La jeunesse de Childéric.
Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les
Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de _vert
galant_ dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut
inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois
trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui
étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures
de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation
avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les
visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons
mérite un examen détaillé.
Je commence par les _Enfances Childéric_. Qu’on me permette de donner ce
nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble
être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en
a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous
occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur
Childéric, il dit: _Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico,
qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter
liberavit_[239].
[239] Frédég. III, 11.
Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent
entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions
hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le
redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et
de rois en tutelle.
Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied
et par plusieurs poèmes du _Heldenbuch_, la place considérable occupée
par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne
sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi
des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens
du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus
d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il
n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques,
les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient
été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au
retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à
Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par
de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits
émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées
avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint
Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre
sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine
sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était
apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de
Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le
saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était
allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée
publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige
était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle
couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son
tombeau[241].
[240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24),
sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et
surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus
credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens,
peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus
imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens
factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim
vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti
sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant
sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau
gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le
dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en
particulier dans le poème des Nibelungen et dans l’histoire du
combat des Trente (_Bois ton sang, Beaumanoir!_)
[241] Greg. Tur. II, 5, et _Glor. Conf._ c. 71.
Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A
Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que
celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à
périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale
de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée
miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante
encore: là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir
été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant
en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant
l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi
les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes
protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations
romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont
la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les
Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques: je
veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la
physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans
les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui
est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits
profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se
laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de
saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la
Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants
gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire.
[242] Greg. Tur. II, 6.
[243] V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà
fort épique de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une
forme plus conforme à l’histoire dans un _Vita Aniani_ publié par
Theiner.
[244] Greg. Tur. II, 7.
Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne;
elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore
barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui
que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même
du _fléau de Dieu_ avaient une couleur toute différente; c’étaient des
épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et
mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques.
L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit
d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant
par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa
mère. Dans quelles circonstances? A la prise d’une ville, ou à la suite
d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée? Il n’est pas
facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique.
Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux
s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques
autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque
des invasions.
Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les Lombards ont eu, eux
aussi, leurs envahisseurs: c’étaient les Avares, peuple redoutable et
sauvage comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, et dont
ils occupaient le territoire. Comme les Huns avaient été, au Ve siècle,
le fléau de la Gaule, les Avares furent celui de l’Italie au VIe et au
VIIe. Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur Cagan fit
irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, se jeta courageusement au
devant de lui avec une poignée d’hommes, mais, entouré par l’immense
multitude des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, sa femme,
se réfugia dans les murs de Friuli avec les débris de son armée. Elle
avait avec elle ses quatre filles, dont deux seulement, Appa et Gaila,
sont connues par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels Taso et
Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald et Grimoald étaient encore
enfants. Les Avares vinrent mettre le siège devant la ville. Pendant que
leur roi, suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour des
murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, Romilde l’aperçut du
haut des murs, et la beauté du jeune prince fit une telle impression sur
la malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait à l’épouser,
elle lui livrerait la ville. Le barbare accepta ces propositions, et
aussitôt les portes de Friuli s’ouvrirent devant les hordes forcenées
des Avares, qui mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un
grand nombre de captifs, en leur promettant d’une manière ironique de
les reconduire dans la Pannonie, qui était leur berceau. Mais, arrivés à
un endroit appelé _Campus Sacer_, ils se mirent à les massacrer. Les
fils du duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent à
cheval pendant le carnage. Malheureusement, le cadet, Grimoald, était si
petit et si faible, qu’il menaçait de ne pas fournir une longue course,
et un de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, trouvant
que la mort était préférable pour lui à la captivité. Mais l’enfant le
supplia avec larmes de l’épargner, promettant qu’il saurait bien
gouverner sa monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le jeta
à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant des rênes, galopa à la
suite de ses frères. Mais des Avares s’étaient aperçus de leur fuite;
ils les poursuivirent, et, pendant que les trois autres frères
parvenaient à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. L’un de ces
barbares, prenant la bride de son cheval, le ramena ainsi, fier et
heureux de sa capture princière, car c’était, dit le chroniqueur, un bel
enfant dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire parmi les
longues boucles de ses cheveux blonds. Mais son courage ne le cédait pas
à sa beauté. Dégainant son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna
un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui tomba à terre,
le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna la bride à son cheval et se
sauva. Lorsqu’il eut rejoint ses frères, il les réjouit doublement en
leur racontant son aventure[245].
[245] Paul Diacre, IV, 37.
Voilà comment le courage et la présence d’esprit du petit Grimoald le
firent échapper aux horreurs de la captivité, pendant que la lâcheté et
la perfidie de sa mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour
se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde dans son lit après la
prise de la ville, mais la livra ensuite à douze Avares qui lui
infligèrent, pendant le reste de la nuit, les traitements les plus
brutaux. Puis, il la fit empaler en plein champ en disant: «Voilà le
mari que tu mérites.»
Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas l’impudicité de leur
mère. Elles étaient chastes, et, pour ne pas être outragées par les
barbares, elles se placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet,
qui, en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. Les Avares
qui voulurent s’approcher d’elles s’éloignèrent avec dégoût, imaginant
que c’était leur odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes
sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent ainsi au déshonneur:
plus tard, vendues en divers pays, elles firent des mariages dignes de
leur condition; l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, le
prince de Bavière[246].
[246] Paul Diacre, _Hist. Langob._ IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai
dit dans mon étude sur _La Lèpre en Occident avant les Croisades_,
dans le dernier trait de cette longue légende qu’il faut chercher
l’origine de l’opinion populaire au VIIIe siècle, d’après laquelle
la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, à moins toutefois
que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer l’origine
de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du
pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé _Bibl. Rer.
Germ._ IV, 159.
Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on pas écouter ces
histoires dans un peuple où des événements semblables, arrivés hier
encore, pouvaient arriver le lendemain! Aussi Paul Diacre ne croit-il
pas abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre un autre
récit du même genre.
Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant cette même invasion
des Avares, avaient été emmenés, enfants encore, en Pannonie, et réduits
en esclavage. Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé
Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et de se sauver en
Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, muni seulement d’un arc et
d’un carquois, avec quelques provisions de route. Il ne savait de quel
côté se diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint son guide
et son compagnon de voyage. L’animal marchait devant lui et regardait
fréquemment en arrière: quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait
également, et quand il se remettait en marche, il reprenait sa route
aussi. Lopichis alors comprit que cet animal lui était envoyé par la
Providence. Pendant plusieurs jours, l’homme et la bête cheminèrent
ainsi par les montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur fut à
bout de vivres, et il fallut continuer sa route à jeun. Se sentant sur
le point de mourir d’inanition, il banda son arc et se disposa à percer
le loup, dans l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant de
ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, de plus en plus affaibli
par la faim, s’abandonna au désespoir et se jeta à terre. S’étant
endormi, il vit en rêve un homme qui lui dit: «Debout! Il n’est pas
temps de dormir; prends du côté vers lequel tu as les pieds tournés;
c’est là qu’est l’Italie.» Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa
vision, et bientôt il rencontra une habitation humaine, car il y avait
des Slaves établis dans cette région. Une vieille femme accueillit le
fugitif, le cacha dans sa maison, et lui donna à manger, mais en petite
quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du coup, il ne
vînt à périr[247]. Lorsqu’il eut repris ses forces, elle lui donna des
provisions et lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. Quelques jours
après, Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et rentrait
dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus de toit; les ronces et les
épines croissaient en épais buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut
d’abord élagué toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel
il suspendit son carquois. Avec les secours que lui fournirent ses
proches et ses amis, il put rebâtir la maison, puis il se maria, mais il
ne recouvra jamais les nombreux biens que son père avait possédés, car
ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la prescription. «Ce
Lopichis, ajoute Paul Diacre par manière de conclusion, était mon
bisaïeul, puisqu’il fut le père de mon grand-père Aréchis, et le
grand-père de Warnefrid dont je suis le fils[248].»
[247] Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem
alimoniam praeberet, ejus vitam funditus extingueret.
[248] Paul Diacre, _Hist. Langob._, IV, 37.
Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire de la fuite de
Walther et d’Hildegonde, qui nous ramène d’ailleurs au beau milieu des
invasions hunniques. Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au Xe
siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de Saint-Gall, elle remonte
par sa donnée première aux jours mêmes qui suivirent l’expédition
d’Attila en Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher de
notre chant inconnu sur la captivité de Childéric parmi les Huns.
Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille du roi des
Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. Livrés l’un et l’autre au roi
barbare en qualité d’ôtages, ils vivent à sa cour dans les liens d’une
captivité dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la faveur du
roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes grâces de la reine, ils
ne sentent pas moins lourdement le poids de leurs chaînes. Un jour
enfin, en revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite pour le
compte d’Attila, et où il s’est couvert de gloire, Walther s’ouvre de
ses projets à la princesse burgonde. «J’irai où tu iras, lui répond-elle
avec une noble simplicité, et je partagerai ta destinée.» Walther offre
un grand banquet au roi des Huns et à toute sa cour. Au milieu de la
nuit, pendant que les convives, accablés par le vin, dorment éparpillés
dans son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent sur _Lion_,
le cheval de Walther: lui, couvert de sa cuirasse et de son casque, les
jambes garnies de guêtres d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au
bras, la lance au poing; elle, tenant les rênes du cheval en même temps
que les filets de pêche, engins qui doivent leur procurer leur
nourriture pendant la route. Aux deux flancs du coursier, ils ont pris
la précaution de pendre un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail,
ils fuient, et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le bon
coursier leur fait dévorer l’espace; dès que vient l’aube, ils se
tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur la croupe des montagnes,
prenant des oiseaux à la glu ou au piège, et du poisson quand ils
arrivent dans les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne
parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs atteignent enfin les
Vosges, où, dans le défilé de Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes
aventures.
Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient parmi les peuples
germaniques, et que la voix ailée de la poésie faisait retentir de
peuple en peuple. Il y en avait peu qui inspirassent un intérêt plus
passionné et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées entières,
comme l’est le _Waltharius_, soient sorties du récit d’un de ces simples
épisodes. Chacun se retrouvait soi-même dans les héros de ces poèmes,
et, en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa mémoire le
souvenir des heures les plus dramatiques de son passé. La poésie n’était
ici que l’écho de la vie; elle la reflétait avec des couleurs à peine
plus éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter grand chose aux
émotions de la réalité. Je ne vois presque aucune différence de qualité
entre la fuite de Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du
Xe siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au VIe siècle le
chroniqueur franc l’écrit sous la dictée de souvenirs personnels. Voici,
dans le texte de Grégoire de Tours, cette curieuse aventure, que je ne
veux pas déflorer par une analyse.
«Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant prêté serment de
ne point marcher l’un contre l’autre, ils se donnèrent mutuellement des
ôtages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces ôtages se trouvaient
beaucoup de fils de sénateurs, mais, de nouvelles discordes s’étant
élevées entre les rois, ils furent voués aux travaux publics, et tous
ceux qui les avaient en garde en firent leurs serviteurs. Un bon nombre
cependant s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur pays,
tandis que quelques-uns demeurèrent en esclavage. Parmi ceux-ci, Attale,
neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres, avait été employé au
service public et destiné à garder les chevaux; il avait pour maître un
barbare qui habitait le territoire de Trèves. Le bienheureux Grégoire
envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on
apporta à cet homme des présents; mais il les refusa en disant: «De la
race dont il est, il me faut dix livres d’or pour sa rançon.» Lorsque
les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l’évêque,
lui dit: «Si tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa
captivité.» Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au
lieu qu’on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune
homme, mais il ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre homme,
il lui dit: «Viens avec moi, vends-moi à ce barbare, et le prix de ma
vente sera pour toi; tout ce que je veux, c’est d’être plus en liberté,
de faire ce que j’ai résolu.» Le marché fait, l’homme alla avec lui, et
s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. Le maître de Léon,
ayant demandé à son serviteur ce qu’il savait faire, celui-ci répondit:
«Je suis très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table de
mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse trouver un autre égal à
moi dans cette science. Je te le dis en vérité: quand tu voudras donner
un festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux, et
personne ne les saurait mieux faire que moi.» Et le maître lui dit:
«Voilà le jour du Soleil qui approche (car c’est ainsi que les barbares
ont coutume d’appeler le jour du Seigneur), et ce jour-là, nos voisins
et nos parents sont invités à ma maison; je te prie de me faire un repas
qui excite leur admiration et duquel ils disent: «Nous n’aurions pas
attendu mieux dans la maison du roi.» Et l’autre dit: «Que mon maître
ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de volailles, et je ferai
ce que tu me commandes.» On prépara ce qu’avait demandé Léon. Le jour du
Seigneur vint à luire, et il fit un grand repas plein de choses
délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin; les parents
ensuite s’en allèrent, le maître remercia son serviteur, et celui-ci eut
autorité sur tout ce que possédait son maître. Il avait grand soin de
lui plaire, et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur
nourriture et les viandes préparées. Après l’espace d’un an, son maître
ayant en lui une entière confiance, il se rendit dans la prairie proche
de la maison, où Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à
terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on ne s’aperçût
pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme: «Il est temps que
nous songions à retourner dans notre patrie; je t’avertis donc, lorsque
cette nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne pas te
laisser aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, de venir, et
nous nous mettrons en marche.» Le barbare avait invité ce soir-là à un
festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre qui
avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme ils eurent quitté la
table et se furent livrés au repos, Léon porta un breuvage au gendre de
son maître, et lui présenta à boire ce qu’il avait versé; l’autre lui
parla ainsi: «Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance de mon beau-père,
quand te viendra l’envie de prendre des chevaux et de t’en retourner
dans ton pays?» Ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant. Et lui, de
même, en riant, lui dit avec vérité: «C’est mon projet cette nuit, s’il
plaît à Dieu.» Et l’autre dit: «Il faut que mes serviteurs aient soin de
me bien garder, afin que tu ne n’emportes rien.» Et ils se quittèrent en
riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux
sellés, il lui demanda s’il avait des armes. Attale répondit: «Non, je
n’en ai pas, si ce n’est une petite lance.» Léon entra dans la demeure
de son maître et lui prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda
qui c’était et ce qu’on lui voulait. Léon répondit: «C’est moi, Léon,
ton serviteur, et je presse Attale de se lever en diligence et de
conduire les chevaux au pâturage, car il est là endormi comme un
ivrogne.» L’autre lui dit: «Fais ce qui te plaira», et, en disant cela,
il s’endormit.
Léon, étant ressorti, munit d’armes le jeune homme, et, par la grâce de
Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée qu’il avait fermée au
commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour
la sûreté des chevaux. Et, rendant grâces au Seigneur, ils prirent les
autres chevaux et s’en allèrent, emportant aussi un paquet de vêtements.
Mais lorsqu’ils furent arrivés à la Moselle, en la traversant, ils
trouvèrent des hommes qui les arrêtèrent; et ayant laissé leurs chevaux
et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur leur bouclier et arrivèrent
sur l’autre rive, et, dans l’obscurité de la nuit, ils entrèrent dans la
forêt où ils se cachèrent. La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils
voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture; alors, par la
permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre couvert du fruit appelé
vulgairement prunes, et ils les mangèrent. S’étant un peu soutenus par
ce moyen, ils continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. Comme
ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement des chevaux qui
arrivaient en courant, et dirent: «Couchons-nous à terre, afin que les
gens qui viennent ne nous aperçoivent pas.» Et voilà que tout à coup ils
virent un grand buisson de ronces, et, passant auprès, ils se jetèrent à
terre, leurs épées nues, afin que, s’ils étaient attaqués, ils pussent
se défendre avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque ceux
qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce buisson d’épines, ils
s’arrêtèrent, et l’un des deux, pendant que leurs chevaux lâchaient
l’urine, dit: «Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont enfuis
sans que je puisse les retrouver; mais je le dis, par mon salut, si nous
les trouvons, l’un sera condamné au gibet, et je ferai hacher l’autre en
pièces à coups d’épée.» C’était leur maître, le barbare, qui parlait
ainsi; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche,
et il les aurait trouvés en route si la nuit ne l’en eût empêché. Les
chevaux se mirent en route et repartirent. Cette même nuit, les deux
autres arrivaient à la ville, et, y étant entrés, trouvèrent un homme
auquel ils demandèrent la maison du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua,
et, comme ils traversaient la place, on sonna matines, car c’était le
jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre et entrèrent. Léon
lui dit le nom de son maître. Alors le prêtre lui dit: «Ma vision s’est
vérifiée, car j’ai vu cette nuit deux colombes qui sont venues en volant
se poser sur ma main; l’une des deux était blanche et l’autre noire.»
Ils dirent au prêtre: «Il faut que Dieu nous pardonne; malgré la
solennité du jour, nous vous prions de nous donner quelque nourriture,
car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que nous
n’avons goûté ni pain, ni rien de cuit.» Ayant caché les deux jeunes
gens, il leur donna du pain trempé dans du vin, et alla à matines. Il y
fut suivi par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves, mais,
trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le prêtre était depuis
longtemps lié d’amitié avec le bienheureux Grégoire. Les jeunes gens
ayant repris leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours dans la
maison du prêtre, puis s’en allèrent; ils arrivèrent ainsi chez saint
Grégoire. Le pontife, réjoui en les voyant, pleura sur le cou de son
neveu Attale. Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude,
et lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre le
reste de ses jours avec sa femme et ses enfants[249].»
[249] Greg. Tur., III, 15, traduction Guizot, t. I, p. 129 et
suivantes. Cette traduction est peu sûre; j’en ai corrigé quelques
inexactitudes au passage et je prie le lecteur de ne pas m’attribuer
celles qui restent.
Ce récit, et les autres que j’ai reproduits plus haut, différaient-ils
considérablement de la chanson du Ve siècle, dans laquelle les Francs
célébraient la fuite de Childéric et de sa mère? Je suis porté à croire
qu’il devait y avoir une ressemblance singulière entre eux, et qu’ils
étaient tous coulés, si je puis ainsi parler, dans le même moule. Le
rôle du cuisinier Léon se retrouvait probablement, avec des variantes,
dans celui du fidèle Wiomad, et c’était sans doute aussi grâce à un
stratagème qu’il sauvait son jeune maître. Wiomad, d’ailleurs, on le
verra plus loin, excellait dans l’art des inventions ingénieuses. Je ne
veux pas aller plus loin dans la voie des conjectures, mais je ne puis
m’empêcher de faire remarquer que, dans l’épisode d’Attale comme dans la
légende de Walther, les prisonniers profitent de l’ivresse de leurs
maîtres pour prendre le large. L’imagination est la même partout, et les
événements qui se produisent dans les mêmes circonstances se ressemblent
d’une manière frappante à travers tous les âges. Une reconstitution
approximative de l’histoire de Childéric prisonnier des Huns ne serait
donc pas une entreprise des plus téméraires, si toutefois il valait la
peine de faire un travail de ce genre.
Je me bornerai, en terminant, à deux réflexions. La première, c’est que
l’histoire de la fuite de Childéric devait être assez répandue au VIe
siècle pour que Frédégaire crût pouvoir en parler par simple voie
d’allusion, comme s’il s’adressait à un public parfaitement au courant
du sujet. La seconde, c’est que ce chant existait nécessairement à
l’époque de Grégoire de Tours, et qu’il ne doit pas être resté ignoré de
cet auteur. Nous possédons même un indice permettant de croire qu’il en
a fait un certain usage. Mérovée est, pour lui, le père de Childéric: il
n’élève aucun doute par rapport au lien de famille qui les unit. Or, on
ne voit pas quel document pourrait lui avoir fait connaître cette
filiation, sinon précisément notre chanson qui, à l’occasion de
Childéric et de sa mère, prononçait sans doute, tout au moins, le nom de
Mérovée. Grégoire en aura retenu ce point, laissant de côté le reste
pour les mêmes raisons qui lui ont fait écarter plus d’une autre
tradition barbare[250].
[250] Voir ci-dessus, p. 157.
On comprend que je n’essaie pas de discuter l’historicité de la légende,
puisque c’est à peine si nous en connaissons la substance. L’attitude
que Grégoire semble avoir observée vis-à-vis d’elle, n’est pas pour
donner une grande opinion de sa vraisemblance. Il faut cependant
convenir que le fait lui-même ne présente ni impossibilité ni
contradiction. Childéric, mort en 481, a bien pu n’être qu’un enfant
trente ans auparavant, lors de la fameuse invasion d’Attila. Nous savons
d’ailleurs, par Grégoire de Tours, que les Francs ont été mêlés dans une
large mesure au drame sanglant de Mauriac, et qu’un roi de cette nation
y a combattu dans les rangs des Romains[251]. Il y a plus. Au rapport de
Priscus, un des historiens les plus dignes de foi du Bas-Empire, Attila,
lors de son expédition de Gaule en 451, s’est attaqué directement aux
Francs, et voici dans quelles circonstances. Le roi de ce peuple étant
mort, ses deux fils se disputèrent sa succession, et chacun d’eux se
procura des alliances. L’aîné obtint celle d’Attila; le cadet se mit
sous la protection d’Aétius, qui l’adopta comme fils, le combla de
présents, et l’envoya auprès de l’empereur. Priscus se souvient d’avoir
rencontré ce jeune prince à Rome, avec sa barbe naissante et ses longs
cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[252]. Il serait donc aussi
facile que séduisant d’admettre, en combinant les textes de Grégoire, de
Frédégaire et de Priscus, que le jeune roi franc qui jouissait de la
protection des Romains n’est autre que Childéric, que c’est lui qui a
combattu à Mauriac, et que, grâce à des circonstances qui nous
échappent, il est devenu le héros d’un chant épique, racontant sa
captivité chez les Huns avec sa mère, et sa délivrance, due à l’adresse
du fidèle Wiomad[253]. Mais il ne serait pas prudent de se complaire
dans cette hypothèse, étant donné que rien ne nous autorise à admettre
que les Francs dont il est question dans Grégoire et dans Priscus soient
des Saliens, et des Saliens de la famille de Mérovée. Bien plus, le
texte de Priscus paraît se rapporter à d’autres personnages qu’au roi
franc dont parle Grégoire de Tours, car celui-ci est un homme dans la
force de l’âge, qui mène son peuple contre l’ennemi, tandis que le jeune
prince rencontré par l’écrivain byzantin est un adolescent, et que
Childéric n’est qu’un enfant à la même époque au dire de Frédégaire.
Bornons-nous donc au témoignage de celui-ci, sans essayer de le combiner
avec des matériaux de tout autre nature, et contentons-nous d’en garder
le seul renseignement un peu positif qu’il fournisse: le conflit des
Francs avec les Huns pendant la grande guerre de 451. Rien d’ailleurs
n’empêche d’admettre comme un fait historique la captivité de Childéric.
On ne voit pas comment il aurait pu naître une légende sur sa captivité
chez les Huns, s’il n’avait jamais été leur captif.
[251] Greg. Tur. II, 7. Il ne le nomme pas, sans doute parce que sa
source orale, qui appartient au midi de la Gaule, ne connaissait pas
le nom. C’est un _Vita Lupi_ du IXe siècle qui, le premier, a risqué
le nom de Mérovée: Postremo Aurelianis urbem eis (sc. Hunnis)
obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum
Etius, fultus et ipse Theodorici Wisigothorum et Merovei Francorum
regis aliorumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanct._ 29 juill.
t. VII, p. 77E.
[252] Ὃν κατὰ τὴν Ῥώμην εἴδομεν πρεσβευόμενον, μήπω ἰούλου ἀρχομένου,
ξανθὸν τὴν κόμην τοῖς αὐτοῦ περικεχυμένην διὰ μέγεθος ὤμοις.
Priscus. _Fragmenta_ 8 (Bonn).
[253] Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderungen_, 2e édition, t.
II, p. 247, admettant l’historicité du récit de Frédégaire, suppose
que la colonne septentrionale de l’armée des envahisseurs sera
entrée par Trèves dans la Belgique Ire, et aura donné sur
l’arrière-garde des Francs, en marche pour rejoindre Aétius.