CHAPITRE VIII

La guerre de Thuringe.

«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le

royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de

son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa

fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la

suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée

Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son

mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table

couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire:

«Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du

royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et

d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya

secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer:

«Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci,

réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée;

ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour

la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son

armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric

retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa

foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de

sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure

d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire,

et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire

sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant

donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec

colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les

Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait

beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent

entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents

genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent

tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le

nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents

jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait,

à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte

qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les

ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on

faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi

brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux

oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige

entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons

contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles,

et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté

unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui,

pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec

son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux

Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat,

des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais,

en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à

combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses,

ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus

de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les

Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que

leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et

arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel

massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les

cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour

passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le

réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive

avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit

depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se

tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans

la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans

l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi

les peuples.

[503] Cf. le poème de Fortunat, _De excidio Thuringiae_, 125.

Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis

Oppositâque fide raptus ab orbe fuit.

(Pertz, _Script. Antiquiss._ IV, p. 274.)

«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut

tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés,

il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en

particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur

à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais

comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent

au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la

maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son

projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et

d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa

trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent.

Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent,

retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir

perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va

trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je

lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était

très habile en de telles ruses.

[504] _Patruum tuum_. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la

préférer à _patrem_, qui est celle de tous les autres manuscrits,

mais qui est manifestement fautive.

«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le

trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il

l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur

les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui,

tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut

jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de

Théodoric éclata manifestement.»

Tel est le récit de Grégoire de Tours[505].

[505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8.

Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y

introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils

de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le _Liber Historiae_,

fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que

Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507].

Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées

en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire.

[506] Fredeg. III, 32.

[507] _Lib. Hist._ 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50).

Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la

tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire

les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements

historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les

Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des

peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la

réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens

chroniqueurs qui nous l’ont conservée:

Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa

mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait

une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des

Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se

concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la

paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à

tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son

mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa

persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur

franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était

qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il

rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui

dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se

réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint

conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer

chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au

contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi

suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des

Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de

neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit

vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille

Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus

maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son

ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à

gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu

entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux

Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes

nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de

peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs

dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à

des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le

vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion

et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons

à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa

direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains.

Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses

enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités

et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela,

leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur

donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se

servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer

auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première

entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le

meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en

rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur

d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même,

le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce

dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté

vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et

disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple,

puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le _chemin

d’Iring_[510].

[508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis,

alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour

deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite

éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle

était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il

était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons

connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de

la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant

acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée,

qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un

tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge.

[509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens

modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est

Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º,

Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E.

Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il

faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut

même, au lieu dit _Die Ronneberge_, près de Vitzburg et à peu de

distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce

point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre

lui le témoignage formel des _Annales Quedlinburgenses_, d’après

lesquelles Runibergun se trouverait dans le _pagus_ de Maerstem,

c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se

débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des _Annales_

s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il

y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de

vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis

assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338,

n. 2, que l’auteur des _Annales de Quedlinburg_ ne comprend pas

toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait

l’écho.

[510] Widukind, I, 9-13. Les _Annales Quedlinburgenses_ contiennent le

même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de

Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que

l’auteur a consulté le _Liber Historiae_. (V. la préface de Pertz,

_Script._ t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire

dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et Meginhard, où l’on

voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait

déjà une haute antiquité. La _Translatio_ est d’ailleurs curieuse à

plus d’un titre: Saxonum gens, _sicut tradit antiquitas_, ab Anglis

Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus

studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui

vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra

Irminfridum _generum suum_ ducem Thoringorum dimicans, terram eorum

crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, _Scriptor._ t. II.)

Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée

du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des

Saxons. (K. Müllenhoff, _Von der Herkunft der Schwaben_ dans Haupt,

_Zeitschr._ t. XVII.)

Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus

étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne

tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme

d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à

partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais

ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut

revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre

pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de

Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même

événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées

indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment

un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont

d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite

d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par

conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de

toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé.

Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les

souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe.

Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers

événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours,

avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en

effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle

l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette

lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il

avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des

siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la

solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien

compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses

malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui

n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire

de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre

part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son

influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels

de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par

l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de

Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée

un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par

là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente

au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne

devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme

très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et

c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme

il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde,

et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises,

il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et

auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les

deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir,

tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien

qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter,

soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec

elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à

Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et

certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père

et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce

qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un

doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque

sorte, la charpente du récit de Grégoire.

[511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum

emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7.

[512] V. ci-dessus, p. 248.

[513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent

avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est

morte qu’en 587.

Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire

qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés

hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même

que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire

de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique,

attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire.

Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que

l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour

ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre

provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre

généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de

Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle,

en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la

source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de

tous les récits de cette provenance.

L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au

procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de

relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la

guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait

ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un

intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on

se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les

_Annales d’Angers_, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une

ligne à celle que Clovis entreprit en 491: _Nam decimo regni sui anno

Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]._

Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son

vivant: _Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto

contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam

Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium

praebuisset[515]._

[514] Greg. Tur. II, 27.

[515] Id. IV, 10.

Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat,

elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser.

La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve

d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met

en scène.

Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à

admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte.

D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement

justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet

jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried,

c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi

franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de

Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis

contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère

dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi

franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il

trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et

crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus

tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en

voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à

l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes,

celle de Widukind et celle de la _Translatio_, mettent également les

torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin

dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui

au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le

grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit

avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans

celles des Saxons.

[516] V. ci-dessus p. 254 et suiv.

Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre

l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition

que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans

laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée

par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le

point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le

roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A

plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de

préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause,

et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole

de Théodoric:

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 30 / 108 题