VI--UNE AVENTURE AU BÉSESTAIN

Nous chevauchions ainsi, le peintre et moi, suivis d'un âne qui portait

le daguerréotype, machine compliquée et fragile qu'il s'agissait

d'établir quelque part de manière à nous faire honneur. Après la rue

que j'ai décrite, on rencontre un passage couvert en planches, où

le commerce européen étale ses produits les plus brillants. C'est

une sorte de bazar où se termine le quartier franc. Nous tournons à

droite, puis à gauche, au milieu d'une foule toujours croissante; nous

suivons une longue rue très-régulière, qui offre à la curiosité, de

loin en loin, des mosquées, des fontaines, un couvent de derviches, et

tout un bazar de quincaillerie et de porcelaine anglaise. Puis, après

mille détours, la voie devient plus silencieuse, plus poudreuse, plus

déserte; les mosquées tombent en ruine, les maisons s'écroulent çà et

là, le bruit et le tumulte ne se reproduisent plus que sous la forme

d'une bande de chiens criards, acharnés après nos ânes, et poursuivant

surtout nos affreux vêtements noirs d'Europe. Heureusement, nous

passons sous une porte, nous changeons de quartier, et ces animaux

s'arrêtent en grognant aux limites extrêmes de leurs possessions.

Toute la ville est partagée en cinquante-trois quartiers entourés de

murailles, dont plusieurs appartiennent aux nations cophte, grecque,

turque, juive et française. Les chiens eux-mêmes, qui pullulent en paix

dans la ville sans appartenir à personne, reconnaissent ces divisions,

et ne se hasarderaient pas au delà sans danger. Une nouvelle escorte

canine remplace bientôt celle qui nous a quittés, et nous conduit

jusqu'aux _casins_ situés sur le bord d'un canal qui traverse le Caire,

et qu'on appelle le _Calish_.

Nous voici dans une espèce de faubourg séparé par le canal des

principaux quartiers de la ville; des cafés ou casinos nombreux

bordent la rive intérieure, tandis que l'autre présente un assez large

boulevard égayé de quelques palmiers poudreux. L'eau du canal est verte

et quelque peu stagnante; mais une longue suite de berceaux et de

treillages festonnés de vignes et de lianes, servant d'arrière-salle

aux cafés, présente un coup d'œil des plus riants, tandis que l'eau

plate qui les cerne reflète avec amour les costumes bigarrés des

fumeurs. Les flacons d'huile des lustres s'allument aux seuls feux

du jour, les narghilés de cristal jettent des éclairs, et la liqueur

ambrée nage dans les tasses légères que des noirs distribuent avec

leurs coquetiers de filigrane doré.

Après une courte station à l'un de ces cafés, nous nous transportons

sur l'autre rive du Calish, et nous installons sur des piquets

l'appareil où le dieu du jour s'exerce si agréablement au métier de

paysagiste. Une mosquée en ruine au minaret curieusement sculpté, un

palmier svelte s'élançant d'une touffe de lentisques, c'est, avec tout

le reste, de quoi composer un tableau digne de Marilhat. Mon compagnon

est dans le ravissement, et, pendant que le soleil travaille sur ses

plaques fraîchement polies, je crois pouvoir entamer une conversation

instructive en lui faisant au crayon des demandes auxquelles son

infirmité ne l'empêche pas de répondre de vive voix.

--Ne vous mariez pas, s'écrie-t-il, et surtout ne prenez point le

turban. Que vous demande-t-on? D'avoir une femme chez vous. La belle

affaire! J'en fais venir tant que je veux. Ces marchandes d'oranges en

tunique bleue, avec leurs bracelets et leurs colliers d'argent, sont

fort belles. Elles ont exactement la forme des statues égyptiennes, la

poitrine développée, les épaules et les bras superbes, la hanche peu

saillante, la jambe fine et sèche. C'est de l'archéologie; il ne leur

manque qu'une coiffure à tête d'épervier, des bandelettes autour du

corps, et une croix ansée à la main, pour représenter Isis ou Athor.

--Mais vous oubliez, dis-je, que je ne suis point artiste; et,

d'ailleurs, ces femmes ont des maris ou des familles. Elles sont

voilées: comment deviner si elles sont belles?... Je ne sais encore

qu'un seul mot arabe. Comment les persuader?

--La galanterie est sévèrement défendue au Caire; mais l'amour n'est

interdit nulle part. Vous rencontrez une femme dont la démarche, dont

la taille, dont la grâce à draper ses vêtements, dont quelque chose

qui se dérange dans le voile ou dans la coiffure indique la jeunesse

ou l'envie de paraître aimable. Suivez-la seulement, et, si elle

vous regarde en face au moment où elle ne se croira pas remarquée

de la foule, prenez le chemin de votre maison; elle vous suivra. En

fait de femmes, il ne faut se fier qu'à soi-même. Les drogmans vous

adresseraient mal. Il faut payer de votre personne, c'est plus sûr.

--Mais, au fait, me disais-je en quittant le peintre et le laissant

à son œuvre, entouré d'une foule respectueuse qui le croyait occupé

d'opérations magiques, pourquoi donc aurais-je renoncé à plaire? Les

femmes sont voilées; mais je ne le suis pas. Mon teint d'Européen

peut avoir quelque charme dans le pays. Je passerais en France pour

un cavalier ordinaire; mais au Caire je deviens un amiable enfant du

Nord. Ce costume franc, qui ameute les chiens, me vaut du moins d'être

remarqué; c'est beaucoup.

En effet, j'étais rentré dans les rues populeuses, et je fendais la

foule étonnée de voir un Franc à pied et sans guide dans la partie

arabe de la ville. Je m'arrêtais aux portes des boutiques et des

ateliers, examinant tout d'un air de flânerie inoffensive qui ne

m'attirait que des sourires. On se disait: «Il a perdu son drogman,

il manque peut-être d'argent pour prendre un âne...;» on plaignait

l'étranger fourvoyé dans l'immense cohue des bazars, dans le labyrinthe

des rues. Moi, je m'étais arrêté à regarder trois forgerons au travail

qui semblaient des hommes de cuivre. Ils chantaient une chanson

arabe dont le rhythme les guidait dans les coups successifs qu'ils

donnaient à des pièces de métal qu'un enfant apportait tour à tour sur

l'enclume. Je frémissais en songeant que, si l'un d'eux eût manqué

la mesure d'un demi-temps, l'enfant aurait eu la main broyée. Deux

femmes s'étaient arrêtées derrière moi et riaient de ma curiosité.

Je me retourne, et je vois bien, à leur mantille de taffetas noir,

à leur pardessus de levantine verte, qu'elles n'appartenaient pas à

la classe des marchandes d'oranges du Mousky. Je m'élance au-devant

d'elles, mais elles baissent leur voile et s'échappent. Je les suis, et

j'arrive bientôt dans une longue rue, entrecoupée de riches bazars, qui

traverse toute la ville. Nous nous engageons sous une voûte à l'aspect

grandiose, formée de charpentes sculptées d'un style antique, où le

vernis et la dorure rehaussent mille détails d'arabesques splendides.

C'est là peut-être le _besestain_ des Circassiens où s'est passée

l'histoire racontée par le marchand cophte au sultan de Kachgar. Me

voilà en pleines _Mille et une Nuits_. Que ne suis-je un des jeunes

marchands auxquels les deux dames font déployer leurs étoffes, ainsi

que faisait la fille de l'émir devant la boutique de Bedreddin! Je

leur dirais comme le jeune homme de Bagdad: «Laissez-moi voir votre

visage pour prix de cette étoffe à fleurs d'or, et je me trouverai

payé avec usure!» Mais elles dédaignent les soieries de Beyrouth, les

étoffes brochées de Damas, les _mandilles_ de Brousse, que chaque

vendeur étale à l'envi.... Il n'y a point là de boutiques: ce sont de

simples étalages dont les rayons s'élèvent jusqu'à la voûte, surmontés

d'une enseigne couverte de lettres et d'attributs dorés. Le marchand,

les jambes croisées, fume sa longue pipe ou son narghilé sur une

estrade étroite, et les femmes vont ainsi de marchand en marchand,

se contentant, après avoir tout fait déployer chez l'un, de passer à

l'autre, en saluant d'un regard dédaigneux.

Mes belles rieuses veulent absolument des étoffes de Constantinople.

Constantinople donne la mode au Caire. On leur fait voir d'affreuses

mousselines imprimées, en criant: _Istamboldan_ (c'est de Stamboul)!

Elles poussent des cris d'admiration. Les femmes sont les mêmes partout.

Je m'approche d'un air de connaisseur; je soulève le coin d'une étoffe

jaune à ramages lie de vin, et je m'écrie: _Tayeb_ (cela est beau)! Mon

observation paraît plaire; c'est à ce choix qu'on s'arrête. Le marchand

aune avec une sorte de demi-mètre qui s'appelle un _pic_, et l'on

charge un petit garçon de porter l'étoffe roulée.

Pour le coup, il me semble bien que l'une des jeunes dames m'a regardé

en face; d'ailleurs, leur marche incertaine, les rires qu'elles

étouffent en se retournant et me voyant les suivre, la mantille

noire (_habbarah_) soulevée de temps en temps pour laisser voir un

masque blanc, signe d'une classe supérieure, enfin toutes ces allures

indécises que prend au bal de l'Opéra un domino qui veut vous séduire,

semblent m'indiquer qu'on n'a pas envers moi des sentiments bien

farouches. Le moment paraît donc venu de passer devant et de prendre le

chemin de mon logis; mais le moyen de le retrouver? Au Caire, les rues

n'ont pas d'écriteau, les maisons pas de numéro, et chaque quartier,

ceint de murs, est en lui-même un labyrinthe des plus complets. Il y

a dix impasses pour une rue qui aboutit. Dans le doute, je suivais

toujours. Nous quittons les bazars pleins de tumulte et de lumière,

où tout reluit et papillote, où le luxe des étalages fait contraste

au grand caractère d'architecture et de splendeur des principales

mosquées, peintes de bandes horizontales jaunes et rouges; voici

maintenant des passages voûtés, des ruelles étroites et sombres, où

surplombent les cages de fenêtres en charpente, comme dans nos rues

du moyen âge. La fraîcheur de ces voies presque souterraines est un

refuge contre les ardeurs du soleil d'Égypte, et donne à la population

beaucoup des avantages d'une latitude tempérée. Cela explique la

blancheur mate qu'un grand nombre de femmes conservent sous leur voile,

car beaucoup d'entre elles n'ont jamais quitté la ville que pour aller

se réjouir sous les ombrages de Schoubrah.

Mais que penser de tant de tours et détours qu'on me fait faire?

Me fuit-on en réalité, ou se guide-t-on, tout en me précédant, sur

ma marche aventureuse? Nous entrons pourtant dans une rue que j'ai

traversée la veille, et que je reconnais surtout à l'odeur charmante

que répandent les fleurs jaunes d'un arbousier. Cet arbre aimé du

soleil projette au-dessus du mur ses branches revêtues de houppes

parfumées. Une fontaine basse forme encoignure, fondation pieuse

destinée à désaltérer les animaux errants. Voici une maison de belle

apparence, décorée d'ornements sculptés dans le plâtre; l'une des

dames introduit dans la porte une de ces clefs rustiques dont j'ai

déjà l'expérience. Je m'élance à leur suite dans le couloir sombre,

sans balancer, sans réfléchir, et me voilà dans une cour vaste et

silencieuse, entourée de galeries, dominée par les mille dentelures des

moucharabys.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 29 / 146 题