CHAPITRE III

Clotaire II.

L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par

Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre

chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement

connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité

entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne

diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève

le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a

inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le

témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur

l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le _Liber Historiae_,

nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et

dont il est parlé dans la _Vie de saint Faron_. Voici le récit du

_Liber_:

«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et

énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père

l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs

Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours,

les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de

plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé

ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le

combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son

casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à

terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son

peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette

poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre

secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en

hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était

arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le

messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de

douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de

trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de

Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et

en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent

leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive,

tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte

des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on,

le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les

Francs.»--«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou

bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que

nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était

debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui

cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert,

Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En

entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser,

que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque

entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine

avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre

rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat

acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de

peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as

tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura

grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs

a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il

persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin,

s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi

étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le

roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de

son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés

dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de

joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands

massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne

dépassait pas la longueur de son épée, appelée _spata_. Tel fut le signe

qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez

lui.»

«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit

excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un

résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle,

qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme

Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par

des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la

légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que

ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures

sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à

cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont

accumulées.»[638]

[638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien

de Valois, _Rer. Franc._ III, p. 59, qui est une des meilleures

pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir,

de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il

y faut ajouter, c’est sa provenance épique.

Le récit du _Liber_ a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le

_Vita Dagoberti_[639], mais avec quelques variantes qui offrent un

certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques

cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de

capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire

II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle

appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire

traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du

Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa

géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il

va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut

expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat

avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit

la version du _Liber Historiae_, mais qu’ayant passé le fleuve à la

nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de

s’écouler.

[639] _Vita Dagoberti_ c. 14 dans _Script. Rer. Meroving._ t. II, p.

404; Aimoin.

Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur

du _Vita Dagoberti_, qui a copié textuellement le récit du _Liber

Historiae_, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques

détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en

est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La

première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des

mots. _Particula de capillis ejus_ (_Liber Historiae_, c. 41) est devenu

_particula de capite ejus cum capillis_. La deuxième a le même

caractère: _Adthyra_ est une transcription vicieuse pour _ad terram_ qui

se trouve dans le _Liber_[640]. L’addition du nom de _Longolarium_ peut

être considérée comme une conjecture de l’auteur du _Vita Dagoberti_,

qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le

nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on

sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642].

Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le

nom se trouve déjà dans un des manuscrits du _Liber Historiae_ que le

_Vita Dagoberti_ peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante,

enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en

effet assez obscurs: _Erat enim rex luricatus._ Nous restons donc en

présence d’une seule version de notre récit.

[640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans

une note aux deux passages en question. (_Script. Rer. Meroving._

II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la

difficulté en proposant de lire _at tiro_, car le _autem_ qui suit

_Adthyra_ dans le _Vita Dagoberti_ est incompatible avec cette

leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente

l’énigme.

[641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II

tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). _Longolarium_ c’est

Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler

(grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit:

«_Longolarium_ ora _Glare_ nella diocesi di Liegi.» Ce _Glare_

n’existe pas.

[642] Cf. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.

Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le

glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet

usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une

circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir

des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en

signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux

qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est

légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les

choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu

de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour

arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu

au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici

le texte pur du _Liber Historiae_. Je suis porté à me demander si le

_Vita Dagoberti_ ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique

de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du _Liber Historiae_,

si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie,

aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui,

nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour

les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne

figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du _Liber_, les autres se

bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre

par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la

géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction

arbitraire.

[643] Albertus Aquensis VII, 29.

[644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas _Reno_

dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in _B_ perperam

suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam

transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit.

Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit _à grand son de

trompettes_; il est accueilli dans le camp de son fils _par des

applaudissements_. Ces détails dramatiques sont bien de provenance

populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les

Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître

en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est

en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure

royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît

un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur

grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est

Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est

foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne

se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le

caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement.

[645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens

ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent

également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis:

Conferebamus namque... quale esset illud... cum sub casside crines

nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet

IV, p. 50).

L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve,

a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros

d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot

_bale_ faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune

interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une

allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans

le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul

Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards

reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de

ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes

blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette

imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le

champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent

donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme

ceux d’une bête de somme[647].»

[646] L’adjectif _bale_ ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans

les manuscrits des variantes, _bile_ et _blare_, qui ne sont guère

plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige _bile_ en

_vile_, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris

traduit par _cheval bai_, mais _bale_ ne donnerait jamais _bai_, et

_bai_ n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et

blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: _Tunc hic eras, muta bestia?_

et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?»

mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations.

Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer

lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique

_bal_ = _falsus_ et traduit par: _fausse bête_, en rapprochant de

notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant

Gundovald (Greg. Tur. VII, 14).

[647] Paul Diacre, _Hist. Lang._ I, 24.

Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme

Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal;

il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en

même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est

adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se

rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt,

et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le

narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle

les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication

du _Vita Dagoberti_ n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture.

Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire:

il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses

mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a

trouvée.

Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure.

Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M.

Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il

signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus

d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est

racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du

peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses

plus importantes.

[648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont,

Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce

qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient

tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les

Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun

_mingentem ad parietem_, c’est-à-dire aucun mâle.

[649] _Monach. S. Gall._ II, 12.

Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui

atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson

populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le

monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par

son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la

chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il

raconte dans les termes suivants:

«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était

toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au

souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence.

«Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister,

et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de

douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me

propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de

guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là,

je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous

ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi

Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés

saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En

vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur

personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que

put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le

supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui

suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces

malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de

se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du

roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme

déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des

chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche

des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde:

naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au

contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les

renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea

la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont

la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette

victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les

bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains.

Voici le début de ce chant:

Il faut chanter Clotaire, roi des Francs,

Qui alla combattre au pays des Saxons.

Mal en eût pris aux envoyés Saxons

Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation

Et la fin:

Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc

Où était Faron, le prince,

Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux

Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs

Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était

l’universelle célébrité du saint[650].

[650] Hildegarii _Vita Faronis_ dans Mabillon, _Acta Sanct. sax._ II,

p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per

omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde

plaudendo componebant... Hoc enim rustico carmine placuit ostendere,

quantum ab omnibus celeberrimus habebatur.

Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui

est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y

avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne

trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode,

c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons,

n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à

Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui

roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum

juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où

Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a

trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la

chanson de Clotaire II, à savoir, dans un _Vita Chilleni_ qu’il cite à

plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint

Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec

saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite

établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où

l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser

l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire

irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses,

si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire,

une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron.

Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus

tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux

et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les

deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de

prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au

moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait

encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le

recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne:

au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore

resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas,

auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne

probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la

manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème

encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir

du passé: la chanson, dit-il, _circulait_ sur les lèvres de tout le

monde, les femmes la _chantaient_ en chœur en battant des mains. Voilà

des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que,

après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage

ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le _Vita

Chilleni_[655].

[651] _Vita Faronis_ c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).

[652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans

Müllenhoff et Scherer, _Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa_, 2e

édition, p. 19.

[653] _Vita S. Fiacrii_ c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).

[654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à

Aubigny en Artois.

[655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita

Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de

Clotaire.

D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé

dans la chanson est bien celle que raconte le _Liber Historiae_. En

effet, Helgaire connaît parfaitement le _Liber Historiae_; c’est à cet

ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des

Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25.

Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le _Vita Columbani_, auquel il

emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le

noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la

chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le _Liber Historiae_ au

sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de

croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il

parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi

franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que

tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le _Liber

Historiae_? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le

_Liber_, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson

ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par

conséquent, que le récit de Helgaire et celui du _Liber Historiae_ nous

présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le

_Liber_ racontant le tout, le _Vita_ le rappelant sous forme de résumé.

[656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam

supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus

juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno

infectus infoeliciter hominem exiuit. _Vita S. Faronis_ c. 29 dans

Mabillon _Acta Sanct._ II, p. 586.

Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le

_Liber_, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la

persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante

quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient

d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le _Vita_, au contraire, ils

ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De

plus, dans le _Liber_, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que

dans le _Vita_, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le

moment où il a été analysé dans le _Liber_, et des motifs nouveaux y ont

été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue,

et d’une véritable popularité.

Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà

vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et

Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le

cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire

l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle

aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de

longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux

examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une

manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui

admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par

l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté

sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se

sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à

laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à

laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.

[657] Rajna p. 124-130.

D’abord, en dehors du _Liber Historiae_ et du _Vita Chilleni_, qui ont

puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs

écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document

ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire,

qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source

historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette

prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la

racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la

Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années,

et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne

laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un

événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire,

qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte

tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre

voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du _Liber

Historiae_ et à celui du _Vita Chilleni_? Encore une fois, par la

tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui

ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas

corroboré par un témoignage d’autre nature.

[658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium

fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris

subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens

cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42.

Mais il y a plus. Non seulement le récit du _Liber_ et du _Vita_ manque

de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est

qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de

Clotaire I.

Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de

chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la

narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a

laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée

à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette

tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de

Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai

plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de

Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à

les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se

douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à

dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de

fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de

Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle

de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale

consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une

victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et

je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force

nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée,

l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de

bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement

transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît

indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est

certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des

noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois

de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y

a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I--et il paraît bien

qu’il y en a eu--ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une

telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile

de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait

qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du _Vita_, c’est à

Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent

de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin

que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils

Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par

mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I,

mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II.

[659] V. ci-dessus p. 383.

[660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les

divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge;

le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul

roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait

d’emblée à l’autre.

[661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer.

Franc._ III, 59.

Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir

commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il

rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit

que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de

nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous

voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que

l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette

circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une

preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a

passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la

raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail

aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire

du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû

motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux

traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle

n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom

d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui

succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel

exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore

les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire.

[662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta

Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam

devastavit. Bouquet II, 20.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 36 / 108 题