Les meurtres de Clovis.
Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable,
c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le
caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis
avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des
meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et
pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse
mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de
Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous
examinerons successivement.
[437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute
une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois
ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays
contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M.
Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M.
Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort
improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique»
(_Romania_, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans
hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques
compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque
de Tours, familier de la cour mérovingienne.»
Dans le premier, nous voyons _comment Clovis devint le roi des
Ripuaires_. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi
Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir,
tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le
jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de
Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous
sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer
des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt.
Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se
baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête
d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à
Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est
arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon
parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je
voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de
Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort.
Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je
ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je
n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un
crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil;
j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez
sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition:
ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi
qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440].
[438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu
plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod
fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit
(_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3:
«Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de
Clovis.»
[439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que
l’épisode fait défaut dans le _Liber Historiae_, et, par suite,
également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise
par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth,
_L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 98.
[440] Greg. Tur. l. l.
Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons
du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé
Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris
ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans,
avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de
Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné
Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré
plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui
nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils
nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel,
selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les
exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse
blessure.
[441] Id. II, 37.
[442] V. ci-dessus p. 282.
Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la
saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de
couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à
Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la
Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit
passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est
irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on
se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le
nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer
les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire
reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et
acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et
le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme
un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus
conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité
physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le
roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il
suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt
incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas
repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la
provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste
pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un
bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt
pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En
outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une
nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en
garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche
de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des
événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de
le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et
reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi
l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions
que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne
s’apercevait pas lui-même.
[443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du
Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.
[444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde
et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci
se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle
en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et
le presse du genou pour étrangler sa fille.»
[445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains
dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le
cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de
son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant
Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi
succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf.
Loebell, 1e édition, p. 224.
[446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat,
oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur,
ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia
intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis,
uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas
excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et
Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc
tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus
amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si
rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis
exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret
opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._
(_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie
de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet,
III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des
textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils
soient.
[447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In
viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed
velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II,
41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir:
Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre
quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire
mérovingienne que _déposer un roi_ et le _tondre_ sont deux termes
synonymes.
La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt
Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de
chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein
midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant
qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son
fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre
contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis
complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le
discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que
Chlodéric, à son insu, commit le parricide.
Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier,
incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des
récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le
discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est
là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice
particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment:
_Pendant que je naviguais sur l’Escaut_. L’Escaut est le vrai fleuve des
Francs Saliens. _Naviguer sur l’Escaut_, c’est une expression qui, pour
un souverain de ce peuple, signifie autant que: _se promener chez soi_.
Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces
Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu
à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi
de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien
de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de
soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner
deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit
et l’a refoulée ici.
[448] Voir ci-dessus, p. 199.
La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce
qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus
grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se
fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air
innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur
lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait
final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple
doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que
de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple
barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique
d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet
d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance
presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du
héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son
usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence
sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus
infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou
quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les
lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et
qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge
plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la
fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux
que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la
chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les
temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un
peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449].
[449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de
M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs,
dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert,
Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme
dues à la ruse et à la trahison... L’individu peut raconter comme de
beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont
fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste;
l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions
particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de
l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un
exemple unique.» (_Romania_, XIII, p. 605.) L’exemple est loin
d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je
rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant
les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays.
V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur
un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos
jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une
statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à
Clovis.
Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et
n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait
dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions
esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une
espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main
répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger,
de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été
frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait
entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis
ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il
n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version
contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique
formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes
en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété
dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé
dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la
gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la
gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée
entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la
fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.--C’est ainsi qu’il
fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._»
Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une
fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les
singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne
passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De
même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux
qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les
lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les
histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans
leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui
fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont
justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau
Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale
chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le
contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis
civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la
plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson
franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le
deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé
celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de
prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il
n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est
que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à
deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a
fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait
entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable
Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de
ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant
lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il
faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].»
[450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, _Défense de l’Église_,
etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements
racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas
avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de
Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais
sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité
des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint
évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a
été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop
pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi
lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli
innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir
mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus
vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von
Tours_ p. 263, et d’un Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_,
p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une
expression biblique.
La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi
clairement que cela se peut, dans le _dum navigarem per Scaldem_. Cette
expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut
comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps
où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège
du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité
antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le
chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières
années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine
flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce
milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même
raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus
civilisées. Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne le connaissent que par
Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.
L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire
de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup
plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et
populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre
contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant
que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui,
s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit
couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le
diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son
fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il
repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été
rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et
au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451].
[451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en
une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et
regnum suum sibi subdedit. Le _Liber Hist._ la passe entièrement
sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit
d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.)
Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le _fertur_ ne
laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs
avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de
ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des
détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale
du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles
ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il
a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les
résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de
Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de
Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait
par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose
qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à
l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on
peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition
du détail vivant.
[452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero
particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove
l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.»
Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute
barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le
mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples
germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on
retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un
arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il
n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr
avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est
frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus
haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle,
un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle
n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son
peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne,
ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous
avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait
être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la
poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué
plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur
n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si
l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans
l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est
du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi
la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur
chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au
point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus
tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière
de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas.
N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de
distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de
la race mérovingienne[453].
[453] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 1: Neque regi aliud relinquebatur
quam ut, regio tantum nomine contentus, _crine profuso_ barbâ
summissâ solio resideret... Et le même auteur nous apprend _ibid._
que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus
atque in monasterium trusus.
L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque
et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce
qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de
Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui
porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates,
attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la
victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme
Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille
penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté
des deux vieilles légendes nationales.
[454] Tite Live, _Histor._ I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de
rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout
comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis
saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis
convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum
reliquit Cato! Cicer. _Brutus_ XIX, 75. Gravissimus auctor in
Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut
deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes
atque virtutes. Id. _Tuscul._ IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10.
Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert
que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous
dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine
il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un
certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était
l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait
n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo
fertur... dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son
Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces
deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les
gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils
prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour
aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions
pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et,
interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et
pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage,
Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis
les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire.
«Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié
en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la
tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais
porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant
ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux
frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis
leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous
n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi
votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne
vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux,
s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait.
Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes
victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il
immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient
de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute
la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte
(_fertur_) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au
milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais
aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par
ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à
tuer[455].
[455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. _Lib. Hist._ 18. Roricon IV
(Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).
Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque
manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée
de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais
même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la
chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et
inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui
prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va
périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple
qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable
d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots
empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre
monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne
s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment:
l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans
leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence
de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont
eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour
des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet
ils se tiennent pour satisfaits.
N’y a-t-il pas, dans ce _cela suffit_ qui revient à intervalles
réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à
plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner
son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre
écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en
a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne
se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a
l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses
guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis,
le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui
viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton
Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de
l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour
des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_).
Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se
voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur
suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi
le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes,
chaque fois avec un _crescendo_ de raillerie caustique.
On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que
l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des
pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée
germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que
j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le
même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui
s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans
leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment
mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est
frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une
énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au
courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec
d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis
d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques
pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être
historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les
possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit.
[456] V. ci-dessus p. 38.
Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant
de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est
applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore
par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui,
traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les
paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on
entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe
exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en
question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a
pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut,
dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par
l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît
juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est
l’instrument, même injuste.
[457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV,
42. Cf. Paul Diacre, III, 6.
Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la
monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne
monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal
en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en
morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du
cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps
de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec
profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou:
rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher
un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une
épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou
scandinaves, c’est celle de _distributeur de bracelets_
(_Ringenspender_) ou de _casseur d’anneaux_ (_Baugenbrecher_)[460]. Si
je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson,
Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que
la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et
que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des
_armillae_, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit
les pièces d’or et les baudriers[461].
[458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux
Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné
pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione
meruerat collo apensum gerebat.
[459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis
loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296.
[460] Goetzinger, _Reallexikon der deutschen Alterthuemer_, s. v.
_Ring_. Cf. Allen, _Histoire du Danemark_, trad. Beauvois, t. I, p.
48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les
marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen
d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore
fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables
d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des
hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et
d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux
bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait
couper des morceaux pour servir de monnaie.»
[461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une
forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique:
Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire
leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre
chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle
leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent.
Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille
est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il
devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de
Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis:
«Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me
porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement
germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état
social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence
de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme
institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs
seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique
de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation
nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique
de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés
gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que
les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du _Liber Historiae_ ne
connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le
moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à
Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus
le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de
Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour
lui.
[462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439].
Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien
chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour
la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin
de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de
continuité entre eux: _a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris,
ipsos quoque suae ditioni adscivit.--b) Quibus mortuis, regnum eorum cum
thesauris et populis adquesivit.--c) Quibus mortuis, omnem regnum et
thesaurus Chlodovechus accepit._ Ils peuvent trouver un autre argument
dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et
ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se
plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres
de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors
de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le
couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui
aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin,
si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents,
Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement
entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous
aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le _post haec_
qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de
doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se
suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi
dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera
aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée
par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait
être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux
extrémités[463].
[463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna,
p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la
traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant
aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è
assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir
fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément
légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les
atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé
latin de l’évêque!
Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il
est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la
légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le
détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne
critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a
tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite
par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à
celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux
mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être
affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein
brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les
fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En
effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui,
puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or,
il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui
des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des
autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque,
après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le
narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita
transactis apud Parisius obiit_).
Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la
considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre
des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens
avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder,
abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis
serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une
petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que,
contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les
divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des
Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me
touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule
Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la
crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On
pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré
naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore
transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une
difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre
chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la
monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le
transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif
et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une
langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour
comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas
de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que
ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent
toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique.
[464] Giesebrecht, _Geschichte des deutschen Kaiserzeit_ I, p. 72-73.
Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im
Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44.
[465] Dans Junghans o. c. p. 120, n.
[466] Bornhak, _Geschichte der Franken unter den Merovingern_,
Greifswald 1863, p. 248, n. 3.
Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a,
me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date
dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire
et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le
sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour
qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial.
Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux
faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le
tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la
présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de
ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est
loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à
celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être
interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en
un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment
des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de
manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés:
or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et
avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après
Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour
avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en
486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant
507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune
pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en
soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie
de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est
impossible de lui en opposer une autre.
[467] Junghans p. 119.
Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur
suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de
Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions
essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le
despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la
justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être
que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des
aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que
Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation
contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin
national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à
mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme
Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions
du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous
les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien
établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et
peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil
insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à
l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en
aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le
héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et
constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu
le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se
rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui
attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à
leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce
peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni
la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes
perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et
Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est
incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de
la _Geste de France_.
[468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait,
par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de
celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le
fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou
Godleik (il valait mieux dire Hygelac)... Guithlac prit la défense
du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515
dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au
pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p.
60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir
ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire,
il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent
même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de
Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa
famille.
[469] _Les Épopées françaises_, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces
considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au
sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le
Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est
plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_,
p. 245.)
Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement
de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le
complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par
le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une
simple légende de traître puni dont le _substratum_ historique nous
échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois
singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus
haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer
l’imagination populaire.
Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le
maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule
Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années
après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui
se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci
un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses
guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure
on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver
et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et,
enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu
d’où ils sortaient[470].
[470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire
poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p.
272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en
Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse
ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca
Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus,
saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est
positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte
montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de
Tours Licinius, qui fut son contemporain.