CHAPITRE VII

La guerre de Frise ou l’invasion danoise.

Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son

père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme

formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric

parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à

célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité

poétique, que le _Chant du voyageur_, poème anglo-saxon du VIIe siècle,

le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus

fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas

moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et,

au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme

un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était

exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le

héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupa-t-on de bonne heure

de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux

personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le

Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut,

lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le

Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe

siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les

Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme

allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans

l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de

gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de

langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il

retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus

germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le

poème de _Hug-Dietrich_, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe

siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est

sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire.

[487] V. ci-dessus p. 53.

[488] Theodoric weold Froncum. _Widsyth_ o. 24 (Grein-Wülcker,

_Bibliothek der angelsaechsischen Poesie_. Kassel 1883, t. I, p. 2.)

[489] Widukind I, 9 (Pertz, _Scriptor._ III, 420).

[490] Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes

Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (_Annal.

Quedlinburg._ dans Pertz, _Script._ III, p. 31). On pourrait être

tenté de rapporter l’origine de ce nom à Hugues Capet, duc des

Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être est-ce en effet

la pensée de l’auteur des _Annales_, qui écrivait au XIe siècle.

Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le Xe siècle, Widukind

donne le nom de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui

est du VIIIe siècle, nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503.

[491] K. Müllenhoff, _Die Austrasiche Dietrichssage_.

[492] Publié dans le t. III du _Heldenbuch_ de K. Müllenhoff par

Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich

B.

Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté leur roi Théodoric,

ne sommes-nous pas fondés à supposer qu’un écho de leurs chants pourrait

bien avoir passé dans les récits de leurs chroniqueurs? Cela est

d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs ne possédaient

aucun renseignement écrit sur le règne de ce prince, non plus que sur

celui de son fils. Ils devaient donc forcément recourir à la tradition

orale. Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme rythmique,

car, est-il besoin de le répéter? c’est au lendemain des événements que

naissent les chansons épiques, et si elles n’apparaissaient

immédiatement après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne

pourraient plus éclore par la suite. Voyons ce que nous apprenons à cet

égard dans la chronique de Grégoire[493].

[493] C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G.

Paris: «A mon sens, il n’y a pas de tradition historique orale; les

faits les plus importants s’oublient s’ils ne sont pas conservés par

des récits poétiques.» (_Romania_, t. XIII (1884), p. 602.) Cf.

Darmesteter, _Revue critique_, t. XVIII (1884), p. 301: «Les plus

grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de

traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec

elle le souvenir dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté

à son auteur par l’impression immédiate des faits, devenu ensuite

populaire, n’en transmette la tradition aux générations futures.»

Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes poétiques. Le premier,

c’est la guerre qu’il eut à soutenir en Frise contre les pirates danois.

«En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la conduite de leur roi

Chochilaicus, vinrent avec une flotte attaquer les Gaules. Ayant

débarqué, ils ravagèrent un _pagus_ du royaume de Théodoric, et firent

un grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs vaisseaux avec

le reste du butin, puis ils se préparèrent à regagner leur patrie. Assis

sur le rivage, le roi attendait que la flotte prît le large pour la

suivre. Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, il

envoya son fils Théodebert avec une forte armée et bien équipé.

Théodebert tua le roi, vainquit les pirates dans une bataille navale, et

leur reprit leur butin, qu’il rendit aux indigènes[494].»

[494] Greg. Tur. III, 3.

Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je me suis borné à ajouter

la date de l’événement. Frédégaire et le _Liber Historiae_ le

reproduisent en le résumant; de plus, le _Liber_, toujours préoccupé de

la précision géographique, désigne le _pagus Hattuarius_ comme le

théâtre de la lutte[495].

[495] Fredeg. III, 30-31. _Liber Hist. Franc._ 19. Sur la part qui

reviendrait dans l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de

Ragnacaire de Cambrai, comme le soutient Depping dans son _Hist. des

expéd. marit. des Normands_ I, p. 60, voir ci-dessus, p. 315, n.

[468].

C’était un sujet hautement épique, cette rencontre à main armée des deux

peuples sur les rivages de la Frise, et il était bien fait pour ne pas

tomber dans l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. Rentrés

dans leur patrie, après les sanglantes aventures qu’ils avaient eues en

pays franc, les aventuriers scandinaves ont eu à répondre aux épouses et

aux vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine avec quels

accents ils auront raconté la fin de ces braves. D’emblée, les

narrateurs étaient en pleine épopée, et le rythme devait accourir de

lui-même à des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. Dès le

lendemain, la gloire de Hygelac était sur toutes les bouches, et

l’imagination se portait avec un intérêt passionné vers les vaillants

qui dormaient là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un large

festin de cadavres aux loups du combat et aux corbeaux d’Odin! Ainsi

naquit, chez les Scandinaves, le chant d’Hygelac, et il était achevé

depuis longtemps lorsque, à la fin du VIIe siècle, le Beowulf fut mis

par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière on en peut reconstituer

les lignes principales, grâce aux allusions qui y sont faites à

plusieurs reprises dans le vieux poème:

Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une descente en Frise,

dans le pays des Hetvares[496]. Dans le combat qui s’engagea entre lui

et les guerriers francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses

guerriers jonchèrent le champ de bataille, et lui-même succomba dans la

mêlée, pendant que sa cuirasse et son collier tombaient entre les mains

des Francs. Son vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas

de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des guerriers de

celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans se servir de l’épée, le fit

périr en lui broyant les os de la poitrine sous sa cotte de mailles.

Lorsque les débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf avait

trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti autant que leurs

ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup d’entre eux qui revirent leur

foyer[497].

[496] C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi

l’identité de Chochilaicus avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf

avec les Hattuarii (_Dannevirke_ 1817, t. II, p. 284, cité par K.

Müllenhoff _Z. f. d. A._ VI, p. 437).

[497] Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367,

2502-2509, 2911-2922.

Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos sources franques,

et les complète sous quelques rapports. A la vérité, il fait de Hygelac

un roi des Goths et non des Danois: mais en cela, il se borne à préciser

ce qui est vague chez Grégoire: en effet, sous le nom collectif de

_Dani_ ou de _Nordmanni_, les écrivains francs, même au IXe siècle

encore, étaient habitués à désigner indistinctement tous les

Scandinaves. Par contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision

en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour le désigner de

quatre noms différents, Frisons, Hetvares, Francs et Hugas. Il s’agit

ici d’un même peuple, pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa

partie. Le _pagus Hattuarius_, indiqué par le _Liber Historiae_ comme le

pays où eut lieu l’action, appartenait précisément à la Frise, qui,

envisagée dans le sens large du mot, allait depuis les confins du

Danemark jusqu’aux bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de Bruges. Ce

pays faisait partie du royaume des Francs ripuaires, et c’est pourquoi

les Hetvares sont ici mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique

de Frisons, de l’autre sous l’expression politique de Francs. Quant à

_Hugas_, c’est, comme on l’a vu plus haut, l’appellation poétique sous

laquelle les peuples barbares voisins des Francs désignaient ce peuple.

C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, dans le _pagus

Hattuarius_, alors compris dans le royaume de Théodoric I, que fut

livrée la bataille, et nous devons nous figurer les Scandinaves comme

ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant le cours de la

Meuse, selon le procédé que nous les voyons employer au IXe siècle.

Ainsi s’explique le récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric,

apprenant leur descente dans son pays, envoie contre eux son fils

Théodebert, qui leur inflige une défaite, et leur reprend le butin et

les captifs entassés sur leur flotte. Une fois les pirates taillés en

pièces, cette flotte était en réalité prisonnière sur le cours du

fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et il suffisait de

mettre la main dessus.

Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des

indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé.

Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les

Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de

son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de

gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis

aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons

reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples.

Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de

Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne

peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources

franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent

pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la

journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort

peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn.

[498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de

l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann

dans son _Altdeutsches Namenbuch_. Cependant, il est composé de la

manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que

nous retrouvons précisément dans le Beowulf. _Dagoramnus_ c’est le

_corbeau du jour_, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour;

voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne

Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau

annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil).

On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise:

il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la

littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que

par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en

retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes

recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos

chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de

l’existence d’un chant épique sur ce sujet.

Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la

poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte

ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve

amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux

que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux

pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau

sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce

vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les

guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint

Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499].

[499] _Vita Luidgeri_ dans Pertz, _Script._ III, p. 412.

Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir

connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je

l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur

le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà

fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable

en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre

chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail

si pittoresque et si vivant: _oneratis navibus... rex eorum in litus

resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps

secuturus_. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des

agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous

les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante

image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique

s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source

populaire.

Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre

vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la

poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement

occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une

île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une

grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les

populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des

merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà

tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500].

[500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle,

ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger

de Xivrey, _Traditions tératologiques_, Paris 1836, et d’autres, par

Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. V (1845), p. 10.

Müllenhoff (_ibid._ t. XII, p. 287) conjecture avec raison que

c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre

cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien

de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De

civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in

Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in

nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis

videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse

crediderim. Sur quoi Poujoulat, _Hist. de saint Augustin_ (5e édit.

Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute

d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à

mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de

l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises

d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à

attribuer à des êtres humains.

Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne

l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre

sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue

par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc

était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit

y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il

n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un

personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un

demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde

des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la

tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune

raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire

pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la

poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de

l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en

s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon

l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire

de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà

revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de

Grégoire.

[501] Rajna p. 110.

Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule

trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard,

une même inspiration devait dicter le _Ludwigslied_ aux habitants de la

même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes

conditions. Mais le _Ludwigslied_, lui aussi, avait disparu, de telle

sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au

monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir

laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le

répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de

poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le

sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de

l’histoire!

[502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à

l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en

1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von

Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans _Elnonensia_,

publié par lui et par Willems, Gand 1837.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 29 / 108 题