V--LE MOUSKY

Lorsqu'on a tourné la rue en laissant à gauche le bâtiment des haras,

on commence à sentir l'animation de la grande ville. La chaussée qui

fait le tour de la place de l'Esbekieh n'a qu'une maigre allée d'arbres

pour vous protéger du soleil; mais déjà de grandes et hautes maisons

de pierre découpent en zigzags les rayons poudreux qu'il projette

sur un seul côté de la rue. Le lieu est d'ordinaire très-frayé,

très-bruyant, très-encombré de marchandes d'oranges, de bananes et de

cannes à sucre encore vertes, dont le peuple mâche avec délices la

pulpe sucrée. Il y a aussi des chanteurs, des lutteurs et des psylles

qui ont de gros serpents roulés autour du cou; là enfin se produit

un spectacle qui réalise certaines images des songes drolatiques de

Rabelais. Un vieillard jovial fait danser avec le genou de petites

figures dont le corps est traversé d'une ficelle comme celles que

montrent nos Savoyards, mais qui se livrent à des pantomimes beaucoup

moins décentes. Ce n'est pourtant pas là l'illustre Caragueuz, qui

ne se produit d'ordinaire que sous forme d'ombre chinoise. Un cercle

émerveillé de femmes, d'enfants et de militaires applaudit naïvement

ces marionnettes éhontées. Ailleurs, c'est un montreur de singes qui a

dressé un énorme cynocéphale à répondre avec un bâton aux attaques des

chiens errants de la ville, que les enfants excitent contre lui. Plus

loin, la voie se rétrécit et s'assombrit par l'élévation des édifices.

Voici à gauche le couvent des derviches tourneurs, lesquels donnent

publiquement une séance tous les mardis; puis une vaste porte cochère,

au-dessus de laquelle on admire un grand crocodile empaillé, signale la

maison d'où partent les voitures qui traversent le désert du Caire à

Suez. Ce sont des voitures très-légères, dont la forme rappelle celle

du prosaïque coucou; les ouvertures, largement découpées, livrent tout

passage au vent et à la poussière, c'est une nécessité sans doute;

les roues de fer présentent un double système de rayons, partant de

chaque extrémité du moyeu pour aller se rejoindre sur le cercle étroit

qui remplace les jantes. Ces roues singulières coupent le sol plutôt

qu'elles ne s'y posent.

Mais passons. Voici à droite un cabaret chrétien, c'est-à-dire un

vaste cellier où l'on donne à boire sur des tonneaux. Devant la porte

se tient habituellement un mortel à face enluminée et à longues

moustaches, qui représente avec majesté le _Franc_ autochthone, la

race, pour mieux dire, qui appartient à l'Orient. Qui sait s'il est

Maltais, Italien, Espagnol ou Marseillais d'origine? Ce qui est sûr,

c'est que son dédain pour les costumes du pays et la conscience

qu'il a de la supériorité des modes européennes l'ont induit en des

raffinements qui donnent une certaine originalité à sa garde-robe

délabrée. Sur une redingote bleue dont les anglaises effrangées ont

depuis longtemps fait divorce avec leurs boutons, il a eu l'idée

d'attacher des torsades de ficelles qui se croisent comme des

brandebourgs. Son pantalon rouge s'emboîte dans un reste de bottes

fortes armées d'éperons. Un vaste col de chemise et un chapeau blanc

bossué à retroussis verts adoucissent ce que ce costume aurait de trop

martial et lui restituent son caractère civil. Quant au nerf de bœuf

qu'il tient à la main, c'est encore un privilège des Francs et des

Turcs, qui s'exerce trop souvent aux dépens des épaules du pauvre et

patient fellah.

Presque en face du cabaret, la vue plonge dans une impasse étroite

où rampe un mendiant aux pieds et aux mains coupés; ce pauvre diable

implore la charité des Anglais, qui passent à chaque instant, car

l'hôtel _Waghorn_ est situé dans cette ruelle obscure qui, de plus,

conduit au théâtre du Caire et au cabinet de lecture de M. Bonhomme,

annoncé par un vaste écriteau peint en lettres françaises. Tous les

plaisirs de la civilisation se résument là, et ce n'est pas de quoi

causer grande envie aux Arabes. En poursuivant notre route, nous

rencontrons à gauche une maison à face architecturale, sculptée et

brodée d'arabesques peintes, unique réconfort jusqu'ici de l'artiste

et du poëte. Ensuite la rue forme un coude, et il faut lutter pendant

vingt pas contre un encombrement perpétuel d'ânes, de chiens, de

chameaux, de marchands de concombres, et de femmes vendant du pain.

Les ânes galopent, les chameaux mugissent, les chiens se maintiennent

obstinément rangés en espaliers le long des portes de trois bouchers.

Ce petit coin ne manquerait pas de physionomie arabe, si l'on

n'apercevait en face de soi l'écriteau d'une _trattoria_ remplie

d'Italiens et de Maltais.

C'est qu'en face de nous voici dans tout son luxe la grande rue

commerçante du quartier franc, vulgairement nommée le _Mousky_. La

première partie, à moitié couverte de toiles et de planches, présente

deux rangées de boutiques bien garnies, où toutes les nations

européennes exposent leurs produits les plus usuels. L'Angleterre

domine pour les étoffes et la vaisselle; l'Allemagne, pour les draps;

la France, pour les modes; Marseille, pour les épiceries, les viandes

fumées et les menus objets d'assortiment. Je ne cite point Marseille

avec la France, car, dans le Levant, on ne tarde pas à s'apercevoir que

les Marseillais forment une nation à part; ceci soit dit dans le sens

le plus favorable d'ailleurs.

Parmi les boutiques où l'industrie européenne attire de son mieux les

plus riches habitants du Caire, les Turcs réformistes, ainsi que les

Cophtes et les Grecs, plus facilement accessibles à nos habitudes, il

y a une brasserie anglaise où l'on peut aller contrarier, à l'aide

du madère, du porter ou de l'ale, l'action parfois émolliente des

eaux du Nil. Un autre lieu de refuge contre la vie orientale est la

pharmacie Castagnol, où très-souvent les _beys_, les _muchirs_ et les

_nazirs_ originaires de Paris viennent s'entretenir avec les voyageurs

et retrouver un souvenir de la patrie. On n'est pas étonné de voir

les chaises de l'officine, et même les bancs extérieurs, se garnir

d'Orientaux douteux, à la poitrine chargée d'étoiles en brillants,

qui causent en français et lisent les journaux, tandis que des _sais_

tiennent tout prêts à leur disposition des chevaux fringants, aux

selles brodées d'or. Cette affluence s'explique aussi par le voisinage

de la poste franque, située dans l'impasse qui aboutit à l'hôtel

_Domergue_. On vient attendre tous les jours la correspondance et les

nouvelles, qui arrivent de loin en loin, selon l'état des routes ou la

diligence des messagers. Le bateau à vapeur anglais ne remonte le Nil

qu'une fois par mois.

Je touche au bout de mon itinéraire, car je rencontre à la pharmacie

Castagnol mon peintre de l'hôtel français, qui fait préparer du

chlorure d'or pour son daguerréotype. Il me propose de venir avec lui

prendre un point de vue dans la ville; je donne donc congé au drogman,

qui se hâte d'aller s'installer dans la brasserie anglaise, ayant pris,

je le crains bien, du contact de ses précédents maîtres, un goût

immodéré pour la bière forte et le wiskey.

En acceptant la promenade proposée, je complotais une idée plus belle

encore: c'était de me faire conduire au point le plus embrouillé de

la ville, d'abandonner le peintre à ses travaux, et puis d'errer à

l'aventure, sans interprète et sans compagnon. Voilà ce que je n'avais

pu obtenir jusque-là, le drogman se prétendant indispensable, et tous

les Européens que j'avais recontrés me proposant de me faire voir

«les beautés de la ville.» Il faut avoir un peu parcouru le Midi pour

connaître toute la portée de cette hypocrite proposition. Vous croyez

que l'aimable résident se fait guide par bonté d'âme. Détrompez-vous;

il n'a rien à faire, il s'ennuie horriblement, il a besoin de vous pour

l'amuser, pour le distraire, pour «lui faire la conversation;» mais

il ne vous montrera rien que vous n'eussiez trouvé du premier coup:

même il ne connaît point la ville, il n'a pas d'idée de ce qui s'y

passe; il cherche un but de promenade et un moyen de vous ennuyer de

ses remarques et de s'amuser des vôtres. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une

belle perspective, un monument, un détail curieux, sans le hasard, sans

l'imprévu?

Un préjugé des Européens du Caire, c'est de ne pouvoir faire dix pas

sans monter sur un âne escorté d'un ânier. Les ânes sont fort beaux,

j'en conviens, trottent et galopent à merveille; l'ânier vous sert

de _cavasse_ et fait écarter la foule en criant: _Ha! ha! iniglac!

smalac_! ce qui veut dire: «A droite! à gauche!» Les femmes ayant

l'oreille ou la tête plus dure que les autres passants, l'ânier crie à

tout moment: _Ia bent_! (hé! femme!) d'un ton impérieux qui fait bien

sentir la supériorité du sexe masculin.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 28 / 146 题