La reine Brunehaut.
La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de
son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait
pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les
imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a
donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des
hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie
les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende,
on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore
rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre
analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un
côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit
d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre,
des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit
populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique.
Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui
qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des
inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti
pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par
l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante,
qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été
atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son
gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple
qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont
fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole
d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces
calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes
desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont
pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux
s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du
_Liber Historiae_ était justement placé à la distance nécessaire pour
que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous
chez lui des traces manifestes d’épopée.
Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les
innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de
Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de
cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le
travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins
pures dont il disposait.
[602] G. Kurth, _La Reine Brunehaut_ (_Rev. des Quest. histor._
juillet 1891).
Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première
vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination
publique: nous allons les examiner successivement.
Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de
Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à
ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut
une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut
d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par
elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et
fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée
la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et
devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en
pièces sous les sabots des chevaux[604]».
[603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de
Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et
mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1.
[604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit,
quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis
continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante
consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a
Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville
impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus
conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus
disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les
guillemets après _peribunt_, à tort selon moi. La prophétie, qui est
postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans
doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette
princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle
apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte,
une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement
oiseuse, pour ne rien dire de plus?
Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait
chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait
le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent,
postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet
accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au
surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait
d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par
la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans
contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient
à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient
régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne
refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque
clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit
les _Annales_ dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte
dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a
donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est
même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse.
Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et
voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce
devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on
l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui
l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse:
_Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis_[607].
[605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de
deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du
second. Ex.: Brunechild, _la vierge à la cuirasse_ (cf. le mythe de
Brunehild dans l’Edda); Dagobert, _brillant comme le jour_;
Gunthramn, _le corbeau de la guerre_, etc. Or, ces noms sont
susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à
échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur
ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente,
consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical:
ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal.
boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. _Carm._ IX, 10): Ago =
Agilulf (Jaffé _Regest. Pontif. Roman._ I, 1273); Theudes =
Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé
Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on
n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des
conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là
des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der
Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, _Hist. dipl. Trever._ I,
p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de
Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die
Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866.
[606] _Ante conspectum_, pour dire _à cause de_, est un hébraïsme de
la Vulgate.
[607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire
est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv.
Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un
Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de
divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous
faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en
face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai
d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après
l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de
populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la
catégorie des traditions épiques.
Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble
offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut
chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans
la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à
Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs.
En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de
Brunehaut[608].»
[608] Fredeg. IV, 19.
J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas
avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été
chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement
complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre
n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de
Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La
légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la
misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je
crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint
Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à
l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de
cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle
de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons
rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants
ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux
coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige
éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne
pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y
avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans
l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien
était le souvenir de leur commune misère[610].»
[609] G. Kurth, _art. cit._ p. 42-46.
[610] Id. ib. p. 43.
Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être
tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations
populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère
satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs
récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre
entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme
pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée
qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures
entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a
localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville
d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes
de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la
Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de
tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des
terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans
la chronique de notre auteur, le troisième _border-tale_ que nous
rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de
lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de
ses renseignements.
Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace
probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des
calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la
chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de
celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de
Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère
Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore
conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et
nous apparaît, dans le _Liber Historiae_, sous des traits
incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son
caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la
multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611].
[611] Fredeg. IV, 38; Jonas, _Vit. Columb._ c. 57; _Liber Historiae_,
38.
Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il
existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans
succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de
Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot
et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra
Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça
contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les
Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte
tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin,
puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra
une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient
gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de
nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son
frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit
enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était
qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une
obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est
certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère
Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces
maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de
la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas
courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain
des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser
Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré
dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette
femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de
haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra
toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.
[612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment
défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui
travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la
responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45
et suiv.
Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série
d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les
rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination
populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit
sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore
pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de
cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est
d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont
répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides.
«Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres
peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient
avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que
les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout,
serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien
comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le
détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui
frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait
pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui
restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se
comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts?
Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils
s’avancent avec les vivants: _Tanta utriusque partis animositate
concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium
se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis
insederant, una cum vivis circumferrentur_[614]. On le voit, le thème
est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne
nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à
l’heure une vraie bataille de spectres[615].
[613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec
aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab
uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra
se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis
jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi
viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas _Vita Columban._ c. 57: Ibi
proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu
perierunt.
[614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).
[615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était
si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par
les vivants qui les suivaient, _s’avançaient rigides et pâles_,
n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage
sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut
même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de
cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser
sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L.
Double, _Brunehaut_, Paris 1878, p. 185.
[616] La parenthèse est de M. Double.
Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces
grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une
curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque
fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de
l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits
affreux[617].
[617] V. ci-dessus p. 366 et suiv.
Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur
l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de
Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les
forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les
reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque
de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la
folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que
tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière
profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une
montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui
et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens,
vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez
ce que vous avez commencé.»
Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore
dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le
moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque
source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la
narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec
laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue
des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est
l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le
connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement
reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que
la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois
reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de
l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme
actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de
Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le
roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre
Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend.
Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer
dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de
laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas
d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de
nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version
primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté
Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter
l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et
alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet
criminel.
[618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger
en français.
Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la
retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur
la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant
que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale
comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément
l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les
redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï
et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en
vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants.
Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce
loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup
d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un
personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la
grande comédie _aux cent actes divers_. Le discours qu’il adresse à ses
fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet,
non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans
doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie
la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est
l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à
introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double
leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle
d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent
compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert
étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de
celui-là, puisque _les loups ne se mangent pas entre eux_? Donc, si je
ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait
l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner
Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu
d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens.
[619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de
celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem
tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire
de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem
fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de
Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini,
quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.).
Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du
prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous
les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des
rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage
à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de
Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de
son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les
évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne
voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient
poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais
évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux
qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se
seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à
l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants
personnages ait été traité de _beatos et apostolicos vir_. L’épisode ne
contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus,
contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons.
Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un
rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si
Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de
valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas
moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne
voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette
excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa
victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était
incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le
patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à
l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la
tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures
du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois
éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au
contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un
saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié
la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler
la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les
traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé
toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de
l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par
une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude
différente de celle que trahit la conformation des parties originales,
et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son
expression dramatique véritable.
[620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321.
[621] Id. IV, 51.
A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de
Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si
l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et
retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622],
peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être
reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à
examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de
l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une
des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le
compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire
garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle
digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation
particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes
réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en
quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les
proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître.
Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier
au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs
personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de
renseignements, le dispensaient d’y recourir.
[622] Fredeg. IV, 40.
Si maintenant nous ouvrons le _Liber Historiae_, nous serons frappés de
voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée
par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession
des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du
commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du
récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en
lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber
écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité
d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare
avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables
d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut
du _Liber Historiae_ a dû paraître plus intéressante, plus poétique,
plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici
la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et
monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français
moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde,
elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a
redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.
«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant:
«Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume
des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère,
attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?»
Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une
nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se
rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on
combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit
la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et
ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans
ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre
terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il
répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la
tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils
entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à
Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père
que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.»
Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais
de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait
les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière
sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs
de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y
rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui
prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui
semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez
les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.»
Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un
petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin,
ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et
il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il
prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait
encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une
pierre et en fit jaillir la cervelle.
«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce,
voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu
prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu
pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu
fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et,
tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les
nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du
palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage
empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans
se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son
esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui
étaient encore enfants.
«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait
la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la
souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son
armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut
de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée
d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière
du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi
as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée
royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie,
tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la
plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur
un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds
de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son
tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].»
[623] _Liber Historiae_ c. 38-40.
Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie
épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de
Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie
apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le
type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de
l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui
attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements,
et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie
à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base
d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.
Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois
parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux
frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la
vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de
Brunehaut elle-même.
La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout
de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y
est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en
route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs
des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent
comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour
laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi
d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a
été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la
capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le _Liber
Historiae_ est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements
par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire
qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624].
[624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du _Liber_
avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs;
aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176),
tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire.
Le récit du _Liber Historiae_ ne porte pas seulement le caractère d’une
véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le
développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne
qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se
baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà
rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le
Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses
aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été
coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là
même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de
Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose
manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir
été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de
monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je
ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque,
reproduisant cette partie du récit du _Liber Historiae_, il écrit:
_Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis
fuisse indicium_. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle,
et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui
ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a
sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de
chercher à retrouver l’aspect primitif[626].
[625] L’auteur du _Liber Historiae_ n’a d’ailleurs pas reproduit
l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis:
pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il
reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir?
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois
les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux
épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de
Clovis avait déjà cessé d’être connu.
[626] Faudrait-il mettre en rapport ce _signum purpureum_ trouvé sur
le corps de Théodoric avec le _niello_ qui est, dans l’épopée
française, la marque de naissance des princes de la maison royale,
et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299?
La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore
que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté
l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique
dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa
grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un
premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le
second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce
prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible
que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils,
et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de
lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son
sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric
par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois
l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet
pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627].
[627] G. Kurth o. c. p. 72.
Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire:
elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de
nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée
dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en
appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi
Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux
se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a
été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée
aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi
des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est
frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs,
même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je
dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier
supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au
contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son
horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une
comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais
c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses
récits émus, le vrai et le faux, _pene historico ritu_, comme dit
Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait
respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu
rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité?
[628] V. Jonas, _Vita Columbani_ c. 31; _Passio sancti Desiderii_ c. 2
(_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, _Vita S. Galli_
(Bouquet III, p. 475).
[629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut
pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il
n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par
Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée
des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII,
35), et par le _Vita Eligii_ que saint Éloi avait également un
chameau servant au même usage. (_Vita Eligii_ lib. II, pars 11 c. 12
dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau
qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les
malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate,
_Hist. eccl._ III, 2 _in fine_; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe,
_Hist. eccl._ VI, 41; Procope, _Bell. goth._ III, 32.
Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les
imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout
sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression
profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée
d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies
tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques,
auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit
humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les
populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne
purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de
produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre
sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts
sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les
œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte,
quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées
comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque
puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle
qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas
si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui
sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans
son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales
se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées
avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient
dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu
jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place
dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les
géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être
regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de
l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la
suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi
qu’en France, à côté du _chemin Henri IV_ (Béarn), du _chemin Charles_
(Bretagne) et du _chemin César_ (Béarn), on connaît le _chemin de la
reine Marguerite_ (Auvergne), le _chemin de la reine Achilette_
(Languedoc), le _chemin de la reine Jeanne_ (Provence), le _chemin de la
reine Blanche_ (Franche Comté), le _chemin de la reine de Hongrie_
(Ardennes), le _chemin de la Pucelle_ (Champagne), le _chemin de la
reine Haudiatte_ (Lorraine), le _chemin de la reine Anne_ (Bretagne),
etc., etc., etc.[630]
[630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et
chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.).
En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle
interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies
romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire
d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes
de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes
furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la
conductrice d’armées)[631].
[631] _Les Mabinogion_, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville.
_Cours de littérature celtique_ t. III, p. 168. Une note l. l. nous
apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par
endroits le nom de _Sarn Elen_ ou chaussée, chemin ferré d’Elen.
Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en
pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines
d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort
incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la
diffusion considérable de ce nom dans la toponymie.
Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).
Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632].
[632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé
vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et
roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut
attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent
son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en
ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve
cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses
prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre
s’appelait _la brune pierre_, et que ç’a été sous ce nom qu’elle
servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme... Plus
tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes,
sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air
d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de
Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion
d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune
pierre_ en _Brunehaut pierre_ dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà
comment peut être venu le nom de _pierre Brunehaut_.» (p. 480). A
comparer le chemin nommé _Brunestraete_, dans l’ancien duché de
Limbourg et mentionné par Ernst (_Hist. du Limbourg_ I, p. 213), qui
l’interprète par _chemin Brunehaut_.
Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).
Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en
Hesbaye. Appelée _Via Strata Brunichildis_ dès le XIVe siècle par le
_Chronicon Gemblacense_, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de
Bruxelles.
Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la
Meuse, au nord de Liège.
Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même
nom.
Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse).
Chemin de Brunehaut, dit aussi le _Haut Chemin_, sur le territoire
d’Amblaincourt (Meuse).
Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).
Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et
Garonne).
Chaussée Brunehaut ou _Levée de la reine de Sicile_ à Saint-Baussant
(Meurthe).
Chaussée Brunehaut ou _Chemin Saunaire_ à Ville-au-Val (Meurthe).
Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe).
Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes.
(Lecointe, _Annales Francorum_ a. 613 nº 16. Ad. de Valois, _Rer.
Francicar._ l. XVII.)
Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne),
1178. _Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra
Lanisicurtem_. (Matton, _Dict. topogr. de l’Aisne_.)
Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le _Gesta Epp. antissiod._ de
Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus,
contemporain de Charlemagne, trouva un trésor _in turre Brunichildis_
(Pertz _Scriptor._ XIII, p. 395).
Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot).
Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la
mer.
Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim
(Haut-Rhin).
Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de
Francfort-sur-Mein. Grimm, _Deutsche Heldensage_, p. 169, n.
Domus Brunichildis. _Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena,
non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in
quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam
Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco_, Aimoin, _Gesta
Francor._ praefat. IV (Bouquet III, p. 26).
Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des
châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des
tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés
ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les
chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance
que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène
général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner
l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que,
comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par
Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de
Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de
choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination
populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir
surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche
parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes
interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était,
alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut.
Écoutons Jean d’Outremeuse:
[633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia
ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et
in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis
Franciae partibus fieri potuisse. _Gesta Franc._ IV, 1 (Bouquet III,
p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments
contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier,
_Histoire des grands chemins de l’empire romain_, édit. de Bruxelles
1728, t. I, p. 98-104.
«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de
mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la
royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie
jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les
faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part
vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies
et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par
tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par
teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon
cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou
moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il
retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une
seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile
faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee
que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc
paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat
à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en
latin, c’est Brunehote en franchois.»[634]
[634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, _Ly Myreur des Histors_, ed.
Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de
Liége_, même volume p. 576.
Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine
Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui
portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses
amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les
légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été
confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter
par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous
sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un
écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie
lactée s’appelait _Brunelstraet_[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe
on l’appelait _le chemin d’Iring_, et qu’à la même époque on la
connaissait en France sous le nom de _chemin Saint-Jacques_. Qui nous
interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle
la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au
Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas
impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la
même manière les autres noms repris ci-dessus.
[635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in
duutsche die _Brunelstraet_ ende is een puur vuer ende wart meer
ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende
dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn
in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre
stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr.
Thomas, _Natuurkunde_, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff
Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215.
Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se
rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse
de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent
exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers,
par conséquent, qu’un nom de lieu comme _lectulus Brunnihilde_ sur le
Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende
de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des
exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions
gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte
manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait
d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de
Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont
créé les noms.
[636] V. W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 199, n.
[637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition
d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de
Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette
version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de
Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p.
100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir
jamais circulé dans le peuple.
La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a
retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de
grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la
multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère.
L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement
transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce
grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les
esprits du moyen âge.