La deuxième guerre de Burgondie.
Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est
empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de
Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme
si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes
qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la
narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet
plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans
cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et
où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font
verser.
Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie.
Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en
avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement
les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait
d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur
le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut
ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les
porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant
auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer
de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric,
qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations,
elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que
Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi,
Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un
mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le
crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le
cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard
lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des
conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais
la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.»
Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune,
qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours,
abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après
y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la
vengeance divine marchait sur ses traces.
«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir
et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me
repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation,
souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma
mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la
Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes
furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba
dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il
allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans
ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que
Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara
de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre,
voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus,
alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et
que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés,
Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu
les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu
périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes
fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa
d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on
marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre
maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre
les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un,
il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr
Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et
fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en
appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les
liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille,
promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se
rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux
mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et
Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de
son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant
d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu
de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une
pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs
forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les
Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après,
Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses
enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les
jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient
Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].»
[471] Greg. Tur. III, 5 et 6.
Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de
l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes.
Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses
austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante.
Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs
qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la
punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur
appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans
les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras
d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les
coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine,
et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur
les cadavres des coupables.
[472] Cf. ci-dessus, p. 307.
Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui
fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette
idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les
divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en
trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la
vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été,
sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous
les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes
constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans
compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé
avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et
ne laisse pas de produire un grand effet.
S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous
rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de
l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes
catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes:
idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et,
par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont
elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la
conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour
fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le
parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans
lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans
cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont
une incontestable historicité.
Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de
Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous
la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son
père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du
pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un
recueil d’_Annales burgondes_ qui ne pouvait avoir passé sous silence un
événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas
raconté dans la version authentique du _Passio S. Sigismundi
martyris_[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière
absolument objective--ce qui n’est pas le cas--ce document ne pouvait
pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros?
[473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris
sui injuste occisus est. Marius a. 522.
[474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und
Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par
les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III,
33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6.
Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été
commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années
plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le
raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers
avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal.
D’ailleurs, Marius d’Avenches et le _Passio Sigismundi_ sont d’accord
avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le
premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne
le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant
que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans
fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une
confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius
que du renseignement du _Passio_.
[475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus
Francis traditus est, et _in Francia_ in habitu monachali
_perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus_.
Marius Aventic.
Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et
Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt
ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae
perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum
demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt.
_Passio S. Sigismundi_ c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510.
Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans
laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le
souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand
nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient
pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par
la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476].
[476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo
anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique
interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524.
La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la
tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire
autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je
crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des
circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant
les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes.
L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons
tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement,
c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout
ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est
si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de
l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le
procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants
des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la
vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa
mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos
blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie
sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa
dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit
aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie
antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience
populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus
à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère
faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au
moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la
littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en
scène: ce sont les _stjupmoedrasoegur_ ou _sagas de belles-mères_[477].
A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous
pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre.
D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non
seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée
par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523),
Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs
années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la
marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer
comme une simple amplification de Grégoire.
[477] Cf. R. Heinzel, _Ueber die Ostgothische Heldensage_ dans
_Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe_.
Wien 1889, t. 114, p. 7.
[478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto,
eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus
ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III,
5.
[479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der
Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2.
Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un
motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise
par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur
demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus
haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin
d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs,
même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif,
notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de
le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance,
pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle
attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère
sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre
au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui
n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a
entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de
magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment
où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la
promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier
engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui
cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond
silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit
Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne
Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement
lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la
tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne
reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui
vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de
ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement
comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes
œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son
propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux
que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel
entassement d’invraisemblances!
[480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant
d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont
essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre
prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le
meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir.
(Daguet, _Hist. de la Conféd. suisse_, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.)
Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de
Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors
l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch.
XXXVIII, et Henri Martin, _Hist. de France_, n’ont découvert ici
aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un
personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime
devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens.
Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon
lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de
Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si
le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était
catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au
catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de
dire une sottise.
On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le
nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination
populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment
de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les
instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû
se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de
leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud,
dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard,
l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette
intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit
facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses
parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais
l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est
rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne.
Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît
que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On
peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique
constituant une histoire suivie, cela est impossible.
[481] Ci-dessus p. 245 et suiv.
[482] On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle
manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le
caractère leur échappait, se sont évertués à innocenter sainte
Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente avaient de bien pauvres
arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de Clotilde ont
affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à
entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné
Théodoric, qui était un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à
leur expédition. «En tout cas, continue le docte abbé, si le
discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par
ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans,
par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes,
peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque
Aredius bourguignon. Et c’est ce récit habilement et méchamment
répandu dans les masses qui est parvenu à Grégoire de Tours.»
Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée à la place
de l’invention poétique et inconsciente: toujours la fraude à la
place de la poésie! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi
dans ses conjectures, qu’il finit en supposant que le tout pourrait
bien être une interpolation! (_Annales de philos. chrétienne_, déc.
1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, dans son mauvais livre
intitulé _Erreurs et mensonges historiques_, t. V, se hâte de
proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus,
mais en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en
question n’est qu’une interpolation!
Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de
Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première
partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres
précédentes, il résume des données plus détaillées: _Sigismundus vero,
dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et
filiis captivus abducitur._ Le récit du _Passio Sigismundi_, dont nous
avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort
heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur
et la vie.
«Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les
Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait
dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement,
se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de
le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et
prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse
dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes
vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux
tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du
monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs
qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi
comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui; il fut
enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang
innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes
de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous
bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un
endroit nommé Belsa, etc.» (V. le reste plus haut.)
Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de
foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs
de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus
de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande
confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont
elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le
_dum ad sanctos Acaunos fugire nititur_. Elle-même est confirmée, dans
sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de
ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de
Marius, qui dit: «Sous ce consul, _le roi Sigismond fut livré aux Francs
par les Burgondes_, et conduit en France _sous l’habit monastique_; là
il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils.»
Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire,
nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le
lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des
victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois
sources à la fois: rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu
être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et
du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère
possible d’en douter; la poésie populaire a naturellement arrangé les
paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique
possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des
enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis; or, les deux aînés de
Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca,
devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé
aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir
de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre
part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de
légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger
d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux
prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays,
c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de
l’esprit populaire: dans les deux cas, elle trahit le travail de
l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en
doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est
une amplification.
[483] La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa
victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4): il
s’agit donc ici d’une pratique usitée chez les Francs.--Sur des
juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. Greg. Tur. VII, 23.
Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de
Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques
embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le
souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement
dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une
couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit,
puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a
succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la
victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en
réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la
transformant quand même en une victoire? On n’imagine pas facilement un
ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à
changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu
du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait
remporté la victoire? D’ailleurs, le _reparatis viribus_ cadre mal avec
tout cet épisode: si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de
réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis,
immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la
paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait
reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de
reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et
essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur
alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable! Il y a donc,
dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect,
et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs,
un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture
va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur
franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus
indépendants d’esprit.
Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des
_Annales_, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente
d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius:
_Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des
Francs, et Clodomir y fut tué_[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il
y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite
de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont
passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur
de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que
Grégoire.
[484] Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia
praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a.
524.
Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius,
ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour
l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias,
mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de
première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident:
«Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation
de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la
bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les
Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait
jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis.
Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux:
à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules,
et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés... Les
Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son
armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement
des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs
terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse,
et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée
franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485].»
[485] Agathias, _Histor._ I, 3 (Bonn).
Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un
ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé
aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre
que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire
reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit.
Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son
application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que
l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire
tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre
victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce
prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois
francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs
pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est
étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes
franques à Vézeronce. Pourquoi cela? C’est parce que rien n’est plus
naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses
chefs; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de
la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au
contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite.
C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à
laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à
expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie
pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des
peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se
concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte
de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux; on s’arrange de
telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus
éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante
préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur
de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent
surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées
semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de
sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné,
l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes
les physionomies poétiques apparentées à la sienne.
[486] Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire:
Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt,
Agustidunumque obsedentes, cunctam, fugato Godomaro, Burgundiam
occupaverunt, III, 11.