Les dames ont disparu dans je ne sais quel escalier sombre de l'entrée;
je me retourne avec l'intention sérieuse de regagner la porte; un
esclave abyssinien, grand et robuste, est en train de la refermer. Je
cherche un mot pour le convaincre que je me suis trompé de maison, que
je croyais rentrer chez moi; mais le mot _tayeb_, si universel qu'il
soit, ne me paraît pas suffisant à exprimer tontes ces choses. Pendant
ce temps, un grand bruit se fait entendre dans le fond de la maison,
des saïs étonnés sortent des écuries, des bonnets rouges se montrent
aux terrasses du premier étage, et un Turc des plus majestueux s'avance
du fond de la galerie principale.
Dans ces moments-là, le pis est de rester court. Je songe que beaucoup
de musulmans entendent la langue franque, laquelle, au fond, n'est
qu'un mélange de toute sorte de mots des patois méridionaux, qu'on
emploie au hasard jusqu'à ce qu'on se soit fait comprendre; c'est la
langue des Turcs de Molière. Je ramasse donc tout ce que je puis savoir
d'italien, d'espagnol, de provençal et de grec, et je compose avec le
tout un discours fort captieux.
--Au demeurant, me disais-je, mes intentions sont pures; l'une au moins
des femmes peut bien être sa fille ou sa sœur. J'épouse, je prends le
turban; aussi bien il y a des choses qu'on ne peut éviter. Je crois au
destin.
D'ailleurs, ce Turc avait l'air d'un bon diable, et sa figure bien
nourrie n'annonçait pas la cruauté. Il cligna de l'œil avec quelque
malice en me voyant accumuler les substantifs les plus baroques qui
eussent jamais retenti dans les échelles du Levant, et me dit, tendant
vers moi une main potelée chargée de bagues:
--Mon cher monsieur, donnez-vous la peine d'entrer ici; nous causerons
plus commodément.
O surprise! ce brave Turc était un Français comme moi!
Nous entrons dans une fort belle salle dont les fenêtres se découpaient
sur des jardins; nous prenons place sur un riche divan. On apporte
du café et des pipes. Nous causons. J'explique de mon mieux comment
j'étais entré chez lui, croyant m'engager dans un des nombreux passages
qui traversent au Caire les principaux massifs de maisons; mais je
comprends à son sourire que mes belles inconnues avaient eu le temps de
me trahir. Cela n'empêcha pas notre conversation de prendre en peu de
temps un caractère d'intimité. En pays turc, la connaissance se fait
vite entre compatriotes. Mon hôte voulut bien m'inviter à sa table, et,
quand l'heure fut arrivée, je vis entrer deux fort belles personnes,
dont l'une était sa femme, et l'autre la sœur de sa femme. C'étaient
mes inconnues du bazar des Circassiens, et toutes deux Françaises....
Voilà ce qu'il y avait de plus humiliant! On me fit la guerre sur ma
prétention à parcourir la ville sans drogman et sans ânier; on s'égaya
touchant ma poursuite assidue de deux dominos douteux, qui évidemment
ne révélaient aucune forme, et pouvaient cacher des vieilles ou des
négresses. Ces dames ne me savaient pas le moindre gré d'un choix aussi
hasardeux, où aucun de leurs charmes n'était intéressé, car il faut
avouer que le _habbarah_ noir, moins attrayant que le voile des simples
filles fellahs, fait de toute femme un paquet sans forme, et, quand le
vent s'y engouffre, lui donne l'aspect d'un ballon à demi gonflé.
Après le dîner, servi entièrement à la française, on me fit entrer dans
une salle beaucoup plus riche, aux murs revêtus de porcelaines peintes,
aux corniches de cèdre sculptées. Une fontaine de marbre lançait dans
le milieu ses minces filets d'eau; des tapis et des glaces de Venise
complétaient l'idéal du luxe arabe; mais la surprise qui m'attendait
là concentra bientôt toute mon attention. C'étaient huit jeunes filles
placées autour d'une table ovale, et travaillant à divers ouvrages.
Elles se levèrent, me firent un salut, et les deux plus jeunes vinrent
me baiser la main, cérémonie à laquelle je savais qu'on ne pouvait
se refuser au Caire. Ce qui m'étonnait le plus dans cette apparition
séduisante, c'est que le teint de ces jeunes personnes, vêtues à
l'orientale, variait du bistre à l'olivâtre, et arrivait, chez la
dernière, au chocolat le plus foncé. Il eût été inconvenant peut-être
de citer devant la plus blanche le vers de Gœthe:
Connais-tu la contrée où les citrons mûrissent ...
Cependant elles pouvaient passer toutes pour des beautés de race mixte.
La maîtresse de la maison et sa sœur avaient pris place sur le divan
en riant aux éclats de mon admiration. Les deux petites filles nous
apportèrent des liqueurs et du café.
Je savais un gré infini à mon hôte de m'avoir introduit dans son
harem; mais je me disais en moi-même qu'un Français ne ferait jamais
un bon Turc, et que l'amour-propre de montrer ses maîtresses ou
ses épouses devait dominer toujours la crainte de les exposer aux
séductions. Je me trompais encore sur ce point. Ces charmantes fleurs
aux couleurs variées étaient non pas les femmes, mais les filles de
la maison. Mon hôte appartenait à cette génération militaire qui voua
son existence au service de Napoléon. Plutôt que de se reconnaître
sujets de la Restauration, beaucoup de ces braves allèrent offrir
leurs services aux souverains de l'Orient. L'Inde et l'Égypte en
accueillirent un grand nombre; il y avait dans ces deux pays de beaux
souvenirs de la gloire française. Quelques-uns adoptèrent la religion
et les mœurs des peuples qui leur donnaient asile. Le moyen de les
blâmer? La plupart, nés pendant la Révolution, n'avaient guère connu
de culte que celui des théophilanthropes ou des loges maçonniques. Le
mahométisme, vu dans les pays où il règne, a des grandeurs qui frappent
l'esprit le plus sceptique. Mon hôte s'était livré jeune encore à ces
séductions d'une patrie nouvelle. Il avait obtenu le grade de bey par
ses talents, par ses services; son sérail s'était recruté en partie
des beautés du Sennaar, de l'Abysinnie, de l'Arabie même, car il avait
concouru à délivrer des villes saintes du joug des sectaires musulmans.
Plus tard, plus avancé en âge, les idées de l'Europe lui étaient
revenues: il s'était marié à une aimable fille de consul, et, comme le
grand Soliman épousant Roxelane, il avait congédié tout son sérail,
mais les enfants lui étaient restés. C'étaient les filles que je voyais
là; les garçons étudiaient dans les écoles militaires.
Au milieu de tant de filles à marier, je sentis que l'hospitalité qu'on
me donnait dans cette maison présentait certaines chances dangereuses,
et je n'osai trop exposer ma situation réelle avant de plus amples
informations.
On me fit reconduire chez moi le soir, et j'ai emporté de toute cette
aventure le plus gracieux souvenir.... Mais, en vérité, ce ne serait
pas la peine d'aller au Caire pour me marier dans une famille française.
Le lendemain, Abdallah vint me demander la permission d'accompagner
des Anglais jusqu'à Suez. C'était l'affaire d'une semaine, et je ne
voulus pas le priver de cette course lucrative. Je le soupçonnai de
n'être pas très satisfait de ma conduite de la veille. Un voyageur qui
se passe de drogman toute une journée, qui rôde à pied dans les rues
du Caire, et dîne ensuite on ne sait où, risque de passer pour un être
bien fallacieux. Abdallah me présenta, du reste, pour tenir sa place,
un _barbarin_ de ses amis, nommé Ibrahim. Le barbarin (c'est ici le nom
des domestiques ordinaires) ne sait qu'un peu de patois maltais.