CHAPITRE IV

Derniers accents épiques.

Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos

sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans

doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les

ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des

personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est

la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le

monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les

raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une

mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète

et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est

épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les

impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux

exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits

saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère

dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se

préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en

souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un

triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles

l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments

susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et

l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les

chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux.

Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du

point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y

constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être

question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son

caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un

choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin

est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie.

Voici, par exemple, dans le _Liber Historiae_, le roi Dagobert qui

s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence,

le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur

des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte

épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la

terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant,

et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il

meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des

regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663].

[663] _Liber Historiae_ c. 43.

Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille

regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel

point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie

individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on

peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas

le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici:

c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon.

Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est

personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble

de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous

l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons

dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce

roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de

renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si

l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en

Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les

laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les

affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis

à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne

fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et

c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean

de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même

grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la

nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément

préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa

présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère:

de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est

aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664].

Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent

spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont

attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en

gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès

que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il

met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où

il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse

décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il

se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il

se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines.

Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour

les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses

qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665]

[664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.

[665] Fredeg. IV, 58-60.

Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien

que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est

le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au

moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée

de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne

relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son

ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai

travail de sélection épique.

Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que

les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été

l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement

reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous

nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même

établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit

à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des

épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination

populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière

par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf

mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui

leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux

Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des

Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs

enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés

et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le _Gesta Dagoberti_[666],

racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur

héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se

débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en

diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de

l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait

présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus

d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient

récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur

massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et

comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de

Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du

sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi

celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée.

[666] Fredeg. IV, 72. _Gesta Dagob._ 28.

Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au

personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut

pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens

Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné

à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige

éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure

qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne

dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il

en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans

le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que,

selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I,

attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que,

par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été

introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute

signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans

l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous

offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de

lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres

héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le

Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant,

fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour,

pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui

couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un

Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le

malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut

mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux

sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en

un exil de sept années.

Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès

1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A.

Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version

nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le _Gesta

Dagoberti_. Le voici dans le texte de ce document:

[667] _Floovant, chanson de geste_, publiée par MM. Guessard et

Michelant. Paris 1859, p. VI.

[668] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 444.

[669] A. Darmesteter, _De Floovante vetustiore gallico poemate_, p.

103 et suiv.

[670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.

«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions

l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire

avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain

Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait

confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si

grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque

espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les

heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui

porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait.

Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout

haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses

mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la

jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore

inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du

royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure

détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à

Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu

lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à

fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il

jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la

chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un

certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin.

Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert,

ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et

l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant

nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne

rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà

son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la

coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de

ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été

offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais

dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son

père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses

compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les

outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que

tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt

battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui

était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé

que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit

tout à coup combien il était loin de ce haut rang.

«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se

présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et

de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se

répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse

venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait

résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son

père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il

prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit

en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même

poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient

repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le

courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].»

[671] _Gesta Dagoberti_ trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à

l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.).

La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a

un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans

chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de

part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment

exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances

spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant

soit tiré du _Gesta Dagoberti_: les divergences des deux récits sont

trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la

raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment,

tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une

autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à

laquelle avait déjà puisé l’auteur du _Gesta Dagoberti_ lui-même.

Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et

qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le

premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I

ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle

n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu

le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu

duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce

transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la

personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent

conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait

intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à

croire que l’auteur du _Floovant_ aurait possédé, au XIIe siècle, la

forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de

pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le

transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas.

D’ailleurs, le Floovant de la _Chanson de Geste_ peut fort bien se

ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de

la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre

côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague

qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant,

en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que

_Chlodoving_, forme patronymique signifiant _descendant de Clovis_[673].

Je crois donc que l’auteur du _Floovant_ a puisé à une source contenant

une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le _Gesta

Dagoberti_[674].

[672] Krusch dans _Script. Rerum Merov._ II, p. 396.

[673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue

que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et

de Chlodoving.

[674] Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_ dit avec

raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte

Geschichte des Koenigs Dagobert.»

Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du

héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en

est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur

l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je

devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un

motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et

qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance

constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils

racontent.

[675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet,

_Questions Mérovingiennes_ dans _Bibl. de l’Éc. des Chartes_ LI, p.

10.

Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout

en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a

certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le

vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition

contre les Basques rebelles.

«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient

violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc

qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée

du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire

Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa

valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie

avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir

Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus,

Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice

Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter

des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des

Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons,

descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à

la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur

usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans

les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très

sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous

le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de

captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de

tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent

leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se

présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son

pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait

retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert

n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de

son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des

Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée,

rentra chez elle[677].»

[676] Frédégaire ne parle que de _dix_ ducs et il en nomme _onze_,

preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod

cum undecem docis_ et non _quod cum decem_.

[677] Fredeg. IV, 78.

Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs

reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très

particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un

détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son

vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni

un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se

sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778

eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les

_Annales_ mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze

chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant,

ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la

donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux.

Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une

précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire

dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de

l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze

pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule _Chanson de

Roland_, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de

Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la _Karlamagnussaga_, qui

certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze

pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il

résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre

épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils

doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que

les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice

qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire.

Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres

chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les

auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la _Chanson de Roland_, la

seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680].

[678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas

reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du

désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages

d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne

dans les Pyrénées... Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que

la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson

française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou

s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des

fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans

le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert.

_Histoire littéraire de la France_ XXII, 731.

[679] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 9; _Annales Einhardi_ an. 778.

[680] V. G. Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 417.

Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a

dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il

a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée

mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la

légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du

transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert

survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins

dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui

attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur

normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient

parfaitement l’histoire de sa vie[682].

[681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage,

besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884.

Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas

exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie,

vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme

fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec

Dagobert II et Dagobert III.

[682] Order. Vital, _Hist. eccles._ VI, 7. Sic nimirum, omnibus

aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit,

moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt,

reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta

Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale.

Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé

rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression

épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de

véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en

642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu

du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils

sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la

véracité de la page suivante:

[683] V. Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 2 et _Neues Archiv_,

VII, p. 432.

«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe,

s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous

les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint

par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve.

A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un

fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit

en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous

les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne

n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet.

Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança

promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur

une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de

toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp

pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec

son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se

prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence.

La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre

le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant

ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui

pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin.

Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et

Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup

d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour

attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de

l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui

avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec

ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire.

Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un

grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire,

rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une

douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et

regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale,

d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée

qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert.

Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit

suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du

camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf,

il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix.

Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses

troupes[684].»

[684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.

Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les

événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains?

Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de

l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et

en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur

effectum--sed hoc prilio sine consilio initum est--haec adoliscencia

Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui

semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son

peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant

sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort

de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps

pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et

frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au

chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans

l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi

franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs

de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont

manqué à leur devoir: _Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis!_

Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens,

a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la

trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la

voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence,

c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée

carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des

Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur

dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique.

Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et

touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de

rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le

vrai Judas de son peuple!

Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par

l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder

l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa

figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux

événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se

combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus

récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de

l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le

sujet de la _Chanson de Roland_ s’explique, en effet, par la combinaison

légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule

et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour

théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été

celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que

l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi

de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès

lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les

gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un

d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est

venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros

carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt

du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et

Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des

opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir

finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la _Chanson de

Roland_. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et

d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare

au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait

légué le moyen âge.

En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage

encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie

épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs

d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad,

patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit

le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux

semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre,

Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques,

avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un

témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode

curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar,

qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis

le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de

succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te

délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en

couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la

poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le

téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé

grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort,

accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres

agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il

arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la

poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun

parti.

Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans

un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait

l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit

occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même

temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas

recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de

moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une

médiocre entente de la poésie barbare.

Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du _Liber

Historiae_. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa

chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé

sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus

dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet

l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par

exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en

aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit

avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était

arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et

toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où

retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement

à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de

l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de

parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures

de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces

deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de

toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient

autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré

de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait

croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de

son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on

obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur

toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des

écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom

y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de

deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque

sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure

lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions

s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un

scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints.

Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans

la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce

personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec

tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme

ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice

ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que

des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme

Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune

autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de

mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence

de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière

certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore,

qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations

d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint

Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang?

[685] _Liber Historiae_ c. 44. Cf. _Gesta Dagoberti_ c. 52.

[686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV,

78; _Liber Historiae_ c. 42, 45, 47; Fredeg. _Contin._ c. 4

(Krusch); _Gesta Dagoberti_ c. 42 (cf. 44) et 51; _Vita Agili_ c.

14-19; _Vita Columbani_ c. 50; _Vita Geremari_ c. 8, 10, 11, 17,

23-25; _Vita Wandregisili_ c. 12 et 13; _Vita Balthildis_ c. 5;

_Vita Filiberti_ c. 1, 2, 23-27; _Vita Amandi_ c. 16; _Vita Eligii

passim_; _Vita Ansberti_ c. 9, 14; _Vita Desiderii_ c.

Voir aussi dans le _Neues Archiv_ XIV, 171, le poème acrostiche en

forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach,

et qui est peut-être d’un contemporain.

[687] Cf. le _Liber Historiae_ c. 45, 46, 47; le continuateur de

Frédégaire c. 2, 3, 4; le _Vita Filiberti_ (Mabill. II, p. 789); le

_Vita Ragneberti_ (Bouquet III, p. 619); le _Vita Wilfridi_ (ib. p.

601); le _Vita Anstrudis_ (ib. p. 615); l’appendice du _Vita Amandi_

par Milon (ib. p. 536).

Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le

_Vita Eligii_, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement

pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita

Drausii_ (ib. p. 610), dans le _Vita Balthildis_ (ib. III, 572), et

enfin dans le _Vita Praejecti_ (ib. III, 595) qui nous donne

peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro,

sed in nece sacerdotum nimis feroce_.

Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination

populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il

faut écouter ici le _Liber Historiae_, dont nous allons avoir à noter la

dernière effusion épique.

Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert

avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils

d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la

fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II

l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée.

C’est alors que, selon le _Liber Historiae_, il aurait envoyé demander

conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te

souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en

fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait

emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par

de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait

fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même

sort[688].

[688] _Liber Historiae_ c. 45.

Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un

épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à

cinquante ans des faits, l’orateur du _Liber Historiae_ ne les

connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en

soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au

surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle

apparence que, comme le prétend le _Liber Historiae_, il se fût

préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être

sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le

personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil

formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil

lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa

cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et

qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire

proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend

à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle

nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté

d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât

ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis

dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination

populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est

fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses,

et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en

leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne

la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette

explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint

Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689]

[689] V. ci-dessus p. 327.

Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais

n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour

découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer

l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de

Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au

siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle

de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander

au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son

prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: _Vita Conradini

mors Caroli[690]._

[690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à

Sismondi lui-même, v. César Cantu, _Hist. univ._ t. VI, p. 104 de la

trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846.

Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette

anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de

l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment,

les annales du VIIe siècle vont expirer dans le _Liber Historiae_ et

dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une

étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer

l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de

temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La

caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume

d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des

Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple

franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans

la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera

les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils

avaient occupée dans l’épopée nationale.

[691] Eginhard, _Vita Karoli_ c. 1. Tous les termes de ce tableau

satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 37 / 108 题