III--LES KHOWALS

Après avoir déjeuné à l'hôtel, je suis allé m'asseoir dans le plus

beau café du Mousky. J'y ai vu pour la première fois danser des almées

en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scène; mais

véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes,

ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est

qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Il faut plutôt

imaginer une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute

arabesque se répète plusieurs fois l'image peinte d'une pendule posée

au milieu d'une prairie entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation

se compose de miroirs également peints, et qui sont censés se renvoyer

l'éclat d'un bâton de palmier chargé de flacons d'huile où nagent des

veilleuses, ce qui est, le soir, d'un assez bon effet.

Des divans d'un bois très-dur, qui règnent autour de la pièce, sont

bordés de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des

fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les élégantes petites

tasses (_fines-janes_) dont j'ai déjà parlé. C'est là que le fellah en

blouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé,

prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage

le Franc s'asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, le _kahwedji_ sait

bien qu'il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette

bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique

et en est d'ordinaire l'ornement le plus précieux. L'encoignure qui

le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpe en festons et en

rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poêles allemands. Le

foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetières de

cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de

ces _fines-Janes_ grandes comme des coquetiers.

Et maintenant voici les almées qui nous apparaissent dans un nuage de

poussière et de fumée de tabac. Elles me frappèrent au premier abord

par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée.

Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levés en

répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des

anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement voluptueux; la taille

apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et

de la riche ceinture relâchée et tombant très-bas, comme le ceston de

Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer

les traits de ces séduisantes personnes, dont les doigts agitaient de

petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se démenaient

vaillamment aux sons primitifs de la flûte et du tambourin. Il y en

avait deux fort belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par le

_cohel_, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; mais la

troisième, il faut bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avec

une barbe de huit jours: de sorte qu'à bien examiner les choses, et

quand, la danse étant finie, il me fut possible de distinguer mieux

les traits des deux autres, je ne tardai pas à me convaincre que nous

n'avions affaire là qu'à des aimées ... mâles.

O vie orientale, voilà de tes surprises! et moi, j'allais m'enflammer

imprudemment pour ces êtres douteux, je me disposais à leur coller sur

le front quelques pièces d'or, selon les traditions les plus pures du

Levant.... On va me croire prodigue; je me hâte de faire remarquer

qu'il y a des pièces d'or nommées _ghazis_, depuis cinquante centimes

jusqu'à cinq francs. C'est naturellement avec les plus petites que l'on

fait des masques d'or aux danseuses, quand après un pas gracieux elles

viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs;

mais, pour de simples danseurs vêtus en femmes, on peut bien se priver

de cette cérémonie en leur jetant quelques paras.

Sérieusement, la morale égyptienne est quelque chose de bien

particulier. Il y a peu d'années, les danseuses parcouraient librement

la ville, animaient les fêtes publiques et faisaient les délices des

casinos et des cafés. Aujourd'hui, elles ne peuvent plus se montrer que

dans les maisons et aux fêtes particulières, et les gens scrupuleux

trouvent beaucoup plus convenables ces danses d'hommes aux traits

efféminés, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu

parodient si déplorablement les attraits demi-voilés des danseuses.

J'ai parlé de ces dernières sous le nom d'_almées_ en cédant, pour être

plus clair, au préjugé européen. Les danseuses s'appellent _ghawasies_;

les almées sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononce

_oualems_. Quant aux danseurs autorisés par la morale musulmane, ils

s'appellent _khowals_.

En sortant du café, je traversai de nouveau l'étroite rue qui conduit

au bazar franc pour entrer dans l'impasse Waghorn et gagner le jardin

de Rosette. Des marchands d'habits m'entourèrent, étalant sous mes yeux

les plus riches costumes brodés, des ceintures de drap d'or, des armes

incrustées d'argent, des tarbouchs garnis d'un flot soyeux à la mode de

Constantinople, choses fort séduisantes qui excitent chez l'homme un

sentiment de coquetterie tout féminin. Si j'avais pu me regarder dans

les miroirs du café, qui n'existaient, hélas! qu'en peinture, j'aurais

pris plaisir à essayer quelques-uns de ces costumes; mais assurément

je ne veux pas tarder à prendre l'habit oriental. Avant tout, il faut

songer encore à constituer mon intérieur.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 36 / 146 题