Le mariage de Clovis.
L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en ce qu’elle nous
révèle le cercle d’idées dans lequel se meuvent les foules. Ce qui a
frappé l’imagination populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme
prédestiné dont la Providence a fait son instrument de choix, ce n’est
pas le porteur de la mission sublime réservée à son peuple par le
_Christ qui aime les Francs_. Ce qu’elle a retenu de son histoire, ce
n’est pas la conquête de toute la Gaule et la fondation d’un vaste
empire, ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion à la suite
d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose d’un roi entrant avec tout
son peuple dans la clientèle de l’Église catholique. Ces scènes
magnifiques n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. Ils
n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par leur souverain, et
leur coup d’œil n’a pas été assez perspicace pour entrevoir, au-delà de
lui, la nation dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille.
Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et d’orgueil en
recevant Clovis sous les voûtes de ses églises; seul, il a eu
l’intuition de l’avenir dont sa conversion était le gage; seuls, ses
écrivains ont trouvé, pour célébrer ce grand événement, les accents émus
et enthousiastes de la poésie[330].
[330] Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la _Loi
salique_, dont l’inspiration toute catholique procède d’une autre
pensée, on l’a vu, que le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je
pense également à l’auteur du _Vita Remigii_, dont Grégoire de Tours
II, 31, nous fait entendre quelques accents à travers sa prose
d’ordinaire si monotone: Velis depictis adumbrantur plateae,
ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur,
balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totum templum
baptistirii divino respergeretur ab odore... _Procedit novos
Constantinus ad lavacrum_, etc. Je rappellerai aussi les belles
paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis pour le
féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de
l’avenir, que l’histoire a confirmées.
Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires publiques que par
rapport à leur côté individuel et personnel. C’est le héros qui
passionne le peuple, ce ne sont pas les destinées nationales dont il a
la responsabilité, ni les graves intérêts qui reposent sur sa tête. Pour
les Francs, les parties les plus importantes de la vie de Clovis, ce
sont les péripéties de son mariage, c’est le tour qu’il s’est laissé
jouer en Burgondie par un Romain artificieux, ce sont les grands coups
d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont les meurtres par
lesquels il s’est débarrassé de ses ennemis et de ses rivaux, ce sont,
enfin, d’autres aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le
souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre
précédent, nous avons le droit de croire qu’on est loin de connaître
complétement le Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était
beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire de Tours.
Les amours des héros ont été de tout temps un des sujets favoris de la
poésie populaire. Voici la seconde fois qu’une histoire de fiançailles
et de mariage entre dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de
Tours:
«Gondioch, roi des Burgondes, était de la race d’Athanaric, le roi
persécuteur dont nous avons parlé plus haut. Il avait quatre fils:
Gondebaud, Godigisil, Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère
Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, une pierre
attachée au cou; quant à ses deux filles, il les condamna à l’exil.
L’aînée, qui se fit religieuse, s’appelait Chrona, la cadette Clotilde.
Or, comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses
émissaires découvrirent la jeune princesse. La voyant belle et sage, et
sachant qu’elle était de sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui,
aussitôt, envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. Celui-ci,
n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de la
conduire auprès de leur roi. Clovis se réjouit fort de la voir, et il en
fit sa femme[331].»
[331] Greg. Tur. II, 28.
Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu légendaire d’aspect, est
devenue sous la plume de Frédégaire:
«Comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses
émissaires entendirent parler de Clotilde. Et, comme il n’était pas
permis de la voir, Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui devait
tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen qu’il pourrait. Aurélien se
mit en route seul, ayant, comme un mendiant, la besace sur le dos et les
vêtements déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour inspirer
confiance. Arrivé à la ville de Genève, où Clotilde demeurait avec sa
sœur Saedeleuba, il fut reçu par charité par les deux sœurs, qui
pratiquaient l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde
lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui dit à voix
basse: «Dame, j’ai un grand message à vous faire, si vous daignez
m’accorder un endroit où je puisse vous parler en secret.» La princesse
y consentit, et admis en sa présence, Aurélien lui dit: «C’est Clovis,
le roi des Francs, qui m’a envoyé; il veut, si c’est la volonté de Dieu,
vous faire partager son trône, et pour que vous soyez sûre de ses
intentions, voici son anneau qu’il vous envoie.» Clotilde reçut l’anneau
avec grande joie, et répondit: «Reçois cent sous d’or pour tes peines,
et prends mon anneau. Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et
dis-lui que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander sans
retard, par une ambassade, à mon oncle Gondebaud. Que les ambassadeurs
fassent confirmer sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent
en toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je crains de
voir revenir de Constantinople un certain sage nommé Aridius, qui, s’il
arrive à temps, déjouera tout le projet.» Aurélien retourna chez lui
dans le même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières du pays
d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra un pauvre mendiant qui
devint son compagnon de route. Aurélien, qui était sans défiance,
s’étant endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous d’or. A
son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir chez lui, d’où il
lança ses domestiques à la poursuite du voleur. Ils le rattrapèrent et
l’amenèrent à Aurélien, qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours
et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à Soissons, et lui
raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, charmé de l’esprit
et des ressources de Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de sa
nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant contracter amitié
avec lui, promit de la lui donner. Les envoyés, ayant offert le sou et
le denier selon la coutume franque, la fiancèrent à Clovis et
demandèrent la convocation immédiate d’un plaid où elle serait donnée en
mariage à leur maître. Le plaid eut lieu sans retard, et la noce fut
préparée à Châlon (sur Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la
princesse des mains de Gondebaud, ils la firent monter dans une
basterne, et, emportant son riche trésor, ils reprirent le chemin de
leur pays. Mais Clotilde pressentait le retour d’Aridius, qui venait de
l’empire, et elle dit au chef des Francs: «Si vous voulez que je
parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre de cette basterne,
et mettez-moi sur un cheval, puis faisons toute la diligence possible
pour arriver chez vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai
votre roi.» Les Francs lui obéirent et la mirent sur un cheval, et en
toute hâte on gagna la cour de Clovis.
Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait ce qui s’était
passé, et accourait à marches forcées. Arrivé près de Gondebaud,
celui-ci lui dit: «Tu sais que j’ai fait amitié avec les Francs, et que
j’ai donné ma nièce Clotilde pour femme à Clovis?--Ce n’est pas là un
pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un germe de discorde perpétuelle.
Vous auriez dû vous souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le
glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que vous avez fait jeter
sa mère à l’eau, une pierre attachée au cou, et précipiter au fond d’un
puits ses deux frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient
puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans retard votre armée à
sa poursuite, pour la ramener. Il vaut mieux pour vous avoir une
querelle sur les bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous
les vôtres, en butte à la rancune des Francs.» Gondebaud, ayant entendu
cela, envoya une armée à la poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva
plus que la basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde,
arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de Troyes, où
résidait Clovis, avant de quitter le sol de la Burgondie, pria ses
guides de piller et de brûler ce pays sur une étendue de douze lieues à
la ronde. Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis,
Clotilde s’écria: «Je vous rends grâces, Dieu tout puissant, de ce que
j’assiste au commencement de la vengeance de mes parents et de mes
frères[332].»
[332] Frédég. III, 18-19.
Écoutons maintenant la même légende telle que la rapporte au VIIIe
siècle le _Liber Historiae_. L’accord de ce texte avec celui de
Frédégaire apparaîtra d’autant plus remarquable si on se souvient qu’il
ne l’a pas connu; quant à ses variantes, elles ne seront pas moins
intéressantes, parce qu’elles nous aideront à refaire l’histoire de la
légende dans deux milieux différents.
Le _Liber Historiae_, qui s’appuie sur Grégoire de Tours et sur la
tradition, ne sait rien des deux frères de Clotilde massacrés. Il
connaît le personnage d’Aurélien, et il lui attribue la même mission que
Frédégaire, seulement il ne le désigne pas par l’appellation de Romain.
Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, mais il nous le montre
déposant ses habits pour en prendre de plus pauvres dans une forêt,
avant d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la ville où
réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de sa sœur. La première
rencontre d’Aurélien avec cette princesse est exposée un peu
différemment: c’est un dimanche, pendant qu’elle allait à la messe,
qu’il se trouve sur son passage parmi les mendiants, et vêtu comme eux.
Au sortir de l’office, Clotilde leur distribua des aumônes, et le
confident de Clovis profita du moment où elle lui donnait une pièce
d’or, pour baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement.
Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait appeler par sa servante.
Dans le _Liber Historiae_, comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose
le message de son maître en exhibant son anneau comme gage. Seulement,
le _Liber Historiae_ ajoute ici des détails oiseux: au moment d’entrer
chez Clotilde, Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre les
ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, ne gardant en main
que l’anneau; lorsqu’il voulut les offrir à la princesse, ils avaient
disparu et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par ses
gens. La manière dont Clotilde accueille le message a aussi subi
quelques variantes. Elle ne donne pas cent sous au messager pour ses
peines, elle n’accorde pas immédiatement son consentement, ni ne trace
tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire aboutir les
négociations. Elle commence par déposer l’anneau de Clovis dans le
trésor de Gondebaud; elle fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est
pas convenable qu’une chrétienne épouse un païen; toutefois, elle lui
laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en remettra à la volonté de
Dieu.
Le _Liber Historiae_ ne connaît pas l’épisode du sac volé en route à
Aurélien par son compagnon de voyage: on peut croire que c’est parce
qu’il l’a remplacé par celui que nous venons d’analyser. Il ramène
Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, comme dans
Frédégaire, une hâte extrême à conclure le mariage par peur du retour
d’Aridius, laisse un an s’écouler avant de renvoyer une ambassade à
Gondebaud.
Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a pas de peine à obtenir
de Gondebaud intimidé la main de Clotilde, a au contraire, dans le
_Liber Historiae_, de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est le
chef, et lorsqu’il communique son message au roi des Burgondes, celui-ci
se met en colère, affirmant que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis.
Aurélien répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, qui ont
peur d’une guerre avec les Francs, décident leur maître à faire d’abord
une enquête pour savoir ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur,
et si, par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des cadeaux
qui permettraient à Clovis de la dire sa fiancée. L’enquête établit que
l’anneau de Clovis, contenant son image et son nom, se trouve en effet
dans le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui déclare l’avoir
reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud a pour elle des paroles
indulgentes, et la remet, malgré lui d’ailleurs, entre les mains
d’Aurélien, qui l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du
stratagème employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi que de la
vengeance anticipée qu’elle exerce sur le pays burgonde, est passé sous
silence. Par contre, le _Liber Historiae_ sait que, dès la nuit des
noces, Clotilde a demandé à Clovis de se faire chrétien, et de réclamer
sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis fait une réponse évasive sur le
premier point, et lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi
d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations de Clovis;
Aurélien parle un langage plus fier que jamais, et de nouveau les
Burgondes, par peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à
Gondebaud de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, Aurélien le
remercie avec courtoisie, et les Burgondes, pleins d’admiration,
s’écrient: «Vive le roi qui a de tels hommes!» Aurélien retourne auprès
de son maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, le récompense
en lui donnant le château de Melun et tout le duché[333].
[333] _Liber Historiae_ c. 12-14.
Cette version du _Liber Historiae_ est devenue populaire: c’est elle
qu’ont reproduite, non seulement Roricon[334] et Aimoin[335], mais aussi
le _Vita Clotildis_[336]. Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le
_Liber Historiae_, généralement pris pour Grégoire de Tours lui-même, a
été au moyen âge la seule ou du moins la principale source de l’histoire
des Francs.
[334] Dans Bouquet III, p. 6-8.
[335] Id. ib. p. 37 et 38.
[336] Dans _Scriptor. Rer. Merov._ (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je
dirai une fois pour toutes que le _Vita Chlothildis_, qui date tout
au plus du IXe siècle, n’est qu’une copie du _Liber Historiae_,
agrémentée de quelques amplifications oratoires, et enrichie de
quelques sèches notices sur des constructions d’églises. L’Histoire
poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch,
l. l.
Que penser maintenant de nos trois versions? A première vue, on est
tenté d’admettre que Grégoire ne connaît pas la légende relative au
mariage, et qu’il raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis
que les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une tradition née
après lui, et dont chacun nous aurait recueilli une version différente.
Ainsi raisonne encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité du
récit de Grégoire[337]. Mais plusieurs raisons sérieuses militent contre
cette supposition, et je rappellerai en passant que déjà Fauriel avait
ici entrevu la vérité[338]. D’abord, nous savons que les chants
poétiques naissent au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et sont
engendrés en quelque sorte par l’actualité: ils se modifient au cours
des temps, mais ils se rattachent, par leur origine, à une date très
rapprochée des faits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de
Grégoire il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage de Clovis,
et on se créerait un insoluble problème historique si l’on admettait que
cette légende ne s’est formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle
après l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même aurait-il puisé
les quelques détails qu’il a conservés, s’ils ne s’étaient pas trouvés
dans un chant épique, puisqu’il est impossible d’imaginer un autre
document qui les aurait contenus? Il est donc probable que Grégoire a
connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré dans une certaine
mesure. Cette mesure, nous la connaissons déjà, et nous avons vu
précédemment de quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les
détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura gardé le noyau de
la légende, et, en la racontant en résumé, il lui aura donné l’aspect
d’un fait historique. Un examen attentif de son texte, entrepris à la
lumière de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce de
certitude.
[337] Junghans, o. c. p. 55.
[338] Voir ci-dessus p. 12. Richter, dont le livre modeste contient
une si grande somme d’érudition et un esprit critique si juste,
reconnaît aussi, année 492, p. 35, que Grégoire s’est servi d’une
source légendaire dont il a essayé de démêler l’élément historique.
Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, nous fournissent la
preuve qu’il sait plus de choses qu’il n’en raconte. Il dit que les
ambassadeurs de Clovis, qui vont souvent en Burgondie, _trouvent_
Clotilde, la voient belle et apprennent qu’elle est de sang royal. Pour
qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit cachée ou du moins gardée
avec quelque soin: ce _reperitur_ est une allusion assez claire à la
légende de Frédégaire et du _Liber Historiae_. Puis, quand ils ont
obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur maître, ils partent et
l’emmènent en hâte (_velotius_). Pourquoi cette hâte, sinon parce que
Grégoire écrit sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde
cédée à regret et menacée d’être reprise[339]?
[339] Rajna p. 69 et 70.
Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, que les deux
expressions notées, loin d’attester l’existence de la légende au temps
de Grégoire de Tours, en sont au contraire l’origine. Il serait par trop
naïf, en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur un texte
écrit, et non sur le sol vivant de la tradition populaire! Et il est
bien inutile de réfuter une manière de voir qui suppose une totale
ignorance des lois du développement épique.
Mais la remarquable concordance entre les expressions de Grégoire visées
ci-dessus et la légende telle qu’elle est donnée par Frédégaire et par
le _Liber Historiae_ n’en a pas moins besoin d’explication: et, si l’on
ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il ne reste plus
que l’hypothèse d’une source commune. Tout donc nous amène à conclure
que Grégoire a connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu
effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés dans ses
successeurs, de même que plus haut, dans l’histoire de Childéric,
_pacatis occultae Francis_ trahit chez lui la connaissance d’un épisode
raconté au long par Frédégaire.
Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, la version qu’il
connaissait? Celle de Frédégaire ou celle du _Liber Historiae_? C’est
celle de Frédégaire: le _velotius_ n’a aucune signification dans
l’autre. D’ailleurs, la version du _Liber Historiae_ présente un
caractère bien accentué de modernité au regard de celle de Frédégaire.
On y trouve une note plus chrétienne, et une couleur attestant un milieu
déjà plus civilisé. C’est un dimanche, en allant à la messe, que
Clotilde rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église avec
les autres pauvres. La première parole de Clotilde en entendant les
offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne ne peut épouser un païen; elle
déclare ensuite s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose
qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est qu’il se convertisse à
la foi chrétienne. Elle lui parle aussi de sa vengeance, mais ce n’est
plus au sens barbare de la légende de Frédégaire: elle veut seulement se
faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle a droit. En
comparant toute cette partie de l’histoire à la partie correspondante
dans Frédégaire, on ne peut nier que le _Liber Historiae_ n’ait puisé
dans un milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que son auteur
n’ait lui-même arrondi les angles barbares et adouci l’âpreté des
sentiments de la tradition.
D’autre part, l’histoire est devenue, dans le _Liber Historiae_, moins
populaire, moins vraisemblable. L’épisode du sac perdu est parfaitement
clair et logique dans Frédégaire; dans le _Liber_, il n’est plus qu’un
hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par Clotilde dans le
trésor de Gondebaud, simplement en vue de l’y faire retrouver plus tard
pour fournir un argument aux partisans du mariage, a quelque chose de
maladroit et de niais; on dirait d’une ficelle littéraire. Qu’on donne
Clotilde à Clovis parce qu’on a peur de lui, ainsi que le racontent
Grégoire et Frédégaire, à la bonne heure! cela est clair et logique.
Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on a trouvé dans le trésor
de Gondebaud un anneau qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela
est sot; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme primitive du
récit! Je ne dirai rien de la troisième ambassade d’Aurélien et du trait
final: Vive le roi qui a de tels hommes! Toute la légende est écrite
manifestement pour glorifier les Francs et rabaisser les Burgondes. On y
sent, d’un bout à l’autre, l’effort d’un auteur qui veut amener les
faits à prouver quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif
d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire intéressante. Il
s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit aussi de flatter le
patriotisme franc, au risque de gâter le charme du récit. Rien de plus
visible que cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme Ranke ou H.
Martin, n’ont pas su ou pas voulu le voir!
Au reste, nous avons moins à noter les divergences qu’à constater
l’accord: et cet accord est remarquable entre le _Liber Historiae_ et
Frédégaire, qui ne se sont pas connus. De part et d’autre, il y a une
jeune princesse demandée en mariage par un héros, refusée par son père,
et obtenue enfin par ruse, grâce au concours de serviteurs fidèles.
Cette donnée est hautement épique, et on la raconte chez tous les
peuples avec une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel
sont coulées toutes les légendes nuptiales; c’est, pour ainsi dire, la
forme stylisée des histoires de mariages royaux. D’ordinaire, la jeune
princesse vit dans la plus stricte réclusion: nul n’est admis à la voir.
Elle ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va guère souvent,
car Herbert, dans la _Thidrekssaga_, reste bien longtemps sans avoir
cette occasion de voir celle qui est aimée de son maître. Il en est de
même pour Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, quand
elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions pour empêcher
qu’on puisse lui parler! Elle est traitée dans l’épopée germanique
presque comme une odalisque d’Orient[340].
[340] Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes
filles semble considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101,
qui fait ainsi parler la princesse Galeswinthe, s’adressant à la
ville de Tolède au moment de la quitter pour aller épouser
Chilpéric:
_Antea clausa fui, modo te considero totam,
Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox._
Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa fille, et qui
menace même de mort les prétendants, se rencontre dans toutes les
histoires de mariage que nous a laissées l’épopée germanique: dans le
_Hugdietrich_, dans l’_Ortnit_, dans le _Koenig Rother_, dans _Salomon
und Morolf_, dans _Gudrun_ (deux fois), dans la _Thidrekssaga_, et dans
plusieurs légendes reproduites par Saxo Grammaticus[341]. Il y en a même
comme un écho dans le poème des _Nibelungen_, puisque, aussitôt que la
mère de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence à trembler
pour son fils, à cause des hommes de Gunther[342].
[341] VII, 228, ed. Holder.
[342]
51. Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp
Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp
Den vorhte si verliegen von Gunthers man.
60. Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint
Si begunde trûren umbe ir liebez kint
Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man
Diu edele Küniginne dar umbe weinen began.
La demande en mariage écartée, c’est à la ruse qu’on a recours. Tantôt,
le héros parvient sous un déguisement auprès de celle qu’il aime
(_Hugdietrich_, _Koenig Rother_, _Ortnit_); tantôt, c’est un de ses amis
qui se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée (_Gudrun_,
_Thidrekssaga_, légende d’Authari[343]). L’intermédiaire entre le royal
amant et sa bien-aimée est toujours conçu comme le type de l’homme
fidèle et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et qui mène à
bonne fin l’entreprise la plus difficile possible. On fuit avec la
belle, mais on est poursuivi, et, parfois, c’est cette fuite et cette
poursuite qui constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire
nuptiale (_Ortnit_, _Gudrun_).
[343] Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30.
Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, et je dépasserais
les proportions assignées à ce livre si je voulais citer ici toutes les
analogies que m’offre l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira,
je pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs dans ce genre,
et peut-être aussi le plus inconnu; il appartient à la _Thidrekssaga_,
ce monument littéraire du XIIIe siècle où se sont fondues tant de
vieilles légendes.
Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés en Bertangenland
(Bretagne), entendent parler de la belle Hilde, fille du roi Arthur,
mais ils ne parviennent pas à la voir. Leur maître, auquel ils
rapportent ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert avec mission
de demander la main de la princesse. Mais elle était si soigneusement
gardée que ses propres compatriotes ne pouvaient pas la voir, à
l’exception des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à Arthur
le message de son maître, mais Arthur lui répond que, selon l’usage du
pays, il ne pourra voir la princesse que lorsqu’elle ira à la messe.
Herbert reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment cette
occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors d’une grande fête qui a lieu
chez le roi, il est décidé que la princesse se rendra à l’église. Mais
elle y va le visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un
superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant Herbert, qui
connaît le naturel féminin, lâche à côté d’elle deux souris, l’une ornée
d’or, l’autre d’argent. La princesse les regarde, voit Herbert et lui
sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes qui il est.
Herbert décline son nom, mais ajoute qu’il ne veut confier qu’à la
princesse seule le but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre
derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après que tout le
monde est sorti. Puis, à la demande de Herbert, elle obtient de son père
l’autorisation de l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son
aise, avec lui, leur évasion commune[344]. Je passe le reste, qui ne
présente plus le même intérêt au point de vue de notre sujet.
[344] _Thidrekssaga_ dans A. Raszmann, _Deutsche Heldensage_. Hanovre
1858.
Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame
nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est
investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans
limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le
sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les
intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont
sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que
Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit
de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant
de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la
manière poétique.
Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que
celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire
que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu.
Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires
matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message
de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien,
et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345].
[345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains
passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans
Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur
_l’Histoire de Clovis dans Frédégaire_ (même recueil, janvier 1890).
On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde
est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que
les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est
entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits
en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a
coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une
situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses
invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps
devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction
populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps
puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir
la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée
de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction
dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de
Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour
irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle
qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment
qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de
Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et
comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur
l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop
invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique.
C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant
l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou
de dramatiser davantage une situation.
Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât
l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien
embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas
l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si
profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à
chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable
d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au
contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne
pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce
que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et
s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a
fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente,
et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements
superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la
légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de
démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un
caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs
domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas.
Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen
approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau
historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts
de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont,
comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la
poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source
populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils
doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait
admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement
subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire,
d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti
formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus
dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri
victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune
vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain
contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint
Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le
consoler de la mort de sa fille, il lui écrit:
[346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux
lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui
déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire
et du _Liber Historiae_, les traits qui _lui paraissent_ les plus
vraisemblables!
«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos
frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil
royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en
diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce
qui suffisait pour le commandement, etc.[347]»
[347] S. Avit. _Epist._ 5.
Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date,
avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint
Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle
manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud,
parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été
pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On
ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une
sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car
l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance,
dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque
parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme
l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce
degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure
flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de
supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses
aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la
justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un
personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une
explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud
n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien
haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet
éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens
absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par
l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus
personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou
comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera
elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup
toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348].
[348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, _Geschichte der Deutschen_,
Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen
Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo
Troya, _Storia d’Italia nel Medio Evo_, vol. II, part. II, Napoli
1846. _Appendice_.
Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il
disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi
Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de
Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe
conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait
Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle
mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la
foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait
quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on
conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349]
[349] Alph. de Boissieu, _Inscriptions antiques de Lyon_, in-4º, Lyon,
1846-1854, p. 573. Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_,
t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische
Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur
de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud
aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur
politique et pour la justification des misérables enfants de
Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on
avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais
au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination
inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui
ne les forge pas sciemment.
Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des
prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si,
après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il
n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a
pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la
guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle
se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet
événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses
habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une
lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de
Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux
explications possibles: l’explication historique, à savoir
l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,--et elle
choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;--et
l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé
ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des
jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des
Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à
vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations.
Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de
Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles
ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les
harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une
Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son
rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce
aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci.
Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun
intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est
devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la
jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des
siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et
religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de
la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer
en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors
que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses
fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire
horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius
exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa
bouche ces paroles significatives: _Si elle devient puissante, elle
vengera les griefs de ses parents_[351]. Tout le monde nous accordera
sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup,
c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance
prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité
de leur roi.
[350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1.
[351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19.
Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par
notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme
une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas
fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les
crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit
l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si
leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que
Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la
mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà
traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes:
_Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque
ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit_[353]. Mais la loi du
talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec
lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans
explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils
de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On
voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de
Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La
légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le
moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude
parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait
atteints.
[352] Greg. Tur. III, 6.
[353] Id. ibid. II, 28.
[354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem
ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum
gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior
nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis
vocabatur. Fredeg. III, 17.
Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de
Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation
de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à
venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative
que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la
guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le
moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient
récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et
l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la
plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui
prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre
sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu
le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non,
elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud
est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations
de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au
secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se
débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de
l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle
n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses
oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas
les empêcher[355].
[355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette
contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous
dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger
Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra
Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens,
ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit,
Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi
subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un
remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la
logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé.
Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de
Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de
famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc
avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des
milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte
Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de
Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont
l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De
part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la
trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son
héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est
une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le
succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à
son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le
monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la
destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits.
Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un
oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes
les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le
trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui
ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans
le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est
resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est
arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement
le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette
fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et
leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le
christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si
pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses
malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche,
altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la
Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la
fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme
vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans
une conception poétique[356].
[356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques
savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild
dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type
historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je
viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage
cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de
renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die
Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de
Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire
de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le
VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée
germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les
Nibelungen.
Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre
épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique
quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer,
a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de
son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la
légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a
dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé
le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est
rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que
son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a
existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a
déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire
l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les
nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du
personnage. L’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait au VIIIe siècle,
croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de
Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage:
il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu
parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait
naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la
poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent
se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui
les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce
qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être
d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui
était son homonyme.
[357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier
lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a
entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails,
voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p.
77 et suivantes.
On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité
à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer
comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de
faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se
trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison
rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe
poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui
innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des
critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y
avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances
de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds
de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel
l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve
précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui
constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire!
En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le
supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir
des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de
les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces
des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai
qu’ils sont mieux modelés sur lui.