CHAPITRE V

Résumé et conclusions.

Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.

Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont

conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après

des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi,

dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.

Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans

l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est

beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi

l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne

doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases

distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des

_impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses,

mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre

elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment

précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait

pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une

impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de

leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les

caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations

arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance

à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une

justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les

méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons

tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de

véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque

chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et

se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un

tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours

de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en

signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les

limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.

Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire

légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque

phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est

seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un

peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que

l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits

historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le

reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement

dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à

celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais.

Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport

dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque

chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait

devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle

autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé

en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en

existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible

spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée

mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité.

La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à

l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion

de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on

retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas

sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de

propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné

naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de

cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le

moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son

hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui

dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui

doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa

mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face

l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la

demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les

mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme

la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend

invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692]

Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui

trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque

mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]!

[692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé:

_Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à

273).

[693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent

bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le

christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les

exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie

de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de

n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il

plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à

les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de

la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de

l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de

l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que

Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische

Philologie_ t. X et XI.

Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des

traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine

mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich

et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire

légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au

cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui

ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à

savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la

patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc

deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient

avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des

Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait

connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs

frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que,

comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous

sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons

tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient

Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire

de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et

l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un

côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_,

c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.

[694] Voir ci-dessus p. 377.

[695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe

solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile

à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe

est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et

c’est tout ce que je veux démontrer ici.

Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des

critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée

franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre,

a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]?

Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux

développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire

de Clovis jusqu’au-delà de la _Chanson de Roland_ et du poème des

Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de

nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à

nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre

l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée

vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples,

et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans

l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et

cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première.

[696] Comme le soutient Giesebrecht, _Geschichte des Kaiserzeit_ II,

p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen

Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten

andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch

minde reichhaltig sich gestaltete.

M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est

certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres

nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement

poétiques.» _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 33.

Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités,

n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu

les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des

souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs

formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la

critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques,

et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des

origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets

qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de

l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont

fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur

indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie

barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards

nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre,

c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus

sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à

la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu

un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large

en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument,

mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités

natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et

aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore

apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un

peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son

passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les

traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux

Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs

de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes,

apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et

non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre

de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple

lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé

légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y

rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il

devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée

nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le

pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande

inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un

devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique.

[697] V. ci-dessus p. 78 et suiv.

Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers,

par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se

meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni

intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une

manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à

défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que

ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus

caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez

d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci

s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a

dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle

de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus

nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions

franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu

remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par

son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa

culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous

ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent

en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a

lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il

a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son

illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire

du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres

classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux

qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie

qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des

écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler.

[698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori

accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche.

Rajna, p. 50.

D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la

barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître

qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte

de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a

jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour

lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le

charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il

ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire,

pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art

qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les

livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des

barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui

arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le

faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en

est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est

la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque

chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans

l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des

traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme

qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait

cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait

comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé,

il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté

dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied,

ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il

reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est

toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance.

Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours

il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y

fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les

témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance

dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait

de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille

sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est

parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699].

[699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà

Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a

émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il

semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire

disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est

pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les

documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il

n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un

certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant

tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la

Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.)

Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se

seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont

existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve

dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_, mais qu’il n’a pas

voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail

d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus

réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande

répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu

Sagen aufzunehmen_) _Gregor von Tours_, 1re édit., p. 337 et 338.

Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces

paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass

derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der

Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar,

wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber

verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der

Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere

Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage

wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse

derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien,

was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr

sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes

anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und

glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte,

lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm

selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer

Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans

_Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit_.)

Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von

Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu

unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was

dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint,

weglaesst.» (Dans _Forschungen zur deutsche Gesch._ t. IV, p. 198.)

Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer

le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante

lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je

rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la

filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à

vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et

du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de

la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit

affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir

comme dans Frédégaire ou dans le _Liber Historiae_. C’est qu’elle

est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux

lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare.

Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe

de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le

plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent

eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où

leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les

énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur

raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De

pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si

malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls

documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de

s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes

de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours

que des compléments de son répertoire. Et pour le _Liber Historiae_, il

ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la

poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle

de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment

parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres,

dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues.

Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de

l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne

nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque,

mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi

pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces

pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est

consacré ce livre.

Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et

a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du

développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations

organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen

âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications

profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque.

Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est

produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination.

L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût

littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve

immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois

les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des

Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux

générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un

Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et

les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit,

il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un

phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a

donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des

ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en

substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.

Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le

cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici

intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le

nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en

possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire

de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à

mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes

nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la

popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les

substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques

étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination

populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis

fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert

I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour,

confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux

petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée,

éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et

plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en

a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en

déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers

lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les

exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit

remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de

transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son

peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie

français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la

barbe florie_.

Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français

qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les

Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut,

n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis

longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique,

ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité

exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie

nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient

tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et

du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française.

Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses

populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des

questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il

s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la

Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser

les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté

qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème

dont nous essayons de trouver la solution.

Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané

de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays

avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère

surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux

progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées,

qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour

les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en

était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la

vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne

s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine

Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens

dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres

classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire,

représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique,

et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent

restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même

ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie

que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments.

Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale.

Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et

remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la

nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin

grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se

verront obligés de parler cette _langue rustique_ s’ils veulent être

compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public

illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et

de traduire le beau.

[700] Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum

multi. Greg. Tur. _Hist. Franc. praef._

Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes

poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles

les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se

retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles? Nul

historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir.

Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de

tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture

des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance

très forte à idéaliser les faits du monde réel; elles devaient avoir,

comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière

progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer

d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits

populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés

dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison,

l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie

nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation,

le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques

des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez,

dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et

en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701]: il y a là des motifs

aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que

partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros

d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains,

atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples

ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus

inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a

vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a

certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens: c’est

le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du

héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une

remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de

l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs

récits.

[701] Greg. Tur. II, 7.

[702] Greg. Tur. II, 5-7.

[703] Id. II, 24.

Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains,

mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le

christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait

aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à

redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles

s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces

chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus

rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par

des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils

pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au

risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur

réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un

milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé

quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la

foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même

derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie

religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur

les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la

solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des

religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de

Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens

de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et

si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle,

c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et

qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706].

[704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614.

[705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus

noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut

festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus

turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare

debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes

loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab

ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint

emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum

sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.)

[706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et

citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu

cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit

quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis

canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te

delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror

pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi

quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch).

Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré

remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire

l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais

cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les

unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le

chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes,

comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser

leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson

populaire?

Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux.

Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces

_antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le

front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la

monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient

fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces

chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres

de supériorité sur l’ennemi vaincu.

Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de

les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à

leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers

lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des

Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour

patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation

romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles

souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de

Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur

nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs,

leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent

avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même

degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur

empruntant également le chant épique.

[707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II,

p. 67.

Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils

appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des

rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de

toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se

rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de

festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et

l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui

était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les

diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands

étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus

la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la

harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un

des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les

barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul

héros retentit sur des rythmes variés[710].»

[708]

Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit;

Diversis linguis laus sonat una viro.

Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7.

[709]

Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa

Graecus Achilliaca, crotta britanna canat.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos

Sic variante tropo laus sonat una viro.

Id. ib. VII, 8, 63 et suiv.

Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses

_Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos

arpa relidens.

[710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_

(Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus

vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in

regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente

turbidus corde protervus atque actione dissipatus?

L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une

des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre,

on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de

ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise.

Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et

cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à

l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions

du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des

versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe

à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique

rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros

nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports

d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester

étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact

avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi

d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes

s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des

chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait

l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité

populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en

quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son

imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer

son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût

nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le

clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang

intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un

accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.

[711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui

figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le

même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At

more than a century after the conquest, the national distinction

must have begun to decline, and both the Norman and English

languages would be heard in the house of the great: so that probably

about this era, or soon after, we are to date that remarkable

intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we

discover to have taken place at some early period between the French

and English minstrels; the same set of phrases, the same species of

characters, incidents, and adventures, and often the same identical

stories, being found in the old metrical romances of both nations.»

(Edit. _Chandos Classics_, p. 28.)

Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large

mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane.

Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire

entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils

recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le

poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai

intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à

travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à

lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des

barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire

de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient

avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le

poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre

dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase

manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par

gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son

public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux

défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style

personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la

manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort

bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème

anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète

qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a

été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains.

Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il

maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il

s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en

exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que

le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs

français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du

vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont

dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par

écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de

geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni

le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de

se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens

s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces

poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride,

puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de

ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de

Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de

_La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes

qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il

exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts

revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus

forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse

est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant

s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les

italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la

vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux

accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la

multitude?[716]

[712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268.

[713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs

au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à

tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient

les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas

été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne

comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils

accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce

qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement

leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les

érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du

français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et

suiv. et p. 142.

[714] Léon Gautier I, p. 215.

[715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen

âge_ I, p. 133.

[716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des

princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux

sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population

romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt

traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou

reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter,

_Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496.

Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le

dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un

spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de

l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici

l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque

des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue,

produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute

en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le

contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle,

et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté

créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la

barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants

comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau.

Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a

été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera

ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen

âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de

geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde

végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre

qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que

dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie

ne se présente avec le caractère organique et les proportions

harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les

chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde

sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine

intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité

plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la

_Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie

moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un

jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne

elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce

qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste

françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire

d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons

l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour,

les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.

Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir

eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie

l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître

l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le

cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les

innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve

de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur

tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être

puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 38 / 108 题