Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela
veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres
qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en
résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte
reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et
qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à
fait hors ligne. Voyons ce qui en est.
Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants:
Greg. Tur. II, 31. (Cf. _Lib. Hist._ 16) Paroles de saint Remy à Clovis:
Mitis depone colla Sigamber[786].
[786] Je crois avoir montré _Rev. des Quest. hist._ oct 1888, p.
403-415, que ces paroles sont empruntées à un _Vita Remigii_ écrit
dans la première moitié du VIe siècle.
Fortunat, _Carm._ VI, 4, s’adressant au roi Charibert:
Cum sis progenitus clara de gente Sigamber.
_Vita Sigismundi Regis_ c. 2 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 334):
In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des
Francs conquérants de la Gaule).
_Vita sancti Arnulfi_ c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi
Dagobert confié aux soins de saint Arnulf:
Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in
Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur.
_Vita sancti Dagoberti_ c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi
Childebert III, frère de Dagobert III:
Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens
Sicambriae.
_Vita sancti Medardi_ (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède
à une translation du saint:
Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787].
[787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg.
Tur. cité ci-dessus.
_Vita sancti Columbani_ prol. (Mabill. _Acta Sanct._ II, p. 3):
Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris
adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta
palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum
suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores
evangelico mucrone coercet.
_Vita sanctae Salabergae_ c. 9 (Id. II, p. 407):
Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir
quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber
nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex
Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est...
Ibid. c. 17 (p. 410):
Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et
ingenii natura boni pollens...
Boboleni _Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi_ c. 7 (Ib.
II, P. 491):
Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine
vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae.
Hariulfi _Chronic. Centul._ I, 1 (Bouquet III, p. 349):
(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia
facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi
dicti sunt.
Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses
haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51
(_Germania_ XVIII, p. 75).
_Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense_ c. 2 (_Anal.
Bolland._ III, p. 31):
Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus
Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc.
Simon Keza, _Chronic. Hungarorum_ I, 23 (Dans W. Grimm, _Die deutsche
Heldensage_, p. 183):
Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum
illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona
excellentiam habebat non ultimam.
Ekkehard, _Waltharius_ (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de
Walther à Hagen le Franc:
Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber.
A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria
qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de
la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont:
_Liber Historiae_ c. 1 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 242): (Franci)
ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos
Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob
memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam.
Id. c. 4 (ib. II, p. 244):
Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni
fluminis in Germaniarum oppidis, etc.
Aethici _Cosmographia_ ed. Wuttke, p. 77:
Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio
et arcum more praedonum externorumque posita.
Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se
convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de _Sicambre_
comme un synonyme pur et simple de celui de _Franc_. Nulle part on ne
voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui
descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de
Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale
et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante
dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et
Fortunat: on y voit _Sicambre_ employé à peu près dans le même sens que
barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception
ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée.
Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos
sources mérovingiennes? Je pense que c’est une simple métonymie
d’origine classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les
Sicambres, avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer
plusieurs fois, étaient les représentants de toute la Germanie, les
barbares par excellence. Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre,
à peu près comme, pour le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un
Prussien, et tout citoyen des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès
l’époque impériale, à côté des textes dans lesquels _Sicambri_ garde sa
valeur ethnique, il y en a d’autres où il n’a plus plus qu’une valeur
poétique et désigne d’une manière générale tous les Germains.
C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se
transmit aux écrivains mérovingiens. Le mot de _Sicambre_ n’est plus
pour eux qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les
barbares francs; il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le
souvenir de la peuplade qui a valu à ce nom sa célébrité.
§ 2.