La guerre des Visigoths.
Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent
passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux
siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur
donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur
terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée
s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et
la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte
que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons
du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils
éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant
lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les
marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on
touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et
leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus
qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant,
les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence
qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci
consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie
poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des
légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique.
Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un
miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont
pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux,
où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la
puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur
la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de
Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement.
Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa
combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale.
[373] Greg. Tur. II, 37.
La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il
le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les
Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric
avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et
Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux
frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait
emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il
s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours.
Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les
autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille,
Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor
de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le
pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et
Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore
également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous
devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en
dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il
est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit
ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux,
et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles
provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous
l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles
mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant
les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En
d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est
probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est
une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage
historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit.
[374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf.
Richter, p. 38, n. 2.
[375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé
ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition
populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une
vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne
doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions
religieuses avaient l’importance capitale.» _L’Invasion germanique
et la fin de l’Empire_ p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher
le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui
aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam
proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia
indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit
extensus. Greg. Tur. VIII, 30.
Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui
y représentent les _Annales_ consultées par Grégoire, il se décompose en
un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en
reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au
_Liber Historiae_[376].
[376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération
l’historiette racontée par Hincmar, _Vita Remigii_ 92, d’un flacon
de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour
l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et
d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect
avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy:
née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée
inconnue partout ailleurs.
1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le
conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint
Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite
l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de
Dieu[377].
[377] _Liber Historiae_ c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43.
2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de
piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a
enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous
l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378]
[378] Greg. Tur. II, 37.
3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la
basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un
présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église,
entendent chanter l’antiphone: _Praecinxisti me Domine virtute ad
bellum_, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur
maître[379].
[379] Greg. Tur. l. l. _Liber Historiae_ 17.
4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par
les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain
matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui
franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380].
[380] Greg. Tur., l. l. _Liber Hist._ l. l.
5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes,
lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière
descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les
ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de
l’arianisme[381].
[381] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l.
6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa
campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une
faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville
croulèrent[382].
[382] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l.
7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait
cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique
pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est
obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête
consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon
patron, mais un peu cher en affaires[383].»
[383] _Liber Historiae_ c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de
saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que
Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G.
Kurth, _Les Sources de l’hist. de Clovis_, p. 415-422.
Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos
chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur
place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans
l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La
provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs
manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église
Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le _Liber
Historiae_; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire
dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup
sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est
originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la
bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été
conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et
peut-être à Tours même.
Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité
poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il
est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré.
L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis,
rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le _Liber
Historiae_[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se
conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très
bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié
Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende
relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable
des Saints-Apôtres, tandis que le _Liber Historiae_ l’appelle église
Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de
Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par
Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux
gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur
fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois
par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux
circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette
fondation, au dire du _Liber Historiae_, il faut d’abord écouter
celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple:
«Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie
de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette
terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces
paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un
conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de
mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en
l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit
notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce
conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache,
c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des
bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].»
[384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; _Liber Historiae_ c. 17.
[385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit
basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et _Glor. Confess._ c. 89), et
basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau
de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le
même _Glor. Conf._ c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église,
voir Kohler, _Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte
Geneviève de Paris_, p. XC et suiv.
[386] _Liber Historiae_ c. 17: Tunc rex projecit in directum a se
bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia
beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon
(Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire
incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande
de Clotilde.
Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup
de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à
l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la
mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre
possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son
tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une
hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors,
comme le _bidental_ des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le
guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un
domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le
revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à
l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut
répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification,
dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire.
On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très
antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en
leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le
prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire _pris par la lance_. Chez
les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on
appelait _quiritaire_, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa _quir_ ou
lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété
allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la
même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle
qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas
allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez
les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui,
au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388].
[387] Cf., dans l’Edda, la _Thrymskvida_, où Thor, déguisé en fiancée
du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on
dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at
vigja).
[388] Stanley, _Dans les ténèbres de l’Afrique_, t. I. p. 138.
Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie
spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils
appelaient le _hammerwurf_, c’est-à-dire le _jet du marteau_ ou le jet
de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples
germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes
bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une
soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le
_hammerwurf_ ne servait pas seulement à marquer une prise de possession
initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les
frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes,
l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait
jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus
tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le
souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui
attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle
eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté
divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui
prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles
furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du
marteau.
[389] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, 2e édition Goettingen
1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples
du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi
l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin,
qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse,
appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance
dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» _Ancienne cout. du Limb._
§ 46, dans Ernst, _Hist. du Limbourg_ I, p. 68.
[390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les
légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté
jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le
nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs
prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le
monastère est bâti. V. Wolf, _Niederlaendische Sagen_, p. 422.
Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit
germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait
bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de
légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume
juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les
populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles
auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on
s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du _Liber Historiae_
nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est
d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens.
L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément
imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote
la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que
là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par
notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en
est pas de même des autres circonstances rapportées par le _Liber
Historiae_. Selon lui, Clovis aurait procédé au _jet du marteau_ à la
suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition
des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se
serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance;
il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que
Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les
Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec
cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt
transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus
fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a
contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition
conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert,
et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se
saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser
en un tout logique. Le langage même est tout biblique; _faciens faciat_
est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate,
et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.
[391] Sic fiatur ecclesia _beatorum apostolorum_, dum auxiliante
Domino revertimur. _Lib. Hist._, l. l.
[392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni
constituit. Greg. Tur. II, 38.
Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises
sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur
signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui
remplissent en si grand nombre le _Miracula Martini_ et les autres
recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur.
Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin
n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire
des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une
manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au
malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait
rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles
se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints.
[393] Greg. Tur. V, 14.
La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du
même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel
on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le
mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit,
en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité,
et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là
rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux
yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si
importants par leurs suites changent facilement de caractère.
L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des
puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans
l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche
qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué
du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage
qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur
sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde
Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une
bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière
à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres
de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des
Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul
Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît
lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque
Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne,
chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche
qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis
lors le nom de Francfort (_Francorum vadum_), c’est-à-dire passage des
Francs[399].
[394] Jordanes, c. 24.
[395] Fredeg. II, 60.
[396] Greg. Tur. IV, 44.
[397] Eugipp. _Vita Severin._ c. 29.
[398] Ci-dessus p. 168.
[399] Thietmar Merseburg. VII, 53.
Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce
héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la
Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en
prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et
indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement,
en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les
Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc
qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant
qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau
apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre
forêt dans laquelle il s’était égaré[402].
[400] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_ p. 261, d’après le
_Karlamagnus-Saga_.
[401] Id. ibid. p. 250, d’après _Ogier le Danois_.
[402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle.
Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis
soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans
tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire,
et qu’il est resté à l’état d’anecdote.
J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un
souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée
réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui
n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa
justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne
raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est
peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat
de Poitiers raconte la même chose dans sa _Vie de saint Hilaire_[403],
et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait
assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de
lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans
de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura
été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas
à nous préoccuper autrement.
[403] _Liber de virtute s. Hilarii_ VII, 20 (ed. Krusch).
Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende
sixième? En soi, un accident de ce genre--abstraction faite du caractère
surnaturel que lui prête le récit--n’a rien d’invraisemblable, et
l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables
arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la
première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons
pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la
réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre
épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces
tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme
le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant
477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409],
ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412],
celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous
soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques
relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée
carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre
des _Juges_. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de
Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous
serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui
travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question
ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence,
encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait.
Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi,
sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser,
parmi les chansons de geste, les récits du même genre.
[404] Fredeg. II, 60.
[405] Jordan. c. 42.
[406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.
[407] Id. II, 34.
[408] Id. II, 20.
[409] Id. V, 17.
[410] Id. VI, 22.
[411] Id. VII, 11.
[412] Einhard. _Annal._ 815.
[413] Prud. _Ann._ 858; Rud. Fuld. _Ann._ 858. Sans doute, on peut
s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas
dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et,
d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause
à effet, car il écrit, sous la date de 582: _Muri urbis Sessionicæ
conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit_ (VI, 21), sans avoir
l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son
explication dans le second.
[414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.
Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est
une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait
beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité
du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant
tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles
aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y
mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les
origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés
contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts
d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les
médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la
simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa
cendre, et honni soit qui mal y pense!
Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique.
Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un
caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait
l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il
ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux
hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église
Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final,
rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des
églises neustriennes voisines de Tours.
[415] Voir par ex. Jonas, _Miracula sancti Hucberti_ c. 14 (Mab. _Act.
Sanct._ IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son
maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de
s’éloigner du monastère.
Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la
constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à
classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire
de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès
de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa
puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même,
est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci
est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le _Vita Maxentii_
qui nous a été conservé[416].
[416] _Les sources de l’hist. de Clovis_, etc., p. 415-422.
Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques
faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins
on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé
pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il,
beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les
principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente.
C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et
dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet
épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens
qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des
Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très
dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a
enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands
personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se
souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa
ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il
parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout,
nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues
de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois
ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait
un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric,
appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la
guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps
après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de
Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des
grandes familles de la Gaule romaine[419].
[417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv.
[418] Greg. Tur. III, 2; _Glor. Mart._ 44 et 64; _Vit. Pat._ 1.
[419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18.
Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de
la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un
récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces
par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui,
au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées
pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420].
Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune
son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne.
[420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par
l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de
Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute
particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition
orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit
de Grégoire.»
Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la
guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons
pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure
où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes
héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était
pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé
de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se
poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique
sur la guerre d’Aquitaine?
Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus
réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans
les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de
renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons
barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé
digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par
Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert,
ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au
genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la
ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs
barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les _Annales
d’Angers_, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont,
où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui
ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont
pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils
l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que
le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui
lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son
père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité,
ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros
fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à
Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a
condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop
invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le
jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que
l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de
plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met
dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se
défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail
relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans
notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même
qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien
plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de
Sigebert.
[421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine
Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud
Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur.
II, 37.
Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être
aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et
à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque
chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis
des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas
plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de
Clovis nous est connue par le _Vita Remigii_, qui ne parlait ici que de
Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis
jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman
qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du _Vita
Remigii_, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance
de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à
ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de
nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est
tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est
évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est
passée en dehors de toute participation de Clovis.
[422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita
Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part,
le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires
Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à
Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de
Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré
que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert
avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en
contradiction avec le _Vita Vedasti_, qui nous oblige à chercher le
théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne
sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des
Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum
Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue
identité.
Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a
emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths
et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis,
se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs
épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il
échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette
supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du
danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions
orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique,
c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour
noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la
bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au
vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier,
nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la
prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il
revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la
victoire[423].
[423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis
arbitrantur. Tacite, _German._ c. 6. Mais déjà le _Liber Historiae_,
c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed
propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à
Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem
Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et
patroni sui adjuvit eum.
Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si
Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux,
Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des
souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine
de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement
germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa
provenance.
Dans la partie de son _Epitome_ qui raconte la guerre des Visigoths,
Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias
_fraudulenter_ cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, _discurrente
Paterno legato suo, cernens_, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les
mots en _italique_, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a
ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus
développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du
même Frédégaire. Le voici:
[424] Fredeg. III, 24.
«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui
résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats,
s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu
qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son
parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le
lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne
devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit
auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou
si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils
trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son
message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient
des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa
cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le
roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait
pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs.
Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes
qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de
trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois,
imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible.
Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une
lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec
ses Goths jetterait des _solidi_ en nombre suffisant pour en couvrir le
cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant
s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de
Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une
maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain,
Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment
qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres.
Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: _His
solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos._ Puis
il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui
s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre
Alaric[427].
[425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus.
Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus
efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14).
[426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter
uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot _uxus_ se retrouve
encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius...
extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre
auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui
ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou
s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV
(Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter
_scramsaxos_ corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III,
p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere.
[427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin
I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, _Vita Remigii_ (ibid. III, 378).
Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de
Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est
ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de
survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans
l’espèce, des deux expressions _tangere_ et _tondere_, v. Ducange s.
v. _barba_.
Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été
transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait
simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu
importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre,
c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence,
qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie
narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les
anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait
ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on
remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est
essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles
ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de
celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans
les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale
perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses
et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien
aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs
voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire
lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est
une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi
dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont
empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel,
lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les
cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende
infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante
au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique
usité parmi les barbares. On _couvrait_ un délit à la lettre en en
couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld
entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle
n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative
d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que
Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son
attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit
adéquate[431].
[428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous
avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la
tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85.
[429] V. ci-dessus p. 213, n. [314].
[430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad
Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui
ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum
regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, VI,
53.
[431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint
Louis_ XXII (dans son _Glossaire_ éd. Didot, t, VII, p. 87), et J.
Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, p. 147.
Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette
forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est
rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou
bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à
exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la
composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la
première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu
trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans
quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués,
et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par
contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion
manifeste à l’usage attesté par Frédégaire.
[432] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_ 2e édit. Goettingue 1854,
p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que
cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note,
d’après Mone, _Anzeiger_ 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé
_Katzenrecht_, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand
quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on
étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier
devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement
cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.»
Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus
superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens:
Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto
Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem
Atque viam penitus clausissem vivo talentis.
Le _vivo_, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était
pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition,
tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même
énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera
toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement
ait été celle du _wergeld_. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme
sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la
plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant:
Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque
de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine
mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave.
_Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma
main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe
de la lance_: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne
le saviez pas[433]».
[433] Geyder dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ IX
(1853), p. 157.
Enfin, nous trouvons dans la _Hervararsaga_ un exemple qui se rapproche
singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la
moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse,
mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te
couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi
rouleront les anneaux rouges[434]».
[434]
Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich;
Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes
Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen.
(Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren
Sprachen_, t. LXIX, p. 151.)
On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende
racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver
ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il
raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de
nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus
dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le
récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où
figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre
qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où
ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains
en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en
définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de
cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un
personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des
Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons
d’étudier.
[435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à
payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela
n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées,
dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la
suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le
corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit
rural cités plus haut.
D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient
plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats
entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de
Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux
nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui
était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs
rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où
plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se
réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis
victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas
suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre
du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour
lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière.
Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496
Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en
plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie
de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions
visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en
496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas
autorisé à conclure que les _multa prilia_ dont parle Frédégaire ne sont
pas chose si invraisemblable?
[436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct.
Havn._ dans Pertz _Auctores Antiquissimi_, t. IX, p. 331 (édit.
Mommsen).
(498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam
obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt
capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur
connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le
règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet
auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le
_Liber Historiae_ au récit de la guerre des Visigoths d’après
Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In
Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum
gentem delendam (c. 17). L’auteur du _Liber Historiae_ a _connu_ les
luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de
Bordeaux, et il _conjecture_ que Clovis a dû prendre un soin
particulier de deux villes si disputées.
L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée
par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres
de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier,
deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire
avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui
déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son
chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre
leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents:
c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle
agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de
Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas,
il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour
un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au
moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis
d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant
à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet
dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents
termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur
une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si
bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré
l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté
des fleurs que dans leurs interstices.