La guerre de Syagrius.
«Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi à sa place. La 5e
année de son règne, Syagrius, _roi des Romains_, fils d’Aegidius, avait
sa résidence dans la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée
Aegidius nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son parent
Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, _Clovis lui demanda de
préparer un champ de bataille_. Syagrius ne se fit pas attendre et ne
craignit pas de résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux,
Syagrius, voyant son armée taillée en pièces, tourna le dos et, fuyant
rapidement, se réfugia à Toulouse, auprès du roi Alaric. Clovis fit dire
à Alaric de le lui rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui
vaudrait une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère des Goths à
cause du fugitif, _et tremblant comme c’est l’habitude des Goths_, le
livra enchaîné. Clovis, ayant reçu le prisonnier, le fit mettre sous
bonne garde, et, s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée
en secret[312].»
[312] Greg. Tur. II, 27. Dareste, _Hist. de France_, I, p. 189,
prétend savoir que saint Remy, archevêque de Reims, se déclara
contre Syagrius, mais c’est une pure supposition, et de plus fort
invraisemblable.
C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que j’ai pu
l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours commence l’histoire de
Clovis. Voyons ce qu’ils vont nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré
ailleurs[313], c’est à des annales, probablement à des _Annales
d’Angers_, que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne connaissons
pas, pour cette époque, d’autre écrit qui aurait pu le lui fournir; de
plus, son exposé sec et sommaire a entièrement l’allure d’un récit de
provenance annalistique; enfin, la mention de la date de l’événement
est, elle aussi, un indice qui confirme les précédents. Il y a même dans
la manière dont Grégoire nous la communique je ne sais quelle gaucherie
de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a pas su
s’assimiler assez complètement le texte des annales. Il dit: _Anno autem
quinto ejus Siacrius Romanorum rex apud civitatem Sexonas... regnum
habebat._ Ou je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par
Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout l’ensemble des
événements racontés dans ce paragraphe, et, plus particulièrement, à la
bataille de Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais on
remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce qu’il a fondu dans sa
première phrase les mots _Anno quinto_ qui, dans sa source, devaient
être écrits hors texte.
[313] _Les Sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 389.
Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux _Annales d’Angers_, il est
certain toutefois qu’il n’en a pas reproduit servilement la teneur. Cela
n’est guère dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre au
sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient certainement pas dans
les annales. Ainsi le _ut Gothorum pavere mos est_. Il y a là
l’expression âpre et passablement injuste des sentiments du peuple franc
pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce n’est pas la seule
fois qu’on trouve ces accents de mépris sous sa plume ou sous celle de
ses compatriotes[314].
[314] Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur.
II, 37. Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum
accessit, inquirens utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant,
placitum custodirent, aut forte more soleto, ut post probatum est,
mendaciis apparerint. Frédég. II, 58. D’autre part, comme le fait
remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant au ministre
d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi.
Je note ensuite deux traits qui, étrangers à sa source écrite,
sembleraient faire croire qu’il a dû en connaître encore une autre,
d’origine barbare celle-là. Le premier, c’est le titre de _roi des
Romains_ donné à Syagrius[315]. Ce titre était trop étranger à la langue
politique des Romains, et cette langue trop bien fixée depuis longtemps,
pour qu’on puisse croire qu’un document, même de la plus basse époque de
l’empire, pût l’employer par distraction[316]. Je passe sous silence la
grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce titre à Syagrius, qui
était tout au plus investi de la dignité de comte ou de duc. Par contre,
un terme pareil se comprend fort bien dans la bouche des barbares, peu
au courant de la hiérarchie des fonctionnaires romains, et qui leur
donnaient naturellement les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le mot
_Romains_ dans le titre attribué à Syagrius y est de plus un véritable
non-sens, si on le suppose donné par les provinciaux eux-mêmes. Par
contre, il correspond parfaitement au point de vue des barbares, qui ne
connaissaient que deux groupes de peuples: eux-mêmes et les Romains, et
qui ne faisaient pas de catégories parmi ces derniers[317]. Syagrius,
qui était pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou quelque
chose d’approchant, était donc pour les barbares le roi des Romains. En
le désignant sous ce nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a
entendu appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en effet les
Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient les derniers
généraux qui avaient commandé dans les provinces gauloises comme des
rois, et qu’ils les avaient même rattachés les uns aux autres par les
liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une véritable
dynastie[318]. Le roi Syagrius était donc pour eux le fils du roi
Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, qui avait eu pour père le roi
Paul: conception vraiment épique et marquée, si je puis ainsi parler, au
coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, d’ordinaire si défiant
à l’égard des traditions franques, ait laissé passer dans son récit une
expression aussi insolite que celle dont il se sert pour désigner
Syagrius, il faut qu’il ait été singulièrement distrait, sinon il n’eût
pas manqué d’être choqué par une pareille invasion de la terminologie
barbare. Frédégaire lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses sources
est cependant bien plus épaisse, semble avoir été frappé de
l’invraisemblance de la chose, puisqu’il transforme Syagrius en patrice
des Romains[319].
[315] Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia: _Egidio e
Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, 1886, livraison II, p. 228 et
229).
[316] Fustel de Coulanges, _L’invasion germanique et la fin de
l’Empire_, p. 489, n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand
il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) que «l’emploi du mot _rex_ pour
désigner l’empereur était fréquent». Lui-même ne cite pas un seul
exemple où l’empereur soit formellement appelé _rex_; les textes
qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif _regius_
dans le sens de _imperatorius_, sans doute parce que ce dernier mot
avait quelque chose de trop lourd pour être employé usuellement.
[317] Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que
l’erreur de l’écrivain gaulois qui, au Ve siècle, aurait appelé
Syagrius _roi des Romains_, ressemblerait assez à celle du
journaliste français qui appellerait le comte de Moltke _connétable
des Allemands_. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi Syagrius
n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1º il était souverain de
fait, et que 2º ses voisins les rois barbares portaient tous le même
titre. Cette objection est réfutée d’avance, en excellents termes,
par Pétigny, II, p. 378: «Quelques chroniqueurs (_ils se réduisent à
un seul!_) disent que Syagrius prit le titre de roi; rien n’est
moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs et des
idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait
remarquer plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des
Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n’était pas à
cause des idées républicaines qu’on leur suppose bien à tort, mais
parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours servi à
désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi,
c’était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain.» Dahn
d’ailleurs se réfute lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire
n’avait à sa disposition, pour cette partie de son récit, que des
sources franques.
[318] V. ci-dessus p. 96 et suiv.
[319] Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à
choisir ce titre sont multiples: 1º Syagrius, à ses yeux, sans être
un souverain, occupait cependant en Gaule la plus haute position
politique possible, la souveraineté exceptée. Or, dans la hiérarchie
impériale, c’était précisément la situation du patrice: _sublimem
patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur_, dit une loi
de l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, III, 3. (V.
Gasquet, o. c. p. 150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort
le titre de patrice: Gelimer, en se rendant à Bélisaire, et Odoacre,
en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, le demandèrent
à l’empereur. 2º En Bourgogne, où l’on avait gardé des relations
hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de patrice était
resté en vigueur: il avait été porté d’abord par le roi, qui était
ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite
par des grands, qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après
le roi. Frédégaire, qui était Burgonde, a donc pu trouver dans le
vocabulaire politique de son pays le titre qu’il donne à Syagrius.
3º Aétius avait porté le titre de patrice; or, en Gaule, Syagrius et
son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme les
héritiers politiques de ce grand homme; bien plus, on a vu que de
bonne heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de
filiation: dès lors, on comprend facilement que les contemporains de
Syagrius lui aient attribué le titre porté par son ascendant
supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, lorsque, raisonnant
sur le _rex_ de Grégoire et sur le _patricius_ de Frédégaire, il en
conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346).
A ce prix, Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de _duc_, devrait
avoir le pas sur Frédégaire, puisque ce titre se rapproche davantage
de la vérité. (Cf. G. Kurth, _L’hist. de Clovis d’après Frédégaire_,
p. 68.)
Une autre preuve que Grégoire a connu une source orale et barbare, qui,
à son insu et peut-être malgré lui, doit avoir influé sur son exposé,
c’est le _campum pugnae praeparare deposcit_. En vrai barbare qui fait
de la guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans avoir
loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire à Syagrius qu’il ait à
faire choix d’un champ de bataille. C’est de la même manière que les
Cimbres, en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de fixer le
lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que l’annaliste du Ve
siècle a bien pu être frappé du fait, et le noter, et qu’il n’est nul
besoin de supposer qu’il a été raconté par une tradition barbare. Et je
serais assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre que
ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât des particularités
de ce genre. Il n’en est pas ainsi, et l’on aurait le droit de s’étonner
que le bailleur de renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce
détail ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de supposer
qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la tradition orale des
Francs. Vrai ou faux--car son historicité ne m’est pas absolument
prouvée--il est tout à fait dans la tonalité des récits barbares[320].
[320] «Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent
l’esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous
en champ-clos et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat.
Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les
Francs sous les murs de Soissons.» Pétigny, II, p. 385. Il y a là un
contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant que
celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé par
Clovis était un combat _singulier_ et un _combat en champ-clos_. Il
faut renverser les termes: la proposition de Clovis ne rappelle pas
le moyen âge, mais c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc.
L’usage de défier l’adversaire a passé également, comme une
obligation d’honneur, dans les traditions du monde féodal. Qui ne se
rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà aveugle et
ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée:
Par nule guise ne m’avez desfiet. (_La Chanson de Roland_, éd.
Müller 2002.)
Je crois trouver un troisième et dernier indice de l’emprunt fait par
Grégoire à une tradition barbare, dans le passage où il nous apprend que
Ragnacaire, parent de Clovis, y a assisté. On pourra dire, encore une
fois, que Grégoire sait cela par les _Annales d’Angers_, et je n’ai
aucun argument qui me permette de le nier d’une manière formelle, bien
que je doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce barbare
obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre positif pour m’incliner à
croire que la mention faite ici de Ragnacaire provient d’une source
franque. La première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, a été
en réalité le héros de chants épiques. La seconde, c’est qu’il paraît
bien certain que la bataille de Soissons a inspiré les poètes francs,
puisque l’histoire incontestablement épique du roi Chararic nous fait
connaître le rôle perfide que ce prince y aurait joué. On ne me
demandera pas pourquoi, si Grégoire a connu ce chant, il ne lui a pas
fait de plus larges emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des
sources populaires, et surtout il se garde bien de s’adresser à elles
tant qu’il dispose d’un document écrit qui le renseigne suffisamment.
Or, c’était le cas ici: les _Annales_, malgré leur sécheresse, lui
fournissaient tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir; par suite,
il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, il ne l’avait pas
entendue en vain, et, sans le savoir, il lui a, dans son récit, emprunté
un terme de son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le cachet
barbare marque suffisamment leur origine.
Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je n’ai d’ailleurs pas
la présomption de croire que j’ai démontré entièrement ma thèse. Mais
peut-être était-il impossible d’arriver à une certitude plus complète,
dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. Il y avait
intérêt, dans tous les cas, à constater combien peu d’éléments épiques
nous devons nous attendre à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où
ils abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe dédaigneusement.
Deux lignes d’une source écrite valent plus pour lui que les plus
brillantes créations de la muse populaire.
Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition barbare dans un
récit où ils étaient si bien cachés, il me reste maintenant à l’éliminer
d’un passage où l’on s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit
du célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de Clovis, du temps
qu’ils étaient encore païens, pillaient les églises. Un jour, il se
trouva dans leur butin un vase sacré d’une beauté extraordinaire.
L’évêque auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, et
le roi, pour lui complaire, demanda à ses guerriers de lui abandonner le
vase hors part. Tout le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta
que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et qui, pour bien
montrer qu’il ne se prêterait à aucun accommodement, brisa le vase d’un
coup de hache sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, l’année
suivante, comme il passait la revue de son armée, il fit à ce soldat de
violents reproches sur la manière dont il était armé, et lui arracha son
arme pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour la
ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache en lui disant:
«C’est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Sur quoi, il renvoya
l’armée, où cet acte avait répandu la terreur[321].
[321] Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. _Liber Hist._ 10. Roricon,
l. II. (Bouquet III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36).
Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par Frédégaire, par le
_Liber Historiae_ et par les autres, qui se bornent à le répéter d’une
manière plus ou moins exacte. Les différences de leurs versions par
rapport à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à la
négligence, si l’on excepte celle qui est relative au nom de l’évêque;
elles seront d’ailleurs discutées en leur lieu au cours de ce
chapitre[322].
[322] Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus
l’occasion d’y revenir, une bévue de Frédégaire qui provient
manifestement d’une lecture superficielle de son texte. D’après
Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le vase de la part de
l’évêque: Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le partage
du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui
lui répond: Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que
la seconde version est un calque maladroit de la première.
Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement populaire que
l’histoire du vase de Soissons. Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis,
au contraire, fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et
des détails barbares que nous constatons en nombre dans les autres
récits. Chaque fois que nous en analysons un, nous y voyons la tendance
à glorifier le héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la
sympathie sur sa personne: il est le centre de l’action, et c’est à lui
qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi dans l’histoire du vase de
Soissons, et tout le monde voit bien que l’intérêt se concentre ici
autour de la personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit de
savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier barbare venu pourra
impunément s’opposer à la générosité du roi qui veut le restituer. Tout
est là; aussi l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de
l’audacieux soldat. Moralité: que les barbares y regardent à deux fois
avant de s’opposer à ce que justice soit rendue à un évêque et à son
église. Ce n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais bien
plutôt celui d’un _miracle_: il n’y manque, en effet, que l’élément
merveilleux pour le classer dans la catégorie des histoires en l’honneur
des saints. Peut-on se figurer les guerriers de l’armée de Clovis
racontant de pareilles aventures? Ces barbares qui pillaient les églises
se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité de leur roi envers un
évêque, et des soldats si souvent indisciplinés devaient-ils chanter
avec enthousiasme la mort d’un des leurs, massacré par le roi pour avoir
fait respecter les droits de tous?
Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est moins encore un
chant épique qui nous a conservé cette anecdote. Si l’on a pu s’y
tromper, c’est sans doute à cause de la conformité de couleur qu’elle
présente avec la réalité historique. En effet, notre épisode offre
certains traits foncièrement germaniques, et non seulement étrangers,
mais même tout à fait opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le
caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du butin. Le roi
n’a que sa part réglementaire; s’il veut obtenir quelque chose de plus,
il est obligé de le demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un
seul ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement de son
désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les récriminations du
premier venu. Un pareil état de choses a dû disparaître de bonne heure.
Aussi la mention qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un
contemporain, car les générations suivantes ne devaient plus guère avoir
l’occasion d’assister à des scènes semblables.
L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus barbare encore.
Le soldat mécontent brise le vase que Clovis a demandé hors part, et il
le fait impunément. Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne
pouvait pas être réprimée: mais pourquoi lui laisse-t-on détruire un
objet de prix? La réponse est bien simple: Parce que, à cette époque
primitive, pour ces barbares qui pillaient les églises et qui étaient
partout en quête de _l’or rouge_, les objets d’art n’avaient guère
d’autre valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les mettre en
pièces pour que chacun eût une part égale de butin. Le soldat mutin qui
brisait le vase de Soissons ne commettait, au point de vue des Francs,
d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en l’empêchant de
renvoyer à l’évêque le vase intact; il ne portait pas atteinte à la
propriété commune, il mettait au contraire l’objet en question dans
l’état où le partage l’aurait mis peu après[323]. Ces deux détails sont
donc bien barbares, et rien n’empêcherait de soutenir qu’ils émanent de
l’imagination populaire. Mais, outre que leur _couleur locale_
s’explique tout aussi bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il
reste établi que la tendance du récit est bien nettement ecclésiastique,
et partant, qu’il a dû être consigné par écrit par quelque contemporain,
auquel Grégoire de Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un
contemporain, et un observateur placé à proximité, pour reproduire de
pareils traits sans être tenté de les souligner: une ou deux générations
après, on ne les aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas
inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre un compte exact de ce
que fait le soldat: _voce magna urceum impulit_, dit-il, mais il ne
paraît pas croire que le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et
relativement plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace d’un
simple guerrier soit allée jusqu’au point de détruire un précieux objet
d’art sous les yeux mêmes du roi qui voulait le sauver.
[323] L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets
d’art brisés par les rois ou par les grands. En 531, quand
Childebert I revint d’Espagne, il rapporta soixante calices, seize
patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le tout d’or pur et orné
de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec une
admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais
qu’il les distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le
roi Gonthran se fut emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze
coupes (_catini_) et n’en garda que deux, parce qu’il en avait
assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I fit mettre en
morceaux le merveilleux _discus_ cosmographique et géographique de
Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (_Annal. S. Bertin._
a. 842). Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets
d’art pour racheter des captifs ou pour soulager des pauvres, ils
passaient généralement sous le marteau des _argentarii_; voir p.
exemple _Vita s. Leodegarii_ dans Bouquet, II, p. 617.
La complexité des rapports du roi franc avec des évêques est un élément
tout-à-fait incompréhensible pour la légende. Celle-ci ne procède que
par grandes lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées; elle ne
connaît pas les contours fuyants ni les nuances de transition. Ses héros
à elle ne garderont jamais que deux attitudes en face des évêques: la
hache levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des églises
par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès d’eux pour qu’ils lui
permettent de faire acte de courtoisie envers ses victimes, ce n’est pas
là un concept populaire, mais c’est, en revanche, une donnée
profondément historique. Le Ve et le VIe siècles nous offrent plus d’une
fois des spectacles du même genre, et les écrivains ecclésiastiques se
sont complu à les retracer[324].
[324] Je note ici le dernier exemple qui me soit connu: il est
postérieur de plus d’un demi-siècle à Clovis: Igitur Alboin cum ad
fluvium Plabem venisset ibi ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae
occurit. Cui rex, ut erat largissimus, omnes suae ecclesiae
facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum postulata
firmavit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, II, 72.
Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités si
étrangères aux mœurs romaines, et d’un caractère si archaïque, il a
fallu, je le répète, que le narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte
ses renseignements fût un contemporain de ce qu’il raconte, et que, de
plus, il vécût à proximité des barbares ou au milieu d’eux. Je rencontre
ici, dans le latin de notre chroniqueur, une expression fort archaïque
dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a passé de cette
source contemporaine dans son texte: c’est celle de _papa_ employée dans
le sens d’évêque. Dès la seconde moitié du VIe siècle, cette expression
a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours lui-même ne lui
donne jamais ce sens, sinon dans cet unique passage[325]. Ne sommes-nous
pas fondés dès lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source,
et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité spéciale qu’il met
à reproduire les paroles de ses personnages?
[325] Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, _les Sources de
l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 413 et 414.
Mais connaissons-nous un document qui réunisse les deux notes en
question, c’est-à-dire qui ait été écrit au nord de la Gaule, et au
commencement du VIe siècle? Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne
lui-même, l’avait certainement lu: c’est le _Vita Remigii_[326]. Cet
ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait guère passer sous silence
un trait qui était entièrement à la louange de son héros, si toutefois
on admet que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait allusion le
récit de Grégoire. Et il semble impossible d’en douter. D’abord, la date
assignée à l’épisode, qui est placé immédiatement après la bataille de
Soissons, s’accorde bien avec celle où nous devons supposer qu’eut lieu
la conquête du pays rémois par les Francs Saliens. Ensuite, l’offre
faite par Clovis aux envoyés de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons
où doit être partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet évêque
ne devait pas être trop éloigné de Soissons: or, Reims est la voisine de
Soissons à l’est, et c’est même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse
qui ait pu recevoir la visite des Francs après la défaite de Syagrius,
puisque les diocèses situés au nord et à l’ouest de Soissons devaient
déjà être alors en leur possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne
s’expliquerait pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque lieu d’en
attendre un bon résultat: et nous savons que c’était bien là le cas de
saint Remy, dont les bonnes relations avec Clovis sont attestées par une
lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion[327]. D’ailleurs,
Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy: et, bien que ce nom ne
leur ait été fourni par aucune tradition, mais simplement suggéré par la
vraisemblance, il n’est pas moins remarquable combien la conjecture
s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui[328].
[326] Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum
suscitasse. Greg. Tur., II, 31.
[327] Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je
l’avoue, me laisse des doutes.
[328] Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar _Vita
Remigii_, IV, 50 (_Acta Sanct._ oct. t. I, p. 144). Le _Liber
Historiae_ 10 et son caudataire Roricon (Bouquet III p. 6) imitent
le silence de Grégoire.
On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire n’aurait pas reproduit
le nom de l’évêque? Je pourrais me dispenser de répondre à cette
question, car, s’il est établi qu’il a connu ce nom, son silence ne
prouve pas plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. Mais
je crois avoir signalé les vraies raisons de ce silence. Grégoire n’a
pas voulu croire ou n’a pu se résigner à raconter que le fondateur de la
France chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel: soit
qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait éprouvé une trop vive
répugnance, soit qu’il n’ait pas cru devoir accorder assez d’importance
à cet épisode dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, il l’a
raconté, mais il a omis le nom: ce procédé, d’une critique rudimentaire,
il est vrai, lui est cependant familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment
à l’occasion de l’épisode de Wiomad[329].
[329] V. ci-dessus, p. 181. Il y a d’autres occasions encore où il
omet des noms, sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif
exact. Ainsi III, 20: Theodoricus autem filio suo Theudoberto
Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat (il s’agit de Wacho,
roi des Lombards)--et ibid. IX, 26, où il est dit d’Ingoberge, veuve
du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, relinquens filiam unicam
quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit. Faut-il
croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari
Ethelbert, ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des
faits placés trop loin de son sujet qu’il omet les noms? Je demande
qu’on ne s’étonne pas trop de cette conjecture: les principes de
l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire ce qu’ils sont pour nous.
Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses _Origines_, ne nomme
jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a pas empêché
de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline _H. N._
VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, _Caton l’Ancien_, p. 176. Le motif de ce
singulier procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est
incontestable.
Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder l’épisode du vase
de Soissons, non comme une légende fournie par la tradition orale des
Francs, mais comme une histoire consignée par écrit dans un document
contemporain, qui serait difficilement autre que le _Vita Remigii_. Tout
d’ailleurs, dans cette histoire, porte le cachet d’une incontestable
historicité.