Que notre vie est quelque chose d'étrange! Chaque matin, dans ce
demi-sommeil où la raison triomphe peu à peu des folles images du
rêve, je sens qu'il est naturel, logique et conforme à mon origine
parisienne de m'éveiller aux clartés d'un ciel gris, au bruit des roues
broyant les pavés, dans quelque chambre d'un aspect triste, garnie
de meubles anguleux, où l'imagination se heurte aux vitres comme un
insecte emprisonné, et c'est avec un étonnement toujours vif que je
me retrouve à mille lieues de ma patrie, et que j'ouvre mes sens peu
à peu aux vagues impressions d'un monde qui est la parfaite antithèse
du nôtre. La voix du Turc qui chante au minaret voisin, la clochette
et le trot lourd du chameau qui passe, et quelquefois son hurlement
bizarre, les bruissements et les sifflements indistincts qui font vivre
l'air, le bois et la muraille, l'aube hâtive dessinant au plafond les
mille découpures des fenêtres, une brise matinale chargée de senteurs
pénétrantes, qui soulève le rideau de ma porte et me fait apercevoir
au-dessus des murs de la cour les têtes flottantes des palmiers; tout
cela me surprend, me ravit ... ou m'attriste, selon les jours; car je
ne veux pas dire qu'un éternel été fasse une vie toujours joyeuse. Le
soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front
de l'ange rêveur d'Albert Durer, se lève aussi parfois aux plaines
lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage
d'Allemagne. J'avouerai même qu'à défaut de brouillard, la poussière
est un triste voile aux clartés d'un jour d'Orient.
Je monte quelquefois sur la terrasse de la maison que j'habite dans
le quartier cophte, pour voir les premiers rayons qui embrasent au
loin la plaine d'Héliopolis et les versants du Mokattam, où s'étend
la Ville des Morts, entre le Caire et Matarée. C'est d'ordinaire un
beau spectacle, quand l'aube colore peu à peu les coupoles et les
arceaux grêles des tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes,
de soudans et de sultans qui, depuis l'an 1000, ont gouverné l'Égypte.
L'un des obélisques de l'ancien temple du soleil est resté seul debout,
dans cette plaine, comme une sentinelle oubliée; il se dresse au milieu
d'un bouquet touffu de palmiers et de sycomores, et reçoit toujours le
premier regard du dieu que l'on adorait jadis à ses pieds.
L'aurore, en Égypte, n'a pas ces belles teintes vermeilles qu'on admire
dans les Cyclades ou sur les côtes de Candie; le soleil éclate tout
à coup au bord du ciel, précédé seulement d'une vague lueur blanche;
quelquefois il semble avoir peine à soulever les longs plis d'un
linceul grisâtre, et nous apparaît pâle et privé de rayons, comme
l'Osiris souterrain; son empreinte décolorée attriste encore le ciel
aride, qui ressemble alors, à s'y méprendre, au ciel couvert de notre
Europe, mais qui, loin d'amener la pluie, absorbe toute humidité.
Cette poudre épaisse qui charge l'horizon ne se découpe jamais en
frais nuages comme nos brouillards: à peine le soleil, au plus haut
point de sa force, parvient-il à percer l'atmosphère cendreuse sous la
forme d'un disque rouge, qu'on croirait sorti des forges libyques du
dieu Phtha. On comprend alors cette mélancolie profonde de la vieille
Égypte, cette préoccupation fréquente de la souffrance et des tombeaux
que les monuments nous transmettent. C'est Typhon qui triomphe pour
un temps des divinités bienfaisantes; il irrite les yeux, dessèche
les poumons, et jette des nuées d'insectes sur les champs et sur les
vergers.
Je les ai vus passer comme des messagers de mort et de famine,
l'atmosphère en était chargée, et, regardant au-dessus de ma tête,
faute de point de comparaison, je les prenais d'abord pour des nuées
d'oiseaux. Abdallah, qui était monté en même temps que moi sur la
terrasse, fit un cercle dans l'air avec le long tuyau de son chibouque,
et il en tomba deux ou trois sur le plancher. Il secoua la tête en
regardant ces énormes cigales vertes et roses, et me dit:
--Vous n'en avez jamais mangé?
Je ne pus m'empêcher de faire un geste d'éloignement pour une telle
nourriture, et cependant, si on leur ôte les ailes et les pattes, elles
doivent ressembler beaucoup aux crevettes de l'Océan.
--C'est une grande ressource dans le désert, me dit Abdallah; on les
fume, on les sale, et elles ont, à peu de choses près, le goût du
hareng saur; avec de la pâte de dourah, cela forme un mets excellent.
--Mais, à ce propos, dis-je, ne serait-il pas possible de me faire ici
un peu de cuisine égyptienne? Je trouve ennuyeux d'aller deux fois par
jour prendre mes repas à l'hôtel.
--Vous avez raison, dit Abdallah; il faudra prendre à votre service un
cuisinier.
--Eh bien, est-ce que le barbarin ne sait rien faire?
--Oh! rien. Il est ici pour ouvrir la porte et tenir la maison propre,
voilà tout.
--Et vous-même, ne seriez-vous pas capable de mettre au feu un morceau
de viande, de préparer quelque chose enfin?
--C'est de moi que vous parlez? s'écria Abdallah d'un ton profondément
blessé. Non, monsieur, je ne sais rien de semblable.
--C'est fâcheux, repris-je en ayant l'air de continuer une
plaisanterie; nous aurions pu, en outre, déjeuner avec des sauterelles
ce matin; mais, sérieusement, je voudrais prendre mes repas ici. Il y a
des bouchers dans la ville, des marchands de fruits et de poisson....
Je ne vois pas que ma prétention soit si extraordinaire.
--Rien n'est plus simple, en effet: prenez un cuisinier. Seulement,
un cuisinier européen vous coûtera un talari par jour. Encore les
beys, les pachas et les hôteliers eux-mêmes ont-ils de la peine à s'en
procurer.
--J'en veux un qui soit de ce pays-ci, et qui me prépare les mets que
tout le monde mange.
--Fort bien, nous pourrons trouver cela chez M. Jean. C'est un de vos
compatriotes qui tient un cabaret dans le quartier cophte, et chez
lequel se réunissent les gens sans place.