cataractes, et remuant l'air continuellement
avec un bruit effroyable.
Le consul, homme positif, n'accueillait ces traditions qu'avec un
sourire; il avait profité de notre halte dans le kiosque pour faire
disposer sur une table les provisions apportées dans sa voiture, et les
_bostangis_ d'Ibrahim-Pacha venaient nous offrir, en outre, des fleurs
et des fruits rares, propres à compléter nos sensations asiatiques.
En Afrique, on rêve l'Inde comme en Europe on rêve l'Afrique; l'idéal
rayonne toujours au delà de notre horizon actuel. Pour moi, je
questionnais encore avec avidité notre bon cheik, et je lui faisais
raconter tous les récits fabuleux de ses pères. Je croyais avec lui au
roi Sanrid plus fermement qu'au Chéops des Grecs, à leur Chéphren et à
leur Mycérinus.
--Et qu'a-t-on trouvé, lui disais-je, dans les pyramides lorsqu'on les
ouvrit la première fois sous les sultans arabes?
--On trouva, dit-il, les statues et les talismans que le roi Saurid
avait établis pour la garde de chacune. Le garde de la pyramide
orientale était une idole d'écaillé noire et blanche, assise sur un
trône d'or, et tenant une lance qu'on ne pouvait regarder sans mourir.
L'esprit attaché à cette idole était une femme belle et rieuse, qui
apparaît encore de notre temps et fait perdre l'esprit à ceux qui la
rencontrent. Le garde de la pyramide occidentale était une idole de
pierre rouge, armée aussi d'une lance, ayant sur la tête un serpent
entortillé; l'esprit qui le servait avait la forme d'un vieillard
nubien, portant un panier sur sa tête et dans ses mains un encensoir.
Quant à la troisième pyramide, elle avait pour garde une petite idole
de basalte, avec le socle de même, qui attirait à elle tous ceux qui
la regardaient sans qu'ils pussent s'en détacher. L'esprit apparaît
encore sous la forme d'un jeune homme sans barbe et nu. Quant aux
autres pyramides de Saccarah, chacune aussi a son spectre: l'un est un
vieillard basané et noirâtre, avec la barbe courte; l'autre est une
jeune femme noire, avec un enfant noir, qui, lorsqu'on la regarde,
montre de longues dents blanches et des yeux blancs; un autre a la tête
d'un lion avec des cornes; un autre a l'air d'un berger vêtu de noir,
tenant un bâton; un autre enfin apparaît sons la forme d'un religieux
qui sort de la mer et qui se mire dans ses eaux. Il est dangereux de
rencontrer ces fantômes à l'heure de midi.
--Ainsi, dis-je, l'Orient a les spectres du jour, comme nous avons ceux
de la nuit?
--C'est qu'en effet, observa le consul, tout le monde doit dormir à
midi dans ces contrées, et ce bon cheik nous fait des contes propres à
appeler le sommeil.
--Mais, m'écriai-je, tout cela est-il plus extraordinaire que tant
de choses naturelles qu'il nous est impossible d'expliquer? Puisque
nous croyons bien à la création, aux anges, au déluge, et que nous ne
pouvons douter de la marche des astres, pourquoi n'admettrions-nous pas
qu'à ces astres sont attachés des esprits, et que les premiers hommes
ont pu se mettre en rapport avec eux par le culte et par les monuments?
--Tel était, en effet, le but de la magie primitive, dit le cheik; ces
talismans et ces figures ne prenaient force que de leur consécration
à chacune des planètes et des signes combinés avec leur lever et leur
déclin. Le prince des prêtres s'appelait _Kater_, c'est-à-dire maître
des influences. Au-dessous de lui, chaque prêtre avait un astre à
servir seul, comme _Pharouïs_ (Saturne), _Rhaouïs_ (Jupiter) et les
autres. Aussi, chaque matin, le Kater disait-il à un prêtre: «Où est à
présent l'astre que tu sers?» Celui-ci répondait:«Il est en tel signe,
tel degré, telle minute;» et, d'après un calcul préparé, on écrivait
ce qu'il était à propos de faire ce jour-là. La première pyramide
avait donc été réservée aux princes et à leur famille; la seconde dut
renfermer les idoles des astres et les tabernacles des corps célestes,
ainsi que les livres d'astrologie, d'histoire et de science; là aussi,
les prêtres devaient trouver refuge. Quant à la troisième, elle n'était
destinée qu'à la conservation des cercueils de rois et de prêtres,
et, comme elle se trouva bientôt insuffisante, on fit construire les
pyramides de Saccarah et de Daschour. Le but de la solidité employée
dans les constructions était d'empêcher la destruction des corps
embaumés qui, selon les idées du temps, devaient renaître au bout d'une
certaine révolution des astres dont on ne précise pas au juste l'époque.
--En admettant cette donnée, dit le consul, il y a des momies qui
seront bien étonnées, un jour, de se réveiller sous un vitrage de musée
ou dans le cabinet de curiosités d'un anglais.
--Au fond, observai-je, ce sont de vraies chrysalides humaines dont
le papillon n'est pas encore sorti. Qui nous dit qu'il n'éclora pas
quelque jour? J'ai toujours regardé comme impies la mise à nu et la
dissection des momies de ces pauvres Égyptiens. Comment cette foi
consolante et invincible de tant de générations accumulées n'a-t-elle
pas désarmé la sotte curiosité européenne? Nous respectons les morts
d'hier; mais les morts ont-ils un âge?
--C'étaient des infidèles, dit le cheik.
--Hélas! dis-je, à cette époque, ni Mahomet ni Jésus n'étaient nés.
Nous discutâmes quelque temps sur ce point, où je m'étonnais de voir
un musulman imiter l'intolérance catholique. Pourquoi les enfants
d'Ismaël maudiraient-ils l'antique Égypte, qui n'a réduit en esclavage
que la race d'Isaac? A vrai dire, pourtant, les musulmans respectent
en général les tombeaux et les monuments sacrés des divers peuples, et
l'espoir seul de trouver d'immenses trésors engagea un calife à faire
ouvrir les pyramides. Leurs chroniques rapportent qu'on trouva, dans la
salle dite du Roi, une statue d'homme de pierre noire et une statue de
femme de pierre blanche debout sur une table, l'un tenant une lance
et l'autre un arc. Au milieu de la table était un vase hermétiquement
fermé, qui, lorsqu'on l'ouvrit, se trouva plein de sang encore frais.
Il y avait aussi un coq d'or rouge émaillé d'hyacinthes qui fit un
cri et battit des ailes lorsqu'on entra. Tout cela rentre un peu dans
_les Mille et une Nuits_; mais qui empêche de croire que ces chambres
aient contenu des talismans et des figures cabalistiques! Ce qui est
certain, c'est que les modernes n'y ont pas trouvé d'autres ossements
que ceux d'un bœuf. Le prétendu sarcophage de la chambre du Roi était
sans doute une cuve pour l'eau lustrale. D'ailleurs, n'est-il pas plus
absurde, comme l'a remarqué Volney, de supposer qu'on ait entassé tant
de pierres pour y loger un cadavre de cinq pieds?