M. Jean est un débris glorieux de notre armée d'Égypte. Il a été l'un
des trente-trois Français qui prirent du service dans les mamelouks
après la retraite de l'expédition. Pendant quelques années, il a eu
comme les autres un palais, des femmes, des chevaux, des esclaves: à
l'époque de la destruction de cette puissante milice, il fut épargné
comme Français; mais, rentré dans la vie civile, ses richesses se
fondirent en peu de temps. Il imagina de vendre publiquement du vin,
chose alors nouvelle en Égypte, où les chrétiens et les juifs ne
s'enivraient que d'eau-de-vie, d'arack, et d'une certaine bière nommée
_bouza_. Depuis lors, les vins de Malte, de Syrie et de l'Archipel
firent concurrence aux spiritueux, et les musulmans du Caire ne
parurent pas s'offenser de cette innovation.
M. Jean admira la résolution que j'avais prise d'échapper à la vie des
hôtels.
--Mais, me dit-il, vous aurez de la peine à vous monter une maison.
Il faut, au Caire, prendre autant de serviteurs qu'on a de besoins
différents. Chacun d'eux met son amour-propre à ne faire qu'une seule
chose; et, d'ailleurs, ils sont si paresseux, qu'en peut douter que ce
soit un calcul. Tout détail compliqué les fatigue ou leur échappe, et
ils vous abandonnent même, pour la plupart, dès qu'ils ont gagné de
quoi passer quelques jours sans rien faire.
--Mais comment font les gens du pays?
--Oh! ils les laissent s'en donner à leur aise, et prennent deux ou
trois personnes pour chaque emploi. Dans tous les cas, un effendi
a toujours avec lui son secrétaire (_khatibessir_), son trésorier
(_khazindar_), son porte-pipe (_tchiboukji_), le _selikdar_ pour porter
ses armes, le _seradjbachi_ pour tenir son cheval, le _kahwedji-bachi_
pour faire son café partout où il s'arrête, sans compter les _yamaks_
pour aider tout ce monde. A l'intérieur, il en faut bien d'autres; car
le portier ne consentirait pas à prendre soin des appartements, ni le
cuisinier à faire le café; il faut avoir jusqu'à un certain porteur
d'eau à ses gages. Il est vrai qu'en leur distribuant une piastre ou
une piastre et demie, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente centimes
par jour, on est regardé par chacun de ces fainéants comme un patron
très-magnifique.
--Eh bien, dis-je, tout ceci est encore loin des soixante piastres
qu'il faut payer journellement dans les hôtels.
--Mais c'est un tracas auquel nul Européen ne peut résister.
--J'essayerai, cela m'instruira.
--Ils vous feront une nourriture abominable.
--Je ferai connaissance avec les mets du pays.
--Il faudra tenir un livre de comptes et discuter les prix de tout.
--Cela m'apprendra la langue.
--Vous pouvez essayer, du reste; je vous enverrai les plus honnêtes,
vous choisirez.
--Est-ce qu'ils sont très voleurs?
--_Carotteurs_ tout au plus, me dit le vieux soldat, par un
ressouvenir du langage militaire. Voleurs! des Égyptiens?... Ils n'ont
pas assez de courage.
Je trouve qu'en général ce pauvre peuple d'Égypte est trop méprisé
par les Européens. Le Franc du Caire, qui partage aujourd'hui les
privilèges de la race turque, en prend ainsi les préjugés. Ces gens
sont pauvres, ignorants sans nul doute, et la longue habitude de
l'esclavage les maintient dans une sorte d'abjection. Ils sont plus
rêveurs qu'actifs, et plus intelligents qu'industrieux; mais je les
crois bons et d'un caractère analogue à celui des Hindous, ce qui
peut-être tient aussi à leur nourriture presque exclusivement végétale.
Nous autres carnassiers, nous respectons fort le Tartare et le Bédouin,
nos pareils, et nous sommes portés à abuser de notre énergie à l'égard
des populations moutonnières.
Après avoir quitte M. Jean, je traversai la place de l'Esbekieb, pour
me rendre à l'hôtel _Domergue_. C'est, comme on sait, un vaste champ
situé entre l'enceinte de la ville et la première ligne des maisons du
quartier cophte et du quartier franc. Il y a là beaucoup de palais et
d'hôtels splendides. On distingue surtout la maison où fut assassiné
Kléber, et celle où se tenaient les séances de l'Institut d'Égypte.
Un petit bois de sycomores et de _figuiers de Pharaon_ se rattache au
souvenir de Bonaparte, qui les fit planter. A l'époque de l'inondation,
toute cette place est couverte d'eau et sillonnée par des canges et des
djermes peintes et dorées appartenant aux propriétaires des maisons
voisines. Cette transformation annuelle d'une place publique en lac
d'agrément n'empêche pas qu'on n'y trace des jardins et qu'on n'y
creuse des canaux dans les temps ordinaires. Je vis là un grand nombre
de fellahs qui travaillaient à une tranchée; les hommes piochaient
la terre, et les femmes en emportaient de lourdes charges dans des
couffes de paille de riz. Parmi ces dernières, il y avait plusieurs
jeunes filles, les unes en chemise bleue, et celles de moins de huit
ans entièrement nues, comme on les voit du reste dans les villages aux
bords du Nil. Des inspecteurs armés de bâtons surveillaient le travail,
et frappaient de temps en temps les moins actifs. Le tout était sous la
direction d'une sorte de militaire coiffé d'un tarbouch rouge, chaussé
de bottes fortes à éperons, traînant un sabre de cavalerie, et tenant
à la main un fouet en peau d'hippopotame roulée. Cela s'adressait
aux nobles épaules des inspecteurs, comme le bâton de ces derniers à
l'omoplate des fellahs.
Le surveillant, me voyant arrêté à regarder les pauvres jeunes filles
qui pliaient sous les sacs de terre, m'adressa la parole en français.
C'était encore un compatriote. Je n'eus pas trop l'idée de m'attendrir
sur les coups de bâton distribués aux hommes, assez mollement du reste;
l'Afrique a d'autres idées que nous sur ce point.
--Mais pourquoi, dis-je, faire travailler ces femmes et ces enfants?
--Ils ne sont pas forcés à cela, me dit l'inspecteur français; ce sont
leurs pères ou leurs maris qui aiment mieux les faire travailler sous
leurs yeux que de les laisser dans la ville. On les paye depuis vingt
paras jusqu'à une piastre, selon leur force. Une piastre (vingt-cinq
centimes) est généralement le prix de la journée d'un homme.
--Mais pourquoi y en a-t-il quelques-uns qui sont enchaînés? Sont-ce
des forçats?
--Ce sont des fainéants; ils aiment mieux passer leur temps à dormir ou
à écouter des histoires dans les cafés que de se rendre utiles.
--Comment vivent-ils dans ce cas-là?
--On vit de si peu de chose ici! Au besoin, ne trouvent-ils pas
toujours des fruits ou des légumes à voler dans les champs? Le
gouvernement a bien de la peine à faire exécuter les travaux les plus
nécessaires; mais, quand il le faut absolument, on fait cerner un
quartier ou barrer une rue par des troupes, on arrête les gens qui
passent, on les attache et on nous les amène; voilà tout.
--Quoi! tout le monde sans exception?
--Oh! tout le monde; cependant, une fois arrêtés, chacun s'explique.
Les Turcs et les Francs se font reconnaître. Parmi les autres, ceux qui
ont de l'argent se rachètent de la corvée; plusieurs se recommandent de
leurs maîtres ou patrons. Le reste est embrigadé et travaille pendant
quelques semaines ou quelques mois, selon l'importance des choses à
exécuter.
Que dire de tout cela? L'Égypte en est encore au moyen âge. Ces
corvées se faisaient jadis au profit des beys mamelouks. Le pacha est
aujourd'hui le seul suzerain; la chute des mamelouks a supprimé le
servage individuel, voilà tout.