Après avoir déjeuné à l'hôtel, je suis allé m'asseoir dans le plus
beau café du Mousky. J'y ai vu pour la première fois danser des almées
en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scène; mais
véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes,
ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est
qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Il faut plutôt
imaginer une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute
arabesque se répète plusieurs fois l'image peinte d'une pendule posée
au milieu d'une prairie entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation
se compose de miroirs également peints, et qui sont censés se renvoyer
l'éclat d'un bâton de palmier chargé de flacons d'huile où nagent des
veilleuses, ce qui est, le soir, d'un assez bon effet.
Des divans d'un bois très-dur, qui règnent autour de la pièce, sont
bordés de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des
fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les élégantes petites
tasses (_fines-janes_) dont j'ai déjà parlé. C'est là que le fellah en
blouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé,
prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage
le Franc s'asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, le _kahwedji_ sait
bien qu'il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette
bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique
et en est d'ordinaire l'ornement le plus précieux. L'encoignure qui
le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpe en festons et en
rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poêles allemands. Le
foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetières de
cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de
ces _fines-Janes_ grandes comme des coquetiers.
Et maintenant voici les almées qui nous apparaissent dans un nuage de
poussière et de fumée de tabac. Elles me frappèrent au premier abord
par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée.
Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levés en
répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des
anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement voluptueux; la taille
apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et
de la riche ceinture relâchée et tombant très-bas, comme le ceston de
Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer
les traits de ces séduisantes personnes, dont les doigts agitaient de
petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se démenaient
vaillamment aux sons primitifs de la flûte et du tambourin. Il y en
avait deux fort belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par le
_cohel_, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; mais la
troisième, il faut bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avec
une barbe de huit jours: de sorte qu'à bien examiner les choses, et
quand, la danse étant finie, il me fut possible de distinguer mieux
les traits des deux autres, je ne tardai pas à me convaincre que nous
n'avions affaire là qu'à des aimées ... mâles.
O vie orientale, voilà de tes surprises! et moi, j'allais m'enflammer
imprudemment pour ces êtres douteux, je me disposais à leur coller sur
le front quelques pièces d'or, selon les traditions les plus pures du
Levant.... On va me croire prodigue; je me hâte de faire remarquer
qu'il y a des pièces d'or nommées _ghazis_, depuis cinquante centimes
jusqu'à cinq francs. C'est naturellement avec les plus petites que l'on
fait des masques d'or aux danseuses, quand après un pas gracieux elles
viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs;
mais, pour de simples danseurs vêtus en femmes, on peut bien se priver
de cette cérémonie en leur jetant quelques paras.
Sérieusement, la morale égyptienne est quelque chose de bien
particulier. Il y a peu d'années, les danseuses parcouraient librement
la ville, animaient les fêtes publiques et faisaient les délices des
casinos et des cafés. Aujourd'hui, elles ne peuvent plus se montrer que
dans les maisons et aux fêtes particulières, et les gens scrupuleux
trouvent beaucoup plus convenables ces danses d'hommes aux traits
efféminés, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu
parodient si déplorablement les attraits demi-voilés des danseuses.
J'ai parlé de ces dernières sous le nom d'_almées_ en cédant, pour être
plus clair, au préjugé européen. Les danseuses s'appellent _ghawasies_;
les almées sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononce
_oualems_. Quant aux danseurs autorisés par la morale musulmane, ils
s'appellent _khowals_.
En sortant du café, je traversai de nouveau l'étroite rue qui conduit
au bazar franc pour entrer dans l'impasse Waghorn et gagner le jardin
de Rosette. Des marchands d'habits m'entourèrent, étalant sous mes yeux
les plus riches costumes brodés, des ceintures de drap d'or, des armes
incrustées d'argent, des tarbouchs garnis d'un flot soyeux à la mode de
Constantinople, choses fort séduisantes qui excitent chez l'homme un
sentiment de coquetterie tout féminin. Si j'avais pu me regarder dans
les miroirs du café, qui n'existaient, hélas! qu'en peinture, j'aurais
pris plaisir à essayer quelques-uns de ces costumes; mais assurément
je ne veux pas tarder à prendre l'habit oriental. Avant tout, il faut
songer encore à constituer mon intérieur.