Résumé et conclusions.
Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.
Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont
conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après
des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi,
dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.
Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans
l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est
beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi
l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne
doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases
distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des
_impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses,
mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre
elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment
précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait
pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une
impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de
leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les
caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations
arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance
à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une
justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les
méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons
tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de
véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque
chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et
se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un
tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours
de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en
signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les
limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.
Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire
légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque
phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est
seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un
peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que
l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits
historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le
reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement
dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à
celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais.
Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport
dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque
chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait
devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle
autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé
en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en
existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible
spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée
mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité.
La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à
l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion
de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on
retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas
sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de
propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné
naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de
cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le
moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son
hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui
dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui
doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa
mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face
l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la
demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les
mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme
la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend
invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692]
Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui
trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque
mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]!
[692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé:
_Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à
273).
[693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent
bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le
christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les
exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie
de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de
n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il
plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à
les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de
la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de
l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de
l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que
Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische
Philologie_ t. X et XI.
Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des
traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine
mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich
et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire
légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au
cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui
ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à
savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la
patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc
deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient
avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des
Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait
connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs
frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que,
comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous
sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons
tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient
Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire
de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et
l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un
côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_,
c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.
[694] Voir ci-dessus p. 377.
[695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe
solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile
à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe
est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et
c’est tout ce que je veux démontrer ici.
Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des
critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée
franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre,
a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]?
Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux
développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire
de Clovis jusqu’au-delà de la _Chanson de Roland_ et du poème des
Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de
nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à
nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre
l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée
vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples,
et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans
l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et
cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première.
[696] Comme le soutient Giesebrecht, _Geschichte des Kaiserzeit_ II,
p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen
Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten
andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch
minde reichhaltig sich gestaltete.
M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est
certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres
nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement
poétiques.» _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 33.
Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités,
n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu
les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des
souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs
formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la
critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques,
et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des
origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets
qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de
l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont
fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur
indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie
barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards
nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre,
c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus
sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à
la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu
un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large
en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument,
mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités
natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et
aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore
apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un
peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son
passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les
traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux
Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs
de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes,
apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et
non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre
de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple
lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé
légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y
rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il
devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée
nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le
pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande
inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un
devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique.
[697] V. ci-dessus p. 78 et suiv.
Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers,
par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se
meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni
intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une
manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à
défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que
ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus
caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez
d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci
s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a
dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle
de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus
nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions
franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu
remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par
son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa
culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous
ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent
en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a
lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il
a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son
illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire
du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres
classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux
qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie
qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des
écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler.
[698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori
accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche.
Rajna, p. 50.
D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la
barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître
qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte
de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a
jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour
lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le
charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il
ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire,
pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art
qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les
livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des
barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui
arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le
faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en
est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est
la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque
chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans
l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des
traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme
qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait
cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait
comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé,
il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté
dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied,
ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il
reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est
toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance.
Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours
il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y
fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les
témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance
dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait
de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille
sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est
parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699].
[699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà
Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a
émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il
semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire
disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est
pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les
documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il
n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un
certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant
tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la
Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.)
Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se
seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont
existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve
dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_, mais qu’il n’a pas
voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail
d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus
réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande
répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu
Sagen aufzunehmen_) _Gregor von Tours_, 1re édit., p. 337 et 338.
Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces
paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass
derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der
Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar,
wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber
verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der
Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere
Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage
wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse
derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien,
was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr
sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes
anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und
glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte,
lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm
selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer
Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans
_Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit_.)
Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von
Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu
unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was
dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint,
weglaesst.» (Dans _Forschungen zur deutsche Gesch._ t. IV, p. 198.)
Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer
le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante
lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je
rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la
filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à
vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et
du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de
la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit
affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir
comme dans Frédégaire ou dans le _Liber Historiae_. C’est qu’elle
est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux
lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare.
Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe
de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le
plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent
eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où
leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les
énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur
raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De
pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si
malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls
documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de
s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes
de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours
que des compléments de son répertoire. Et pour le _Liber Historiae_, il
ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la
poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle
de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment
parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres,
dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues.
Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de
l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne
nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque,
mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi
pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces
pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est
consacré ce livre.
Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et
a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du
développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations
organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen
âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications
profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque.
Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est
produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination.
L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût
littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve
immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois
les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des
Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux
générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un
Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et
les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit,
il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un
phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a
donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des
ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en
substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.
Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le
cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici
intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le
nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en
possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire
de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à
mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes
nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la
popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les
substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques
étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination
populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis
fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert
I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour,
confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux
petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée,
éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et
plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en
a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en
déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers
lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les
exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit
remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de
transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son
peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie
français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la
barbe florie_.
Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français
qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les
Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut,
n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis
longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique,
ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité
exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie
nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient
tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et
du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française.
Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses
populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des
questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il
s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la
Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser
les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté
qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème
dont nous essayons de trouver la solution.
Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané
de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays
avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère
surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux
progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées,
qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour
les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en
était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la
vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne
s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine
Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens
dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres
classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire,
représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique,
et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent
restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même
ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie
que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments.
Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale.
Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et
remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la
nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin
grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se
verront obligés de parler cette _langue rustique_ s’ils veulent être
compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public
illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et
de traduire le beau.
[700] Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum
multi. Greg. Tur. _Hist. Franc. praef._
Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes
poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles
les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se
retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles? Nul
historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir.
Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de
tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture
des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance
très forte à idéaliser les faits du monde réel; elles devaient avoir,
comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière
progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer
d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits
populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés
dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison,
l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie
nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation,
le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques
des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez,
dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et
en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701]: il y a là des motifs
aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que
partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros
d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains,
atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples
ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus
inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a
vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a
certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens: c’est
le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du
héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une
remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de
l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs
récits.
[701] Greg. Tur. II, 7.
[702] Greg. Tur. II, 5-7.
[703] Id. II, 24.
Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains,
mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le
christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait
aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à
redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles
s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces
chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus
rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par
des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils
pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au
risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur
réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un
milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé
quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la
foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même
derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie
religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur
les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la
solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des
religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de
Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens
de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et
si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle,
c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et
qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706].
[704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614.
[705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus
noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut
festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus
turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare
debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes
loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab
ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint
emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum
sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.)
[706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et
citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu
cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit
quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis
canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te
delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror
pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi
quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch).
Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré
remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire
l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais
cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les
unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le
chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes,
comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser
leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson
populaire?
Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux.
Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces
_antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le
front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la
monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient
fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces
chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres
de supériorité sur l’ennemi vaincu.
Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de
les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à
leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers
lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des
Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour
patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation
romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles
souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de
Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur
nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs,
leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent
avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même
degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur
empruntant également le chant épique.
[707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II,
p. 67.
Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils
appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des
rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de
toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se
rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de
festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et
l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui
était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les
diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands
étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus
la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la
harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un
des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les
barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul
héros retentit sur des rythmes variés[710].»
[708]
Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit;
Diversis linguis laus sonat una viro.
Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7.
[709]
Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa
Graecus Achilliaca, crotta britanna canat.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos
Sic variante tropo laus sonat una viro.
Id. ib. VII, 8, 63 et suiv.
Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses
_Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos
arpa relidens.
[710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_
(Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus
vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in
regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente
turbidus corde protervus atque actione dissipatus?
L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une
des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre,
on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de
ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise.
Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et
cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à
l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions
du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des
versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe
à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique
rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros
nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports
d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester
étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact
avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi
d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes
s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des
chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait
l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité
populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en
quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son
imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer
son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût
nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le
clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang
intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un
accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.
[711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui
figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le
même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At
more than a century after the conquest, the national distinction
must have begun to decline, and both the Norman and English
languages would be heard in the house of the great: so that probably
about this era, or soon after, we are to date that remarkable
intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we
discover to have taken place at some early period between the French
and English minstrels; the same set of phrases, the same species of
characters, incidents, and adventures, and often the same identical
stories, being found in the old metrical romances of both nations.»
(Edit. _Chandos Classics_, p. 28.)
Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large
mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane.
Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire
entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils
recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le
poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai
intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à
travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à
lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des
barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire
de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient
avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le
poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre
dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase
manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par
gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son
public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux
défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style
personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la
manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort
bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème
anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète
qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a
été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains.
Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il
maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il
s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en
exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que
le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs
français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du
vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont
dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par
écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de
geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni
le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de
se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens
s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces
poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride,
puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de
ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de
Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de
_La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes
qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il
exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts
revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus
forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse
est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant
s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les
italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la
vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux
accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la
multitude?[716]
[712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268.
[713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs
au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à
tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient
les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas
été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne
comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils
accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce
qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement
leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les
érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du
français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et
suiv. et p. 142.
[714] Léon Gautier I, p. 215.
[715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen
âge_ I, p. 133.
[716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des
princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux
sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population
romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt
traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou
reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter,
_Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496.
Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le
dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un
spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de
l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici
l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque
des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue,
produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute
en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le
contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle,
et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté
créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la
barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants
comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau.
Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a
été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera
ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen
âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de
geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde
végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre
qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que
dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie
ne se présente avec le caractère organique et les proportions
harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les
chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde
sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine
intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité
plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la
_Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie
moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un
jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne
elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce
qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste
françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire
d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons
l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour,
les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.
Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir
eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie
l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître
l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le
cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les
innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve
de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur
tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être
puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher.