La première guerre de Burgondie.
Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux
témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours
(538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux
chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs
puisés tous les deux à une même source, à savoir des _Annales Burgondes_
rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et
Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode
inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source
commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton
épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition
populaire. On va en juger.
[358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire
de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités.
D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre
Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des
Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa
victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à
Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de
Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître
de tout le royaume de Godegisil[359].
[359] Marius Avent., _Chronicon_; Greg. Tur., II, 32.
C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que
Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici.
Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où
il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet
ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois,
mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle
remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à
Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin
de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius
vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et
lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet
Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les
cœurs: il était _jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in
judiciis, et in commisso fidelis_. Lorsqu’il se fut introduit dans la
confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs
de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les
vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais
aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer
un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le
maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage
naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs
s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année
et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué.
Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de
Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de
la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de
foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique,
et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que
celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies.
Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un
récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de
bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le
conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les
plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au
vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que
l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées.
L’enfantillage épique est ici au comble[360].
[360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de
l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire
est _singulière_. (II, p. 44.) Luden, _Hist. d’Allem._ III, p. 79,
Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna
p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p.
206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en
serait confirmée _d’une manière splendide_ par une lettre de saint
Avitus à Aridius (_Epist._ III, dans Baluze _Miscell._) qui
contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à
ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut
se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion
n’existe que dans l’imagination de Jahn.
Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle
d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire
de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources
populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son
récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la
stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va
trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi
des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu
impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable,
et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups!
Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement,
et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va
trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila
sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus,
ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de
tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton
royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des
Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper
les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il
donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la
nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion
d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il
délivra la Gaule de ses ennemis[361].
[361] Fredeg. II, 53.--Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns
des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa
méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le
choquaient le plus.
Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait
reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et
qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de
Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de
l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie
surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout
entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un
si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius
donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu
autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout
expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici
l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès
remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de
développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour
moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les
narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de
Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de
l’épisode d’Avignon.
[362] Jordanes c. 41.
Quel est, au surplus, le héros de notre épisode? C’est notre vieille
connaissance Aridius, c’est-à-dire un personnage que nous ne rencontrons
jamais sur le terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà
apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être le plus épique
possible. C’est le vrai type d’un héros de légende. Il est investi d’une
pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son
maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il déploya lors du
mariage de Clotilde, et du revirement subit que son seul retour
détermina dans les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la
donnée de son rôle poétique: il relève le moral de Gondebaud abattu, il
dispose à son gré de la volonté de Clovis lui-même, il fait du vainqueur
une dupe, et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, c’est le
pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple avaient su peindre, je
veux dire si les Burgondes avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur
ami des légendes, leur historien national eût pu mettre dans la bouche
des Francs les paroles que le _Liber Historiae_ attribue aux seigneurs
burgondes parlant d’Aurélien: _Vive le roi qui a de tels leudes!_
Quelle est l’origine de notre récit? Est-il né parmi les Burgondes ou
parmi les Francs? A première vue, on serait tenté de lui attribuer sans
hésitation une origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du peuple
de Gondebaud; de plus, le héros principal est Burgonde, et cela explique
pourquoi Frédégaire, qui appartient à la même nation, le fait intervenir
à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle qu’une fois. En outre, la
mention des oliviers et des vignobles de la campagne d’Avignon dans le
discours d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple
amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer l’hypothèse
d’une origine méridionale. Il est vrai que, d’autre part, on ne voit pas
comment on aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même,
l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, et cette seule
objection est assez forte pour faire écarter résolument l’hypothèse.
Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode est né dans un milieu
franc. Les Francs étaient habitués à voir leur souverain triompher
partout: il était pour eux, comme tout chef aimé d’un peuple militaire,
un vainqueur invincible. De fait, cependant, la guerre de Burgondie
n’avait pas été un triomphe. Quelle que fût la complaisance de
l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction des faits qui
restaient dans les mémoires, et qui laissaient au retour de Clovis les
apparences d’un insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule
sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, et, peu de temps
après, leur allié Godegisil avait péri sous les coups de son frère sans
qu’ils l’eussent vengé[363]. Il y avait là quelque chose de choquant
pour l’amour-propre national: il ne devait guère supporter que Clovis,
partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, se fût contenté
des maigres lauriers de sa campagne de Burgondie. La trahison seule
pouvait expliquer un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud
aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des Burgondes aurait
été en grande partie soumis, si, au moment décisif, une trahison n’avait
mis obstacle au succès des invincibles armes des Francs. Telle était la
donnée que suggérait spontanément le patriotisme, et c’est sur cette
base que l’imagination se mit à édifier sa légende[364].
[363] Greg. Tur. II, 33.
[364] G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de
Tours_, p. 430.
Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. Ignoré de Marius
d’Avenches, et en contradiction avec le récit de Grégoire lui-même, il a
été imaginé pour mettre dans un plus grand lustre l’expédition de
Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud resta en somme impuni. Au
surplus, je n’entends pas nier l’historicité du personnage d’Aridius.
Sans doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de Clotilde, est
très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait pas s’il n’était le
grossissement épique d’une réalité qui a d’abord frappé l’esprit des
masses[365]. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances
l’imagination épique s’est-elle arrêtée sur lui? C’est ce que nous ne
pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était un des Romains
de l’entourage de Gondebaud. Tous les rois barbares avaient des Romains
à leur service dans les postes principaux. A Ravenne, c’était
Cassiodore; à Bordeaux, Léon de Narbonne; Clovis lui-même avait près de
lui un Aurélien et un Paternus, et l’histoire nous fait connaître un
Laconius qui, comme Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de
Gondebaud[366].
[365] Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le
correspondant auquel saint Avitus s’adresse dans une lettre
conservée par Baluze (_Miscellan._ I, p. 358 _ep._ II et non _ep._
III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, p.
255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu,
mais non que son histoire légendaire est authentique.
[366] Ennodius _Vita s. Epiphanii_ p. 374 dans le _Corp. Script.
eccles._ de Vienne, t. VI.
Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui vient d’être analysé
porte le caractère d’une tradition populaire, il a moins que tout autre
celui d’un chant épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs
autres, le développement organique d’une donnée selon les lois de la
logique populaire, et l’histoire ne semble pas élaborée de manière à
présenter l’apparence d’un tout poétique. D’autre part, ses points de
contact avec la réalité sont nombreux et évidents, et la partie finale,
qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a une couleur historique sur
laquelle il me paraît difficile de se méprendre. Il s’agit du retour
offensif de Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne.
«Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, ayant repris des forces
et dédaignant de payer encore à Clovis le tribut promis, dirigea son
armée contre son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de Vienne.
Lorsque les aliments commencèrent à manquer, Godegisil, craignant que la
famine ne le gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la ville.
Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui avait la garde de
l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé avec les autres, il alla, dans sa
fureur, trouver Gondebaud, et lui apprit de quelle manière il pouvait
pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée par cet
ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea dans l’aqueduc, précédée de
nombreux agents munis de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au
milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. Sur les
indications du traître, ils parvinrent à l’écarter avec leurs leviers,
puis ils pénétrèrent dans la ville, et, pendant que les assiégés
tiraient leurs flèches du haut des remparts, ils les surprirent par
derrière. Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues les
assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et leur livrent
passage. Pris entre deux armées, et attaqué des deux côtés à la fois,
Godegisil s’enfuit dans l’église hérétique, où il périt avec l’évêque
arien[367]. Les Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans une
tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à aucun d’eux; mais il les
envoya à Toulouse au roi Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes
qui avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son autorité tout
le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. Il donna aux Burgondes
des lois plus douces, pour les empêcher d’opprimer les Romains[368].»
[367] Greg. Tur. II, 33.
[368] Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum
episcopo arriano interfectus est. Greg. Tur. II, 33. C’est sans
doute par distraction que Victor Duruy, _Hist. de France_, I, p. 87,
écrit: «Le roi des Francs était à peine éloigné, que Gondebaud
_surprenait_ (!) son frère dans Vienne et _le poignardait_ dans une
église où il s’était réfugié.»
Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit historique qui
contient peut-être une erreur ou une inexactitude, mais qui, d’aucune
manière, ne peut être considéré comme de provenance populaire. Malgré ce
que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus opposé au ton et
aux procédés de la fiction épique. La réalité du siège et de la prise de
Vienne nous est garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera ici
le témoignage[369], et dont le récit s’achemine par les mêmes phases que
celui de Grégoire: siège et prise de la ville, mort de Godegisil,
punition des sénateurs ses partisans, restauration du pouvoir de
Gondebaud sur toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus
abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus: celui de l’aqueduc
et celui des prisonniers francs; mais ces deux épisodes, à supposer
qu’ils ne fussent pas historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par
l’hypothèse d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de la prise de
Naples par Bélisaire[370], et l’on saura le rôle que jouaient les
aqueducs dans la poliorcétique des anciens. Verra-t-on une trace de
l’esprit épique dans ce que Grégoire de Tours raconte des Francs
auxiliaires de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, furent
par lui protégés et envoyés à Alaric? Oui, s’il faut en croire Ranke,
qui, entraîné par sa manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire,
soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont Frédégaire
aurait conservé la forme authentique. Selon lui, la version primitive,
c’est le massacre des Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre
national qui a transformé cette donnée[371]. Je n’en crois rien. A mon
sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se serait bien gardé de
nous raconter que les Francs furent épargnés par un vainqueur généreux;
il nous les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance
héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, sur les cadavres de tous
leurs ennemis.
[369] Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu
circumdedit, captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque
seniores ac Burgundiones qui cum ipso senserant, multis
exquisitisque tormentis morte damnavit regnumque quod perdiderat cum
eo quod Godegeselus habuerat receptum, usque in diem mortis suae
feliciter gubernavit. Marius Avent., _Chron._
[370] Procop. _Bell. Goth._ I, 9, p. 330. (Bonn.)
[371] Ranke o. c. IV p. 354.
Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on sait du caractère
perplexe, prudent, et, en somme, assez humain de Gondebaud, que d’avoir
épargné des hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels,
et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. Il est, au
contraire, facile de comprendre que Frédégaire, qui ne voyait cette
histoire qu’en gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture
qui se présentait d’elle-même à son esprit: Gondebaud, dans sa
vengeance, immolant à la fois tous ses ennemis. La version de Frédégaire
était et devait être la plus vraisemblable pour l’imagination des
multitudes, celle de Grégoire l’est certainement plus aux yeux d’un
lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs trouvé lui-même, dans la
tradition où avait déjà puisé Grégoire de Tours, certains détails
négligés par son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il dit
être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne à la fiction, il
importe peu: ce qui est certain, c’est que l’épisode sur lequel portent
ces variantes est historique et non épique, et que toute l’histoire de
la guerre de Burgondie se présente à nous comme un récit à peine entamé
par l’imagination populaire. L’inexactitude a pu déjà se glisser dans
tel ou tel détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de la
fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le voit, le germe
poétique n’est arrivé ici qu’à la première phase de son développement,
et il est encore loin des caractères qui constituent la chanson
épique[372].
[372] Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke,
soutenant que la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort
avec l’évêque de sa confession sont une invention de Grégoire. Où
donc veut-il que Godegisil fugitif se soit réfugié, sinon dans
l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, était
l’asile le plus sacré? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que
j’écrivais à ce sujet _Rev. des Quest. hist._ janv. 1890 p. 93: «Se
figurer que Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne
satisfaction à ses préoccupations confessionnelles, c’est infliger
un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable d’_inventer_
quelque chose, dans quelque but que ce fût: tous ses écrits en sont
la preuve convaincante... Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses
récits les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27),
ou leur droit d’asile violé (IX, 10), et des évêques expirant de
douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter (IX, 23), est-ce
aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit? Qu’on renonce donc
une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui ne
suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si
généreusement à notre narrateur.» Je ferai remarquer de plus que
Binding lui-même, p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de
Godegisil dans l’église arienne avec l’évêque de sa confession, et
ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion anticatholique de
cet auteur.