Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517]

[517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. _ibid._ v. 1549.

Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections

patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En

voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en

a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits

populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions

faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des

Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire

tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends

rapidement l’examen de ces quatre points.

La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient

s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son

royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons

ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses

manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe

de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un

devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre

en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages

germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge

et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité

du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou

gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à

table avec autres chevaliers ou gentilshommes, _ledit roy d’armes ou

héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui_, et lui virer le

pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou

gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette

querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de

Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de

discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en

son estat, _on lui venoit au manger trancher la nape devant soi_.»[519]

Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors

archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune

Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de

l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre

d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui

coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table

du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme

Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon,

seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et,

aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de

l’ennemi[520].»

[518] Cités par Ducange s. v. _Mensale_.

[519] Id. ibid.

[520] Jean de Leyde, _Chronicon Comitum Hollandiae_ XXXI, 50, et

Willem Heda, _Historia episcoporum Ultrajectensium_ cités par

Ducange l. l.

Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans

l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve

de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine

légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre,

de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la

même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas,

qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si

détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire

populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la

vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est

pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie

quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son

tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le

présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup.

Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à

Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge

est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le

Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose

du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un

grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que

l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du

mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les

Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre

qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que

la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue

également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de

l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a

passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont

inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions

nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son

frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre

son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être

vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un?

Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire

populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu

que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs,

c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits

d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute

antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou

la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la

place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde.

[521] Cassiod. _Variar._ IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. _Bell. Goth._ I,

12, p. 65 (Bonn); _Anon. Vales._ 70 (éd. Eyssenhardt à la suite

d’Ammien Marcellin).

[522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie,

une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la

naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font

pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod.

_Var._ l. l.

[523] Proc. _Bell. Goth._ l. l.

Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par

Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition

des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait

commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il

est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que

Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin

d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine

par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas

lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois,

comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire,

il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait

allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il

met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la

première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut,

s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne

fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle

de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et

de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de

Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle

la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question

dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que

par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre

source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la

réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de

l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a

consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne

saurait être contesté.

[524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source

annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a

guère lieu de supposer que _Thuringiens_ soit ici pour _Tongriens_,

les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance,

employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer,

d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les

Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il

dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la

mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière

indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu

en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé

les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps

pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette

partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne

semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens.

[525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15.

Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion

de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses

personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire,

qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la

première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est

longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent

d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort

volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en

avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition

n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins

accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut

retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait

parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa

bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens;

ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de

l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place

quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette

observation faite une fois pour toutes, je continue.

Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement

poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule

imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des

atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on

ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des

faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et

avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort

éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est

l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire

historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que

ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance

intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée

comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la

fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel.

J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire

tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des

guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été

fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont

légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se

présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au

plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale

suggérait cette facile explication de la défaite[527].

[526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de

Paris, Regino, _Chronicon_ a. 887; celui de la ville de Crémone

assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, _Ligurinus_; celui du

roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus

II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht

(Vossius, _Annal. Holland._ I, p. 44); celui des Flamands à la

bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version

française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des

séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII).

[527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo

lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée

exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française

serait allée se précipiter et s’écraser:

«Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre

droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur

effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout

à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les

canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les

Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.

L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à

pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son

double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y

poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en

arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en

l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer,

toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise

pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne

pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent

pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair

dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants,

on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade

Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la

bataille.» _Les Misérables_ IIe part., liv. I, ch. 9.

Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains

allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer

l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par

Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou

encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin

creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité:

«Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés.

Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir.

_Ils atteignirent la crête._ Ney les dirigeait, en suivant le côté

ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et

celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la

partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de

1815_, p. 278, Bruxelles 1857.)

Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de

fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi

imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du

moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement,

de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les

fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire

selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528].

[528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce

renseignement dans son _Mémoire sur la bataille de Courtrai_ (dans

les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B.

Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La

question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la

plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par

les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a

été gagnée grâce à ce stratagème.

Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du

récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine

populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise

pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le

fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique!

Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du

génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de

Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de

cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des

morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se

rapprochent beaucoup de celle-là.

[529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de

cadaveribus _jussu ducis_ factus in torrente Vergelli, modii duo

annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura.

Florus II, 6, 18.

Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat,

in flumine Vergello corporibus Romanis _ponte facto_ exercitum

transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum

egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX,

2, § 2.

J’ai souligné dans ces deux passages _jussu ducis_ et _ponte facto_,

desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques

n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font

l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le

résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la

littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire!

Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille

navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne

peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est

répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il

gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du

combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère

Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres

restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des

vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même

livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant

de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le

sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne

nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put

traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug

roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du

même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus

apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à

pied sec[535].

[530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis

impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec

minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris

constraverant sinum... Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere

puppes, etc. Saxo Gramm. _Gesta Danorum_ V, p. 156, Holder.

[531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili

ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus

est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus

insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40.

[532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec

aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab

uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra

se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis

jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi

viventes. Fredeg. IV, 38.

[533] _Liber Historiae_ c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse

fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non

valeret pro sanguine coacolata.

Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute

sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini

gladio evaginato super ipso populo.

[534] _Chronicon Polonorum_ I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen

transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed

quaedam itineris siccitudo. (Pertz, _Script._ IX, p. 430 et 432.)

[535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel,

_Forschungen_ IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les

textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est

pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne

ici un pont de cadavres.

Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut

jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée,

il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De

pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui

ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du

génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce

livre, et je n’écris par pour le convaincre.

L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet

comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des

promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux

prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour

qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas

qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie

manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que

Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire

dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à

accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu

sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la

laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son _multi tamen adserunt_,

tout comme, plus haut, le _tradunt enim multi_ à l’occasion de l’origine

des Francs[536], ou le _quidam adserunt_ au sujet de la descendance de

Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà

plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il

eu encore une autre raison pour prononcer son _ignoramus_. La variante

de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait

faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le

père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur

nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent

dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double

version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois

cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la

version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que

coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses,

et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne

sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du _Liber

Historiae_, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de

Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces

paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire,

il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui

est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il

fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples.

Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait

encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de

Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur

existence historique.

[536] V. ci-dessus p. 102 et 103.

[537] V. ci-dessus p. 152.

[538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage

de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour

faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit.

II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de

Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir

sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement

la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de

l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir

prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV,

p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas

porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par

autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir

combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric

qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si

Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout

en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a

manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la

rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à

ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y

voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische

Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative

de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen

Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le

Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de

cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il

est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes.

[539] K. Müllenhoff, _Die Austrasische Dietrichssage_. Cette confusion

explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la

victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père

Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le

moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le

père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre.

Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être

analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne,

en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous

les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de

Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit

complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte

pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric,

après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit

trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de

honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du

peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet,

l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle

réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans

l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que

le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les

esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même

situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là

aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un

intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple

un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront.

Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe,

plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide

triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du

premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui

a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à

la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir

connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite

en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai

que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé,

en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de

Hermanfried à sa promesse: _Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus

est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat_. Mais ces paroles, qui

ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son

peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est

probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se

rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits

d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la

diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles.

De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde

guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans

la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les

Francs: _Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam

redigunt potestatem._ Puis viennent des renseignements qui ne sont

certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des

souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour

bien historique:

_Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum

captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem

postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum

conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem

construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in

tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540]._

[540] Greg. Tur. III, 7.

Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier

récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux

artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il

est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans

doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger.

S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait

coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées

de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute

cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un

échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins

l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source

elle-même lui en imposait une autre.

De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée

lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc

supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon

dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541]

[541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une

espèce de _fableau_ indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre

opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa

atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra

turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica:

testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa

Iliade.» O. c. p. 106.

Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une

satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois,

tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public

tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur

par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis

abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le

mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne

devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa

maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits

de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric

semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un

beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une

illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric

se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire

rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce

qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa _geste_. La

mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière

approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du

cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer

poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré

précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au

genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que

chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de

Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais

livrée de mémoire de Franc[544].

[542] Rajna l. l.

[543] Greg. Tur. II, 37.

[544] Fredeg. IV, 38.

Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes,

particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les

motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de

l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la

narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement

les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort

défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les

mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte

Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on

les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La

concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions

franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également

le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un

contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut

tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie

qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que

si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et

que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait

disparaître les contours.

[545] Procop. _Bell. Goth._ I, 13, p. 69, Bonn.

[546] Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn.

Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. C’est bien peu

pour un personnage de cette importance. Mais cela se comprend.

Théodoric, comme tous les rois austrasiens, est hors de la portée du

regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné sur ce qui se passe

en Bourgogne et en Neustrie, Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie

orientale du royaume franc. Il y a dans ses notions sur l’Austrasie des

lacunes considérables. Théodoric partage chez lui la destinée de son

fils Théodebert et celle de son petit-fils Théodebald, et encore celle

de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le contemporain et l’ami de

Grégoire. Il a laissé dans l’ombre le règne de tous ces princes, tandis

que, son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire jour par jour

la carrière de Chilpéric et de Gontran. Et toutefois, Théodoric, on l’a

vu plus haut, a occupé une grande place non seulement dans l’histoire,

mais encore dans la poésie[547]. Nous avons ici une preuve, et des plus

convaincantes, de la singulière parcimonie avec laquelle Grégoire de

Tours a puisé dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à

côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en rendre compte, et,

dans tous les cas, sans en tirer parti pour sa narration, aimant mieux

laisser Théodoric en dehors de son récit que de l’y introduire sous le

patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là quelle erreur on

commettrait en voulant juger de l’épopée mérovingienne d’après le peu

qui en a passé dans les pages de ce chroniqueur.

[547] V. ci-dessus p. 53 et suiv.

Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce prince, qui a régné

de 533 à 548, était peut-être de tous les rois francs le plus digne

d’inspirer la poésie épique. Ses grandes qualités guerrières[548], sa

justice, sa piété, sa clémence, sa beauté royale[549], sa fidélité à ses

amis[550], c’était là un ensemble de dons bien fait pour charmer ses

peuples. Ajoutez à cela les luttes qu’il dut soutenir dans sa jeunesse

contre ses oncles pour défendre son héritage[551], les vicissitudes

dramatiques de ses amours[552], l’éclat dont il sut faire briller

l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par les armes,

enfin, la mort tragique qui mit fin d’une manière prématurée à sa

brillante carrière[553], et vous comprendrez la place qu’il dut prendre

dans le souvenir et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. Aussi

entra-t-il de bonne heure dans leur épopée nationale, d’où il passa

bientôt dans celle de toutes les tribus germaniques. Il avait été, de

son vivant, associé aux combats et à la gloire de son père: la poésie

populaire s’en est souvenue, et elle a si bien uni leurs deux mémoires

qu’elle est arrivée, sinon à les confondre, du moins à attribuer à

chacun d’eux ce qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons à

plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de son père comme son

lieutenant: c’est lui qui va refouler les Danois[554]; c’est lui qui va

reprendre aux Visigoths le midi de la Gaule[555]; c’est lui qui tire son

père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire la coupe donnée

à celui-ci par Théodoric[556]. D’autre part, la tradition nous montre

Théodebert accompagnant son père en Thuringe[557], et assure que c’est

Théodebert qui a fait périr Hermanfried[558].

[548] Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ

ἀναγκαίου τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn.

[549] Elegantem et utilem. Greg. Tur. III, 1. At ille in regno

firmatus, magnum se atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat

enim regnum cum justitia regens, sacerdotes venerans, eclesias

munerans, pauperes relevans et multa multis beneficia pia ac

dulcissima accommodans voluntate. Id. III, 25.

[550] Id. III, 23-24.

[551] Id. III, 23.

[552] Id. III, 27.

[553] Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36.

[554] Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. _Liber Historiae_, 19.

[555] Greg. Tur. III, 21-22.

[556] Id. III, 7.

[557] _Liber Historiae_, 22.

[558] Fredeg. III, 32.

Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux physionomies poétiques.

Ce qui la rendit inévitable, c’est que les deux héros portaient des noms

à peu près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif deux

radicaux dont le premier, _theod_, leur était commun. Or, il y a dans

l’onomastique allemande du moyen âge une tendance incontestable à ne

tenir compte que de l’un des deux radicaux, l’autre--c’est ordinairement

le second--pouvant s’échanger contre un équivalent[559]. Il se fait

qu’ainsi on a pu facilement donner à Théodebert le nom de Théodoric et

_vice versâ_, et rien n’a dû aider davantage à la confusion des deux

personnages. Cette confusion n’est pas allée jusqu’à la fusion: les deux

héros ont gardé leur individualité, mais ils ont fait un large échange

de leurs qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était déjà au Xe

siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a gardé dans la poésie allemande

du XIIIe siècle ce nom traditionnel de _Hugdietrich_. Quant à

Théodebert, il paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, partie

à celle de _Wolfdietrich_, partie à celle du _Roi Ortnit_[560]. Je ne

sais si la juvénile et mélancolique figure du héros que je viens de

nommer n’a pas conservé mieux qu’une autre l’impression que Théodebert

avait faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque en passant

que la légende les fait périr tous les deux victimes d’un accident de

chasse qui prend naturellement, dans le poème, un caractère des plus

émouvants. Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment débrouillé

les éléments qui ont servi à constituer le vaste cycle poétique des

_Hugdietrich_ et des _Wolfdietrich_, et il convient de ne pas chercher à

en savoir plus qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire

voir combien il est fécond en traditions épiques.

[559] Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach

est tour à tour appelé _Ansbertus_ et _Ansbaldus_ (Bréquigny et

Pardessus II, p. 291). Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder)

on lit: Gotricus qui et Godefridus est appellatus. Il s’agit ici du

roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. Dans le nécrologe

de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse Ermesinde est

appelée _Irmengardis_. (_Public. de l’Instit. Grand-Ducal_, XXIX, p.

357.) On pourrait multiplier ces exemples.

[560] Les trois poèmes de _Hugdietrich_, de _Wolfdietrich_ et

d’_Ortnit_ ont été l’objet d’une édition critique dans le _Deutsche

Heldenbuch_ de Karl Müllenhoff, par Amelung et Jaenicke, t. III et

IV.

CONCLUSION.--L’existence de nombreuses chansons épiques sur Théodoric I

et sur Théodebert I nous est attestée de trois manières:

1º Par le témoignage formel de l’auteur du IXe siècle;

2º Par les poèmes allemands du moyen âge dont ces princes sont devenus

les héros, et qui eux-mêmes mettent en œuvre des chants plus anciens;

3º Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns sont

manifestement empruntés à des chants épiques, et dont les autres portent

la trace de l’impression profonde que les figures des deux héros ont

faite sur le chroniqueur franc.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 31 / 108 题