CHAPITRE V

Mérovée.

Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur

dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux: c’était leur

principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau

titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses

traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la

leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant

cru devoir la passer sous silence.

Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit

critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se

bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants

pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront

plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il

applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le

procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie

entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a

humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la

dynastie mérovingienne.

Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre

dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer

de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit

dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de

la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition,

dont, au VIe siècle, l’_Origo Gentis Langobardorum_ nous a reproduit la

forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa

peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort

bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et

qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans

essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la

version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts

désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du

récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les

trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une

_Historia Langobardorum_ qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_.

_Origo Gentis Langobardorum_, c. 1.

Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut

daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol

surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum

duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super

Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset

propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles

et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae

et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit

Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus

contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et

mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui

sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da

illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset

vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis

Langobardi vocati sunt.

_Histor. Langobardorum._ (Codex Gothanus.)

Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum,

exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt

reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab

extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et

proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela,

nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi

nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa.

[228] Erreur: c’est Isidore de Séville _Etymol._ IX, 226:

Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam

tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem

fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur.

Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre

auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à

l’identité des _Vandales_ et des _Winiles_ ou Lombards, et il

s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S.

Isidore. (Voir _Script. Rer. Langob._, éd. Waitz, p. 8, n. 2.)

Paul Diacre, _Historia Langobardorum_, I, 8.

Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali

ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se

illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc

accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam

postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos

crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo

cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille

per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent.

Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret

dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus

nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam

concessisse.

Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non

potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur.

9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine

cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta

illorum linguam _lang_ longam _bart_ barbam significat. Wotan sane,

quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos

Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur;

qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in

Graecia fuisse perhibetur.

Frédégaire, III, 65.

Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de

Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et

liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes

fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni,

que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum

praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius

virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo

quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae

valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt

Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem

fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat

nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem

Pannoniae invadunt.

On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit

traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la

naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire

à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument,

parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre

vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que

ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à

longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a

disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse,

le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même.

Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est

prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il

est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu

près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver

tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas

conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son

récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de

celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un

élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le

voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour

donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre

qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique.

Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison:

nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le

_bistea Neptuni_ n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et

l’expression _Quinotauro similis_ fait allusion aux cornes que les

Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre

de divinités. Le _aut a bistea aut a viro_ est une assez plaisante

expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre

chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu,

est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois,

ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le

récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants:

un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu

s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la

dynastie franque[229].

[229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples

indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me

contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec

une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée

par les frères Grimm dans _Deutsche Sagen_, II, p. 47, mais qui est

anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée.

A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la

conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que

dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la

conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire,

exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée

Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on

est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce

qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un

point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre

d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui

aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque

couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de

Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père?

Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un

démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre

cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus

honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule

difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique

source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline

naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose

cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende

qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est

l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique:

_Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion_[230]. On

s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant

qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de

Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur

recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de

rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de

la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses

habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire

entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec

une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je

connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu

marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette

impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine

flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable,

et qui a pour elle de bonnes autorités.»

[230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg.

Tur., II, 9.

[231] Déjà le _Liber Historiae_ interprète les paroles de Grégoire

dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée

ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est

cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de

genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois

mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera

reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de

plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à

Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit

Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit

Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement

éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils

de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la

version du _Liber Historiae_: Post haec Chlodione rege vita

decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula

suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia

sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus.

De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna

Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage

(Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la

plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans

Robert Gaguin: _Compendium de Francorum gestis_, f. III. Fauriel s’y

est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y

avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était,

sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais

il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et

semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même

plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que

lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et

d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que

son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi

croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par

Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au

VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel

l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée

avant Childéric.

La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps

de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que

signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après

d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée

par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le

fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc _mari_, et il

est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un

mot pour en faire un _e_[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne

pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale

n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de

_Merovingi_ porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire

a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: _Per eo regis

Francorum post vocantur Merohingii_. Nous ne sommes donc pas ici en

présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient

pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un

caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment

national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui

le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une

origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu:

voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins.

[232] Waitz, _Verfassungsgeschichte_, t. II, p. 33.

[233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y

reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam

hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. _Mer_ enim _mare_, et

sax. _veh_ vel german. _vieh_ bestiam, pecus vel animal notat, unde

si compositum facias _Mervich_ et latinobarbare _Meroveus_ id

designabit _animal marinum_ sive _bestiam Neptuni_.»

[234] K. Müllenhoff, _Die Merovingische Stammsage_ dans Haupt,

_Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. VI.

Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester

l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique

inventé pour rendre compte du patronymique _Meroving_? Ceux qui le

prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui

n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure

de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu.

Les rois francs seraient des _Merwings_, c’est-à-dire des descendants de

la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui

d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs

devaient leur nom à _Merovech_, c’est _Meroveching_ qu’ils devraient

s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui

écrivent unanimement _Meroving_.

Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je

déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de _Meroving_,

celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup

préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on

continuait de se servir du suffixe -_ing_ pour former des noms

patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du

radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le

nom de _Merovech_ à travers celui de _Meroving_. C’est toujours un nom

propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -_ing_,

et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême.

Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et _Meroving_

serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la

Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition

fort gratuite. Il se trompe également en niant que _Meroving_ vienne de

_Merovechus_, parce qu’il ne présente pas la forme _Meroveching_;

_Meroving_ n’est, en effet, que la contraction de la forme

_Meroveching_, après la chute de l’aspirée _ch_, qui a produit la forme

intermédiaire _Meroving_. Si les formes _Meroveching_ ou _Meroving_

n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est

très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le

_Liber Historiae_ ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on

ne le trouve que dans le _Vita Columbani_ de Jonas, dans le prologue de

la _Lex Alamannorum et Bauariorum_, dans le _Vita Agili_, dans le _Vita

Karoli_ d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette

page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les

écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques

tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence

d’une forme _Meroveching_. La chute de l’aspirée _ch_ apparaît dès le

VIIe siècle dans _Meroveus_, _Chlodoveus_, etc., à plus forte raison

devait-elle avoir lieu de bonne heure dans _Meroveching_, forme où

l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des

gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que _Meroving_ se rattache

bien à _Merovech_ par un hypothétique _Meroveching_ est fournie par le

poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme

_Merovioing_, dérivé de _Merovio_ qui est lui-même la forme saxonne du

_Merovich_ franc[237]. _Meroving_ est donc bien, quoi qu’en dise

Müllenhoff, le patronymique de _Merovech_. Et il reste constant que les

Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce

patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que

celui-ci soit historique ou purement légendaire.

[235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post

vocantur Merohingii.

_Liber Historiae_, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges

Francorum Merovingi sunt appellati.

Jonas, _Vita Columbani_, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse

Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse.

Eginhard, _Vita Karoli_, I, _in init._: Gens Merovingorum, de qua

Franci reges sibi creare soliti erant.

_Lex Bajuvariorum_, tit. I: Regnum Mervungorum.

_Mirac. S. Agili_, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine

dicitur Francia, tenente jus regium.

Hariulf, _Chronic. Centul._ (Bouquet, III, p. 349): Intermisso

Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt.

Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti

sunt.

Beowulf, fitte XL:

Us waes â siddan

Merevioinga

Milti ungyfede.

C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été

refusée.»

Bachlechner a restitué le mot _Merevioinga_, et montre d’ailleurs

qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme

Osweoing de Osweo (Haupt, _Z. f. d. A._, VII (1849) p. 524 et

suiv.).

[236] Cf. les noms lorrains _Créhange_ et _Fleurange_, formes

françaises de _Krichingen_ et de _Florchingen_.

[237] V. Bachlechner, _Die Merovinger im Beowulf_ dans Haupt,

_Zeitschr. für deutsches Alterthum_, t. VII (1849) p. 524 et suiv.

Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans

doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique;

sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent

arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs,

excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique.

Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende

donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent

fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de

Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est

déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se

figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur

l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion,

c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité

incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si

ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion,

et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la

légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse

croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder

bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de

Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au

courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le

nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins

un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique

sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant.

Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les

Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince.

Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache

Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or,

comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous

étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une

autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle

qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou

elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien;

ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui

s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père

de Childéric.

Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430,

et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de

la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du

contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est

laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en

effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les

Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même

le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille.

De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire,

Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant

craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il

se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce

que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà

singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne

sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain,

elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne

disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé

d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la

conjecture pour le retrouver.

[238] Greg. Tur., II, 7.

Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs

sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base

historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à

la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des

deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le

troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition

relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré

peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie

royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne

trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont

point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant

leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre

commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au

moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du

troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune

filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des

dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de

Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition

mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu

l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs

dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle,

devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa

dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le

souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est

pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de

l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir

la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions

mythologiques.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 18 / 108 题