Je fis signe à l'esclave de prendre une chaise (j'avais eu la faiblesse
d'acheter des chaises); elle secoua la tête, et je compris que mon idée
était ridicule à cause du peu de hauteur de la table. Je mis donc des
coussins à terre, et je pris place en l'invitant à s'asseoir de l'autre
côté; mais rien ne put la décider. Elle détournait la tête et mettait
la main sur sa bouche.
--Mon enfant, lui dis-je, est-ce que vous voulez vous laisser mourir de
faim?
Je sentais qu'il valait mieux parler, même avec la certitude de ne pas
être compris, que de se livrer à une pantomime ridicule. Elle répondit
quelques mots qui signifiaient probablement qu'elle ne comprenait pas,
et auxquels je répliquai: _Tayeb_. C'était toujours un commencement de
dialogue.
Lord Byron disait par expérience que le meilleur moyen d'apprendre une
langue était de vivre seul pendant quelque temps avec une femme; mais
encore faudrait-il y joindre quelques livres élémentaires; autrement,
on n'apprend que des substantifs, le verbe manque; ensuite il est bien
difficile de retenir des mots sans les écrire, et l'arabe ne s'écrit
pas avec nos lettres, ou du moins ces dernières ne donnent qu'une
idée imparfaite de la prononciation. Quant à apprendre l'écriture
arabe, c'est une affaire si compliquée à cause des élisions, que le
savant Volney avait trouvé plus simple d'inventer un alphabet mixte,
dont malheureusement les autres savants n'encouragèrent pas l'emploi.
La science aime les difficultés, et ne tient jamais à vulgariser
beaucoup l'étude: si l'on apprenait par soi-même, que deviendraient les
professeurs?
-Après tout, me dis-je, cette jeune fille, née à Java, suit peut-être
la religion hindoue; elle ne se nourrit sans doute que de fruits et
d'herbages.
Je fis un signe d'adoration, en prononçant d'un air interrogatif le
nom de Brahma; elle ne parut pas comprendre. Dans tous les cas, ma
prononciation eût été mauvaise sans doute. J'énumérai encore tout ce
que je savais de noms se rattachant à cette même cosmogonie; c'était
comme si j'eusse parlé français. Je commençais à regretter d'avoir
remercié le drogman; j'en voulais surtout au marchand d'esclaves de
m'avoir vendu ce bel oiseau doré sans me dire ce qu'il fallait lui
donner pour nourriture.
Je lui présentai simplement du pain, et du meilleur qu'on fît au
quartier franc; elle dit d'un ton mélancolique: _Mafisch!_ mot inconnu
dont l'expression m'attrista beaucoup. Je songeai alors à de pauvres
bayadères amenées à Paris il y a quelques années, et qu'on m'avait fait
voir dans une maison des Champs-Elysées. Ces Indiennes ne prenaient
que des aliments qu'elles avaient préparés elles-mêmes dans des vases
neufs. Ce souvenir me rassura un peu, et je résolus de sortir, après
mon repas, avec l'esclave pour éclaircir ce point.
La défiance que m'avait inspirée le juif pour mon drogman avait eu
pour second effet de me mettre en garde contre lui-même; voilà ce
qui m'avait conduit à cette position fâcheuse. Il s'agissait donc
de prendre pour interprète quelqu'un de sûr, afin du moins de faire
connaissance avec mon acquisition. Je songeai un instant à M. Jean,
le mamelouk, homme d'un âge respectable; mais le moyen de conduire
cette femme dans un cabaret? D'un autre côté, je ne pouvais pas la
faire rester dans la maison avec le cuisinier et le barbarin pour
aller chercher M. Jean. Et, eussé-je envoyé dehors ces deux serviteurs
hasardeux, était-il prudent de laisser une esclave seule dans un logis
fermé d'une serrure de bois?
Un son de petites clochettes retentit dans la rue; je vis à travers le
treillis un chevrier en sarrau bleu qui menait quelques chèvres du côté
du quartier franc. Je le montrai à l'esclave, qui me dit en souriant:
_Aioua!_ ce que je traduisis par _oui_.
J'appelai le chevrier, garçon de quinze ans, au teint hâlé, aux yeux
énormes, ayant, du reste, le gros nez et la lèvre épaisse des têtes de
sphinx, un type égyptien des plus purs. Il entra dans la cour avec ses
bêtes, et se mit à en traire une dans un vase de faïence neuve que je
fis voir à l'esclave avant qu'il s'en servît. Celle-ci répéta _aioua_,
et, du haut de la galerie, elle regarda, bien que voilée, le manége du
chevrier.
Tout cela était simple comme l'idylle, et je trouvai très-naturel
qu'elle lui adressât ces deux mots: _Talé bouckra_; je compris qu'elle
l'engageait sans doute à revenir le lendemain. Quand la tasse fut
pleine, le chevrier me regarda d'un air sauvage en criant:
_-At foulouz!_
J'avais assez cultivé les âniers pour savoir que cela voulait dire:
«Donne de l'argent.» Quand je l'eus payé, il cria encore: _Bakchis!_
autre expression favorite de l'Égyptien, qui réclame à tout propos le
pourboire. Je lui répondis: _Talé bouckra!_ comme avait dit l'esclave.
Il s'éloigna satisfait. Voilà comme on apprend les langues peu à peu.
Elle se contenta de boire son lait sans y vouloir mettre de pain;
toutefois, ce léger repas me rassura un peu; je craignais qu'elle ne
fût de cette race javanaise qui se nourrit d'une sorte de terre grasse
qu'on n'aurait peut-être pas pu se procurer au Caire. Ensuite j'envoyai
chercher des ânes et je fis signe à l'esclave de prendre son vêtement
de dessus (_milayeh_). Elle regarda avec un certain dédain ce tissu de
coton quadrillé, qui est pourtant fort bien porté au Caire, et me dit:
--_An' aouss habbarah!_
Comme on s'instruit! Je compris qu'elle espérait porter de la soie
au lieu de coton, le vêtement des grandes dames au lieu de celui des
simples bourgeoises, et je lui dis: _Lah! lah!_ en secouant la tête à
la manière des Égyptiens.