Frédégonde.
Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de
chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons
désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va
raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans
doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre
III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni
sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il
relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses
contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le
chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées: elles
se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange
de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place,
et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et
pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi
la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que
les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au
moment où Grégoire les consigna par écrit: c’étaient des germes épiques
pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances.
Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil
exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du
sort de ses petits-enfants, s’écrie: «Je les aime mieux morts que
tondus!»[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de
loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et
craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un
char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se
précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après
avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on
dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un
brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage
miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie,
de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à
leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir
de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565].
C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au
développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et
devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui
n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons
l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle
de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple,
ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration
poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au
moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru
devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de
tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain
rigoureusement historique: en effet, l’épisode ne contient pas une ligne
qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage
où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire
de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera
pas étonné: jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire
passive; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. «La
défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par
excellence[569].» Nous en avons un exemple bien frappant ici. La
tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en
Saxe: désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu
le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle? Elle en enlèvera
la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et
peu intéressant qui s’appelle la multitude; elle montrera le roi faisant
à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition
funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré
lui; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons
eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait
tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était
redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de
l’arrogance populaire; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la
prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son
outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de
l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté
des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du
côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine
mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi
franc pourra se consoler en se disant que _tout est perdu fors
l’honneur_[570]!
[561] Greg. Tur. III, 18.
[562] Id. III, 22-26.
[563] Id. III, 9.
[564] Id. III, 28.
[565] Id. III, 15. _Cf._ ci-dessus p. 171 et suiv.
[566] Id. III, 31.
[567] Greg. Tur. III, 14.
[568] Id. IV, 14.
[569] L. de Monge, _Études morales et littéraires_ t. II, p. 67.
[570] Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit
est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique.
«In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico; si direbbe di
sentire l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma
qualcosa di epico la triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo
delle offerte, e il triplice rifiuto dei Franchi. E manifesta
esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre di esagerare,
sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che _nec
aestimari nec numerari possit_. Questo precisamente l’anno appresso
che la massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo
Clotario: Chlotacharius rex... maximam eorum partem delevit!»
Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est
relative à la _triplicité_ des offres des Saxons. L’épopée, comme le
dieu de Virgile, aime ce _numerus impar_. Rajna rappelle ici le
triple conseil de Wiomad à Aegidius; de mon côté, je signalerai la
triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans (Greg. Tur.
II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer ailleurs,
est d’origine épique et non historique.
Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici
trace d’un chant saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux
Francs, et le fait que «solo il re è accarezzato»; mais pour
l’épopée populaire, c’est le roi et non son peuple, c’est le héros
individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt et qui a
toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les
rois à leurs peuples; quand ils présentaient à la multitude un des
siens, il s’appelait Thersite, et elle n’en était pas offusquée.
Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir
de la guerre de Thuringe: désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il
s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore
parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou
ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la
mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs,
Frédégaire et le _Liber Historiae_, suppléent ici à son silence et nous
apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets
pour eux lointains. Mais non: ils se bornent à la résumer sèchement,
ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune
légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom
des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue
prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende
épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à
la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à
partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que
ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de
suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec
pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire
en quelques chapitres des plus sommaires.
Quant au _Liber Historiae_, pour cette même période de 530 à 590, il se
borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes
relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute
absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des
circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de
connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire
l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend
comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent: mais
qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique
conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie
pour abriter la précieuse relique? Saint-Vincent, devenu plus tard
Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu
notre chroniqueur: on comprend donc qu’il connaisse assez bien les
souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute
s’expliquer par les mêmes raisons; elles n’ont, dans tous les cas, rien
d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le
_Liber Historiae_ ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception
qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les
frais de ce chapitre.
[571] V. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la
tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire
sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette
femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse
d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des
crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes
passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe
sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace,
l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au
plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute
fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le
cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa
guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre,
puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang
et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses
relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop
justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges
accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son
entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à
l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas
facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et
n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de
comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès
ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand
résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait
plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les
calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les
plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son
innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les
calomnies de Frédégonde! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi
bien que de la langue: par trois reprises, elle essaya, en armant des
sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre
détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne
purent arrêter le cours de ses forfaits.
Cette misérable femme est toute dégouttante de sang: les fils de
Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert,
des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups;
néanmoins, elle meurt _pleine de jours_[572], et sans jamais avoir été
inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la
Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la
réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la
frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de
cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes
d’elle. Car, chose curieuse! alors que la plupart des héros que l’épopée
a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation,
la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en
rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La
femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était
déjà dans celui de la réalité: elle est passée de plein pied, si je puis
ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa
légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des
monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique.
[572] Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena
dierum. _Lib. Hist._ c. 37.
«Nous allons raconter, écrit l’auteur du _Liber Historiae_, comment
Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde
appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé
avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il
avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la
conseilla de la sorte: «Madame, voici que mon seigneur le roi revient
victorieux; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non
encore baptisée?» La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et
appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé,
il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts.
Alors Frédégonde dit à la mère: «Trouverons-nous jamais mieux que vous
pour remplir ce service? Tenez-la donc vous-même.» Audovère obéit. Quand
revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit:
«Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de
ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi
mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant
sa commère à raison de sa fille Childesinde?» Et le roi répondit: «Si je
ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Lorsque le roi fut
entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant,
et le roi dit: «Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste;
maintenant, tu ne peux plus être ma femme.» Il lui fit prendre le voile
avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes; il
condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême; quant à
Frédégonde, il en fit sa reine.»[573]
[573] _Liber Historiae_ c. 31.
Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les
prescriptions du droit canonique de cette époque en matière
d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit
prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée
dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon
la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il
y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord
venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine
d’une part à leur filleule de l’autre: cet empêchement était le plus
ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait
dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui
existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents
selon le baptême de l’autre: ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère
de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53
du concile _in Trullo_, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain
et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul,
étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par
conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement,
promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut
introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile
des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au
concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape
Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas
s’être introduit sans résistance.
[574] Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam
aliquis... a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic
inducere potest paternam affectionem et justam nuptiarum
prohibitionem, quam hujusmodi nexus, per quem Deo mediante eorum
animae copulatae sunt. _Cod. Justin._ V, IV, 26.
[575] Hefelé, _Conciliengeschichte_ t. III, p. 337. Il renvoie au
commentaire d’Assemani dans sa _Bibliotheca juris orientalis_ t. V.
p. 166 et suiv. Il faut remarquer que ce canon était resté inconnu
en Angleterre jusqu’au VIIIe siècle. Saint Boniface, qui avait
autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, fut fort
troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce
genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de
plusieurs de ses amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa
conscience. Jaffé, _Bibl. Rer. Germ._ III, 29-31, p. 95 et suiv.
[576] Id. o. c. III, p. 362.
[577] Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz _Legg._ IV, p. 124).
[578] Hefelé, o. c. III, p. 516.
[579] _Codex Carolinus_ ep. 3 dans Jaffé, _Bibl. Rer. German._ IV.
Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie
d’empêchements de mariage: celui qui s’oppose à l’union de la marraine
et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la
première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le
milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa
provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé
dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote.
Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est
difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou
comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par
ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de
sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports
entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux
du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale.
Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était
habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à
renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique!
L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il
est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec
Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les
Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de
son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette
révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par
Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause
commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581].
Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés,
Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes,
si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui
et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois
les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les
Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu,
et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que
Chilpéric se garda bien de lui porter secours?[583] Par la suite,
Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il
rétablit dans leur ancienne patrie: mais ce ne fut pas une expédition
qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista:
il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les
deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le _Liber
Historiae_ place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas
aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de
l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la
fiction.
[580] Fortunat. _Carm._ VI, 1, 73:
Hic nomen avorum
Extendit bellante manu, cui de patre virtus
Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur.
Id. VI, 1a, 9:
Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas
Et tua vulgando prospera facta volat.
Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes
Unius ad laudem tot cecidisse viros.
[581] Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat.
[582] Greg. Tur. IV, 23.
[583] Id. IV, 29.
[584] Id. IV, 42.
C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde
légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est
sombre et l’accent tragique.
«La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en
ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire
du palais: c’était un homme plein de talent; la reine l’aimait beaucoup
et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi
partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs
de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au
moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui
donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était
Landéric: «Que fais-tu là, Landéric?» s’écria-t-elle. En même temps elle
se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie
d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la
chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce
qui venait de se passer: «Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à
faire, car les supplices nous attendent dès demain». Landéric,
désespéré, s’écria en versant des larmes: «C’est à la male heure que mes
yeux t’ont vue! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous
côtés.--Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne
périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous
enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un
attentat de Childebert d’Austrasie; et lorsqu’il sera mort, nous
règnerons avec mon fils Clotaire.» Et en effet, la nuit venue, comme
Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par
Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il
descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa
demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre
de la reine, les meurtriers crièrent: Voilà ce que le roi d’Austrasie
Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans
tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne
trouvèrent personne et rentrèrent chez eux.»[585]
[585] _Liber Historiae_ c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p.
92). Hildegaire _Vita Faronis_, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586).
Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît
les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir
offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était
pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587].
Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal
avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce
personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du
_Liber_. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le
titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par
un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même
office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas
pour 584; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire
racontée par le _Liber_ n’a pas été imaginée après coup pour expliquer
l’élévation de Landéric.
[586] Id. VII, 21: Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum
ipsa resederet, sed optenere non potuit.
[587] Id. VIII, 9.
[588] Fredeg. IV, 25 et 26.
[589] _Vita Gaugerici_ dans Bouquet III, p. 488: _Anal. Boll._ VII, p.
393: Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati
principis.
L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante,
elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop
flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment
moral du public: c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se
soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et
que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se
demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son
temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas
cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde,
car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa
réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à
plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous
communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous
montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et
formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop
que croire: «Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa
propre méchanceté.»[590]
[590] Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la _Reine Brunehaut_, p.
26, n.
Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que
l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la
décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde
à la mort de son mari: on le vit bien aussitôt après, car elle tomba
dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans
la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle
eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait
sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette
objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du
meurtre pour échapper à la vengeance de son mari: mais, je le répète,
pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence
de Grégoire de Tours.
L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la
série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les
événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était
maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de
Clotaire II: voilà le point de départ. Quelle explication plus
inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la
reine?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure
histoire de la mort de Chilpéric: il suffisait de supposer que les
relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et
qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire
connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime.
Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du
lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée.
[591] On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée
au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur _la Reine Brunehaut_, p.
48.
Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine
populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les
histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent
généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: _Finis
donc, Landéric!_ semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au
moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple,
ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants
et monastiques où les a trouvés l’auteur du _Liber Historiae_.
Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces
récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas
l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été
recueillie dans les chaumières des paysans neustriens.
«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait
péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui
comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des
patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne,
pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde,
en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des
autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes
largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi.
Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua
les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des
lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des
branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux,
pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître.
Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons
remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu
entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à
Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan
qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit,
précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail
décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire
dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les
sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches
vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de
leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y
avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des
forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à
coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos
chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait,
et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les
Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre,
tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à
la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son
armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée
de butin à Soissons[594].
[592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire
sans l’avoir _défié_, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son
attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber
sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se
souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait
demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p.
216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est
d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de
l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait.
[593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, _Carmina_ II,
16, 49.
[594] _Liber Historiae_ c. 36.
Tel est le récit du _Liber Historiae_. Remarquons d’abord que la guerre
dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se
termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les
témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du
_Liber Historiae_[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la
réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras
de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la
vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni
Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est
significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux
auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps;
peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son
lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été
trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai
montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était
peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum
tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à
même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des
Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi
accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est
extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont
lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans
celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on
perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des
chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages
mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà
Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence!
[595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito
in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens,
hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium
trucidatus est.
Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino
suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum
caesa sunt.
Cette histoire de _la forêt qui marche_ était d’ailleurs un mythe
répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez
plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons
d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth,
immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de
Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle
Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par
ses sujets rebelles (1066), au dire du _Gesta episcoporum
Treverensium_[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui
écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et
vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà
donc, à quatre reprises, le motif de _la forêt qui marche_ reparaissant
dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la
parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende
du _Liber Historiae_ est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire
que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la
tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent
être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui
ont les premiers mis en circulation la légende, _la forêt qui marche_
n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du
personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans
l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance
surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose
de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle
est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans
doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie
funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce
qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment
que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à
quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force
merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin?
[596] Hector Boethius, _Scotorum Historiae libri XIX_, Paris 1754, f.
254 v.
[597] _Continuat._ c. 8 dans Pertz, _Scriptor._ VIII, p. 182. Il faut
remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe
siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode
des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la
vie.
[598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).
Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de
Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée
poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en
ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux
Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient
contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du
VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices
magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions
fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant
désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons
également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la
bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à
ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent:
«Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui,
aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et
les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].»
[599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos
Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem
virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus
instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant.
Greg. Tur. IV, 29.
[600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de
l’Irlande_, p. 431.
D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une
intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été
conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se
seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne
l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y
aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de
Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à
celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur
affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à
nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous
la plume de l’auteur du _Liber Historiae_, la légende de Frédégonde
s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain
semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes
austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier
moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le
dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue
l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or,
une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son
triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement
les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les
voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits
pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un
remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du
bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de
son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels
notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien
plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination
populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela
tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie
par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour
le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est
gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière.
[601] V. ci-dessus p. 38 et 39.
Les _Mabinogion_ du pays de Galles nous offrent un curieux épisode
où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion
d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer
pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue
des côtes de ce pays.
«Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux,
retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi
bien--Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des
nouvelles?--Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons
aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en
avons jamais vu trace.--Voilà une chose surprenante: c’est tout ce
que vous avez vu?--Nous avons vu encore, seigneur, une grande
montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne
un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout
était en marche.--Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si
ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès
de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton
avis?--Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui
traversent l’eau...--Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les
flots?--Ce sont des vergues et des mâts de navire.--Oh! dirent-ils,
et la montagne que l’on voyait à côté des navires?--C’est Bendigeit
Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans
lequel il pût tenir.--Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du
pic?--C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs
des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.»
D’Arbois de Jubainville et Loth, _Cours de litt. celt._ III, p. 83.
Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des
Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir
l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des
plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme
étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains.