V---L'AIMABLE INTERPRÈTE

Je n'avais envie ni d'aller acheter un habbarah, ni de faire une simple

promenade; il m'était venu à l'idée qu'en prenant un abonnement au

cabinet de lecture français, la gracieuse madame Bonhomme voudrait

bien me servir de truchement pour une première explication avec ma

jeune captive. Je n'avais vu encore madame Bonhomme que dans la fameuse

représentation d'amateurs qui avait inauguré la saison au _teatro del

Cairo_; mais le vaudeville qu'elle avait joué lui prêtait à mes yeux

les qualités d'une excellente et obligeante personne. Le théâtre a cela

de particulier, qu'il vous donne l'illusion de connaître parfaitement

une inconnue. De là les grandes passions qu'inspirent les actrices,

tandis qu'on ne s'éprend guère, en général, des femmes qu'on n'a fait

que voir de loin.

Si l'actrice a ce privilège d'exposer à tous un idéal que l'imagination

de chacun interprète et réalise à son gré, pourquoi ne pas reconnaître

chez une jolie et, si vous voulez même, une vertueuse marchande, cette

fonction généralement bienveillante, et pour ainsi dire initiatrice,

qui ouvre à l'étranger des relations utiles et charmantes.

On sait à quel point le bon Yorick, inconnu, inquiet, perdu dans le

grand tumulte de la vie parisienne, fut ravi de trouver accueil chez

une aimable et complaisante gantière; mais combien une telle rencontre

n'est-elle pas plus utile encore dans une ville d'Orient!

Madame Bonhomme accepta avec toute la grâce et toute la patience

possibles le rôle d'interprète entre l'esclave et moi. Il y avait du

monde dans la salle de lecture, de sorte qu'elle nous fit entrer dans

un magasin d'articles de toilette et d'assortiment, qui était joint à

la librairie. Au quartier franc, tout commerçant vend de tout. Pendant

que l'esclave, étonnée, examinait avec ravissement les merveilles du

luxe européen, j'expliquais ma position à madame Bonhomme, qui, du

reste, avait elle-même une esclave noire à laquelle, de temps en temps,

je l'entendais donner des ordres en arabe.

Mon récit l'intéressa; je la priai de demander à l'esclave si elle

était contente de m'appartenir.

--_Aioua!_ répondit celle-ci.

A cette réponse affirmative, elle ajouta qu'elle serait bien contente

d'être vêtue comme une Européenne. Cette prétention fit sourire

madame Bonhomme, qui alla chercher un bonnet de tulle à rubans et le

lui ajusta sur la tête. Je dois avouer que cela ne lui allait pas

très-bien; la blancheur du bonnet lui donnait l'air malade.

-Mon enfant, lui dit madame Bonhomme, il faut rester comme tu es; le

tarbouch te sied beaucoup mieux.

Et, comme l'esclave renonçait au bonnet avec peine, elle lui alla

chercher un tatikos de femme grecque festonné d'or, qui, cette fois,

était du meilleur effet. Je vis bien qu'il y avait là une légère

intention de pousser à la vente; mais le prix était modéré, malgré

l'exquise délicatesse du travail.

Certain désormais d'une double bienveillance, je me fis raconter en

détail les aventures de cette pauvre fille. Cela ressemblait à toutes

les histoires d'esclaves possibles, à l'Andrienne de Térence, à

mademoiselle Aïssé.... Il est bien entendu que je ne me flattais pas

d'obtenir la vérité complète. Issue de nobles parents, enlevée toute

petite au bord de la mer, chose qui serait invraisemblable aujourd'hui

dans la Méditerranée, mais qui reste probable au point de vue des

mers du Sud. Et, d'ailleurs, d'où serait-elle venue? Il n'y avait pas

à douter de son origine malaise. Les sujets de l'empire ottoman ne

peuvent être vendus sous aucun prétexte. Tout ce qui n'est pas blanc ou

noir, en fait d'esclaves, ne peut donc appartenir qu'à l'Abyssinie ou à

l'archipel indien.

Elle avait été vendue à un cheik très-vieux du territoire de la Mecque.

Ce cheik étant mort, des marchands de la caravane l'avaient emmenée et

exposée en vente au Caire.

Tout cela était fort naturel, et je fus heureux de croire, en effet,

qu'elle n'avait pas eu d'autre possesseur avant moi que ce vénérable

cheik glacé par l'âge.

--Elle a bien dix-huit ans, me dit madame Bonhomme; mais elle est

très-forte, et vous l'auriez payée plus cher, si elle n'était pas d'une

race qu'on voit rarement ici. Les Turcs sont gens d'habitude, il leur

faut des Abyssiniennes ou des noires; soyez sûr qu'on l'a promenée de

ville en ville sans pouvoir s'en défaire.

--Eh bien, dis-je, c'est donc que le sort voulait que je passasse par

là. Il m'était réservé d'influer sur sa bonne ou sa mauvaise fortune.

Cette manière de voir, en rapport avec la fatalité orientale, fut

transmise à l'esclave, et me valut son assentiment.

Je lui fis demander pourquoi elle n'avait pas voulu manger le matin et

si elle était de la religion hindoue.

--Non, elle est musulmane, me dit madame Bonhomme après lui avoir

parlé; elle n'a pas mangé aujourd'hui, parce que c'est jour de jeûne

jusqu'au coucher du soleil.

Je regrettai qu'elle n'appartînt pas au culte brahmanique, pour lequel

j'ai toujours eu un faible; quant au langage, elle s'exprimait dans

l'arabe le plus pur, et n'avait conservé de sa langue primitive que le

souvenir de quelques chansons ou _pantouns_, que je me promis de lui

faire répéter.

--Maintenant, me dit madame Bonhomme, comment ferez-vous pour vous

entretenir avec elle?

--Madame, lui dis-je, je sais déjà un mot avec lequel on se montre

content de tout; indiquez-m'en seulement un autre qui exprime le

contraire. Mon intelligence suppléera au reste, en attendant que je

m'instruise mieux.

--Est-ce que vous en êtes déjà au chapitre des refus? me dit-elle.

--J'ai de l'expérience, répondis-je, il faut tout prévoir.

--Hélas! me dit tout bas madame Bonhomme, ce terrible mot, le voilà:

_Mafisch_! Cela comprend toutes les négations possibles.

Alors, je me souvins que l'esclave l'avait déjà prononcé avec moi.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 53 / 146 题