Childéric.
(SUITE.)
[254] Je tiens à prévenir le lecteur que toutes les conclusions de ce
chapitre étaient tirées lorsque je pris connaissance du livre de M.
P. Rajna, _Le Origini dell’epopea francese_, qui était arrivé aux
mêmes résultats plusieurs années avant moi. Je fus moins contrarié
de me voir devancé sur un terrain que je croyais avoir exploré le
premier, que charmé de constater l’accord entre mes vues et celles
du maître de Florence: cette rencontre inattendue de nos recherches
respectives, parties de points de départ bien différents, était pour
moi, comme elle le sera pour le lecteur, une garantie assez sérieuse
de la justesse de leurs résultats.
La suite de l’histoire poétique de Childéric répond au caractère de ses
débuts. C’est, cette fois, Grégoire de Tours qui va nous la raconter.
Childéric était très dissolu, et débauchait les filles des Francs.
Irrités, ceux-ci se soulevèrent contre lui, et, sans une prompte fuite,
il n’aurait pas échappé à la mort. Mais, avant de s’exiler, il avait
partagé une pièce d’or avec un de ses fidèles, qui lui avait promis
d’apaiser le peuple, et il avait été convenu, que quand l’heure serait
venue pour le roi de rentrer dans son pays, l’ami lui enverrait la
moitié de la pièce. Là-dessus, Childéric se retira en Thuringe auprès du
roi Basin et de la reine Basine.
Les Francs, cependant, avaient à l’unanimité pris pour chef Aegidius, le
général romain. L’exil de Childéric dura huit années. Au bout de ce laps
de temps, son fidèle étant parvenu à réconcilier en secret le peuple
avec le souvenir de son roi, envoya à celui-ci le signe convenu.
Childéric revint et fut bien accueilli par les Francs, qui le remirent à
leur tête. Peu de temps après, la reine Basine abandonna son mari et
vint le rejoindre. Interrogée par lui pourquoi elle avait fait un si
long voyage, elle répondit: «C’est parce que je connais ta valeur. Si
j’avais cru qu’il y avait, même au delà de la mer, quelqu’un qui
l’emportât sur toi[255], c’est à lui que je me serais donnée.» Childéric
joyeux en fit sa femme, et elle lui donna un fils qu’elle appela Clovis:
celui-ci fut un grand et puissant guerrier[256].
[255] Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi.
Sur le sens du mot _utilis_ v. ci-dessus p. 137, n. [215]. Cf. Greg.
Tur. III, 22: Matrona Deoteria nomine utilis valde atque sapiens.
Pétigny II, 359 se trompe étrangement sur la valeur de ce terme dans
la bouche de Basine; après l’avoir traduit par _brave_, il ajoute:
«L’expression de Grégoire de Tours, _virum utiliorem_, est beaucoup
plus naïve et ne peut se traduire.» Il n’y a de naïf ici que
l’étrange remarque de cet auteur.
[256] Greg. Tur. II, 12.
Frédégaire et le _Liber Historiae_, qui reproduisent le même récit avec
des variantes dont il sera question plus loin, nous font connaître le
nom de l’ami fidèle qui rendit tant de services à Childéric: il
s’appelait Wiomad[257]. Cet accord des deux chroniqueurs est d’autant
plus remarquable, que, comme je l’ai montré ailleurs[258], le _Liber
Historiae_ ne procède en rien de Frédégaire, qu’il n’a pas même connu:
preuve que le Burgonde et le Neustrien ont trouvé l’un et l’autre le nom
du personnage dans la tradition populaire. Mais pourquoi Grégoire de
Tours s’obstine-t-il à éviter ce nom, et à désigner l’ami de Childéric
par des expressions vagues comme _hominem sibi carum_, _amicus ejus_,
_amicus ille fidelis_? Serait-ce parce que sa source populaire ne lui
fournissait pas le nom? Une telle supposition est inadmissible: il n’y a
pas d’exemple qu’une tradition épique fasse entrer en scène des
personnages anonymes dans des rôles importants, et on ne peut douter que
le nom de Wiomad ait été un des éléments constitutifs de la légende dont
il est le héros. Si donc Grégoire ne nous l’a pas communiqué, ce ne peut
être que parce qu’il éprouvait quelque scrupule à l’égard de la
tradition. Sans doute, elle lui semblait trop peu sûre pour le
déterminer à donner une place définitive dans l’histoire à un personnage
qui n’était connu que par elle. Cet indice d’une faible mais réelle
résistance de l’esprit critique doit être noté. Il atteste une fois de
plus que, quand il s’agit de traditions orales, Grégoire ne se livre pas
entièrement à ses sources, et que, dans le doute, il se décide à
l’abstention. C’est ainsi que nous l’avons vu procéder plus haut envers
la légende relative à la filiation de Mérovée: il n’en assume pas la
responsabilité, et, forcé de la mentionner, il ne le fait qu’avec une
formule dubitative (_quidam adserunt_)[259]. Nous aurons plus d’une fois
encore, au cours de nos recherches, l’occasion de faire une constatation
analogue.
[257] Frédég. III, 11; _Liber Historiae_, c. 6 et 7.
[258] _Étude sur le Gesta Regum Francorum_ dans les _Bull. de l’Acad.
royale de Belgique_, IIIe série, t. XVIII, 1889.
[259] V. ci-dessus p. 151 et suiv.
Le choix du signe convenu entre Childéric et son fidèle est bien
germanique, et, à lui seul, il trahirait sous la plume de Grégoire de
Tours sa provenance barbare. Les Germains ne connaissaient pas
l’écriture; lorsqu’il leur fallait vérifier l’authenticité d’un message
venu de loin, leur embarras était souvent grand. Ils n’avaient pas de
meilleur moyen que de partager par moitié un objet quelconque, dont les
morceaux, rapprochés l’un de l’autre et se correspondant parfaitement,
attestaient d’une manière irrécusable leur unité primitive. Le partage
du sou d’or entre Childéric et Wiomad appartient à ce genre de
correspondance rudimentaire: lorsque le roi exilé recevra de la main du
messager le morceau qui, rapproché de celui qu’il garde, le complétera
exactement (_quando quidem hanc partem tibi misero, partesque conjunctae
unum efficerent solidum_) ce sera la preuve que le message est bien
envoyé par Wiomad, et qu’il peut avoir pleine confiance dans ce que dira
le messager[260].
[260] Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes
connues sous le nom de _chirographes_, et dont le procédé de
vérification consiste également à rapprocher l’un de l’autre deux
exemplaires du même acte (_chartae pariclae_) écrits sur la même
feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, la coupure
traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant
le mot _cyrographum_ ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf,
_Dissertation sur l’époque de l’établissement des Francs dans les
Gaules_ p. 317. C’est en pays germanique, à savoir en Angleterre,
que nous rencontrons les plus anciennes traces de ce genre de
documents publics. Chifflet, _Anastasis Regis Childerici_ p. 65,
reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de
l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient
de gages aux amis séparés par l’absence.
Ce procédé de vérification est resté en usage dans le peuple, et j’en
retrouve un exemple curieux dans ces mêmes régions où, il y a quatorze
siècles, Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé le sou.
En 1821, quelques jeunes prêtres flamands du séminaire de Malines
partaient en qualité de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de
les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à Waelhem, demanda à
l’un d’eux de lui donner un souvenir: «N’ayant rien de mieux sur moi,
écrit le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, le pliai
en deux avec les dents, et le lui remis[261].» L’un de ces hommes, celui
qui partait, était le P. Desmet, fondateur de la mission des Montagnes
Rocheuses; l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de l’université
de Louvain. Je ne doute pas que si les dents du P. Desmet avaient eu,
cette fois, la puissance dont il fit preuve en une autre occasion, il
n’eût remis à Mgr de Ram la moitié du sou en question, et n’eût gardé
l’autre pour lui: il semble bien que ce fût son intention, et qu’il ait,
très inconsciemment, voulu renouveler le partage épique des deux héros
francs.
[261] _Lettres choisies du R. P. Desmet_, 2e série, p. 219.
Voici un autre exemple pris dans la légende. La chanson du duc de
Brunswick, qui se chante encore aujourd’hui dans les provinces de
l’ancien royaume de Childéric, nous montre le prince revenu après de
longs voyages dans ses États, au moment même où sa femme célèbre la fête
de son nouveau mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait
demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui a envoyée, il
jette, après l’avoir vidée, la moitié d’une bague. «A la vue de cet
objet, la duchesse s’écria avec force: Cet homme, c’est mon propre
époux! Elle plaça la moitié de la bague près de celle qui lui était
restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent l’une à l’autre[262].»
[262]
Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven,
’T een tegen ’t ander gezet: ’t is vast aan malkaer gebleven.
E. de Coussemaker. _Chants populaires des Flamands de France_, Gand
1856, p. 160.
Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le _Liber
Historiae_ sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu
entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur
l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais,
tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen
employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain,
Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le _Liber
Historiae_, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à
indiquer par ces mots: _pacatis occultae Francis_. Évidemment, ces trois
mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que
la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce
fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles
il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares,
comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot _occultae_
est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut
entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous
silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende
populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des
événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé.
Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop
invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous
silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la
critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé,
et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas
d’autre méthode à l’examen des traditions populaires.
[263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue
affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de
constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence,
écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric,
étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit
en avoir eu connaissance, _car il semble s’en être défié_ et avoir
eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce
n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie
dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues,
et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a
donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y
laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._»
(_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des
conquérants germains_, I, p. 273.)
Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour
exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le
mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité
de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire
et au _Liber Historiae_, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne
provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint
traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa
confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur
les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché
d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le
rappeler. Voilà qui explique le _pacatis occultae Francis_ de Grégoire.
Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre,
et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le
_Liber Historiae_, ils formaient le fond d’une version qui était déjà
sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait.
Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs,
elle est décrite par le _Liber Historiae_ d’une manière sommaire, par
Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius,
devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_).
Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or
(_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui
persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur
orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant
qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un
Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius
que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il
doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il
envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort.
Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de
payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des
troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver
Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent
plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que
cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite
d’intrigues manque dans le _Liber Historiae_, mais il paraît bien que
l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté
qu’il le résume en disant: _Hortabatur_ (Wiomadus) _Egidio aliquos
Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit
oppremere eos[264]._
[264] _Liber Historiae_, c. 7.
Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette
invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires
populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du
conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse
à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des
plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour
se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire
successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette
légende dans le poème intitulé: _La fuite de Dietrich_[265], et l’on
sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre
le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle
d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une
manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont
tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel
ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que
Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été
habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été
mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de
Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà,
n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de
critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait
entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait.
[265] _Dietrichs Flucht_ éd. E. Martin dans le _Heldenbuch_, t. II,
Berlin 1866.
[266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un
Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance!
Je continue maintenant l’examen de notre légende.
Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour
Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour
lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi,
en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le _Liber
Historiae_. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici
un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le
rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui
persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour
lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité
des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à
cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à
Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la
demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment
est-il arrivé là, alors que Grégoire et le _Liber Historiae_ ne parlent
que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire
lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance?
C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part;
l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient
prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli
de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le
demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric.
L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de
prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu
d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en
demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à
Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers
d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet
infidèle.
[267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae
locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam
cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi
argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere
aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum
creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas
d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs.
Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad,
prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre
à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de
Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics.
Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats
à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains.
Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux
légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles,
d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place
l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour
retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est
entièrement inconnue de Grégoire et du _Liber Historiae_.
Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle
fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la
bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu
quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait
revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à
l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en
circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par
Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme
à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée;
au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus
logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur
Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire
de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en
582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres
de sa chronique[269].
[268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans
idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio
ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera
éclatante.
[269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte
(_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant
l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la
place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les
traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à
constater leur procédé.
Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le
critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la
légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas
née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu
probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier
successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que
l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le
Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays
franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce
pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il
avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne
d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur
le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît
de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un
siècle avant lui.
[270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III,
17, 22, 29, 31.
[271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4.
Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est
ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des
légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont
on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les
raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce _transfert épique_,
s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question,
l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en
a pas de plus familier.
Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode
ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au
VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la
Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons
établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès
lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache
avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc
qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe
siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des
matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un
aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après
avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de
Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de
quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il
paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce,
l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de
Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les
grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et
Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du
prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les
grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger
devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne
reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne
viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à
Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le
pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à
parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes
importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer
impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277].
[272] V. ci-dessus p. 177.
[273] Greg. Tur. VI, 24.
[274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36.
[275] Id. VII, 10.
[276] Id. l. l.
[277] Id. VII, 32.
Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit
public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance
du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette
date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à
Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se
passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont
voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de
Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans
l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à
Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de
part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à
Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs
qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en
Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit
devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son
dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule.
Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de
Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait
croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois
dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi,
l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à
Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même
somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il
y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités
en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons
encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de
voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode
légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de
Childéric[282].
[278] Deloche dans les _Mémoires de l’Acad. des Inscript._, t. XXX, 2e
partie, contre Robert, _ibid._ A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la
monarchie franque_, p. 186.
[279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald
rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36.
[280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio
ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut
Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum
his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a
solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere.
[281] Par exemple Greg. Tur. X, 2.
[282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del
poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei
primi anni del VII. Rajna, p. 67.
La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit
une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume
d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y
vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les
habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que
Childéric, en revenant de Constantinople, _est reçu aux frontières de
son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est
un véritable don de joyeuse entrée_ (_inicium receptonis_)[283]. Ce
détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait
la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du
pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville
seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée
par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans
une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les
exigences assez fréquentes du fisc mérovingien?
[283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de
Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point
par conséquent aux indications de Frédégaire.
Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous
en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui,
bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui,
sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très
bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le
tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était
laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de
ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait.
Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du
royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se
livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par
le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur
tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge,
sœur du roi Adaloald[285].
[284] Ingeniose ad se venientem. _Ingenium_ a déjà dans les textes
mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française:
_par fraude et mal engien_.
[285] Frédég. IV, 49.
Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de
ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une
légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur
Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups
de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance
d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui
suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour
montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui
sont sortis du même moule.
[286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l.
Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte
Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le _Liber
Historiae_. Childéric, nous disent-ils tous les trois, a trouvé
l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine.
Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle
est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa
provenance populaire, quand même le _respondisse fertur_, par lequel
Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la
preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de
l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi
salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée
entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit
pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction,
et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a
fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses
qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras
des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec
plus de franchise que de dignité.
[287] Cf. P. Rajna, P. 54.
Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien
significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en
la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait
pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et
elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et
que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il
se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme,
sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs
relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la
scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient
l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à
trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire
sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le
récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle
nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé
l’évolution incomplète de la légende.
[288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de
Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32)
qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en
parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec
Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent
Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci
parlant comme si elle ne l’avait jamais vu.
Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de
fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des
Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la
reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est
impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce
renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié
d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses
relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans
l’_Origo Gentis Langobardorum_, document italien du VIIe siècle, qui
nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des
Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’_Edictum Rothari Regis_, et
indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble
de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute
l’historicité du roi Basin.
[289] Fortunat, _Vita Radegundis_, c. 1.
[290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde
était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son
grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle
aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien
Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors
qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû
demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de
lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée?
[291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis
Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres:
Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée
dans le _Codex Gothanus_ du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores
tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum.
L’_Edictum Rothari Regis_: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda,
filia Pisen regis Thuringorum.
Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 21: Ranicundam filiam regis
Turingorum.
Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la
sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains
prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice.
D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par
la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa
forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou
peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas
admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la
réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le
souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec
lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine
reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté
par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout
au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les
ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que
la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des
Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294].
[292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle
le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment
supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était
connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech
puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?»
Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, trad.
Monod, p. 11.
V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e
propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non
mi pare improbabile, etc., etc.
[293] Greg, Tur. X, 39.
[294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du
livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la
reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches
Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de
Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des
Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est
réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce
livre.
Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont
connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la
légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté.
Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché
les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique
entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les
personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de
l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition
naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a
accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la
tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est
ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations
épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc
dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de
Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment
était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire,
et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu
parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme
une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur
et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en
avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui
avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la
prit pour femme.
[295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et
suiv.
[296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du
même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de
Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis.
Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que
l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose
d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien
qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth
reste pour eux un étranger.
Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît
encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à
toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première
ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait
pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout
consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle
tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son
archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit,
et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons
plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les
traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles
du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme
primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que
toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est
arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises
dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas
avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la
légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction
dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue.
Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de
l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le
premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer
de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si
elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est
évidemment--ainsi raisonne l’esprit populaire--parce qu’elle avait pour
Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère
répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour
prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que
l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue
se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette
contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le
mettre d’accord avec la nouvelle invention[297].
[297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font
sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de
Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et
dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que
la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la
logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en
dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté
l’adultère.
Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe
assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné
naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son
peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il
constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de
l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais,
et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui
sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples
impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de
Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de
celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius,
qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique,
semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux
traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un
côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément
fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la
Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298].
[298] Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore
d’expliquer toutes les légendes par la mythologie, et ce savant n’a
pas manqué de voir dans l’exil de Childéric en Orient un mythe de
Wodan. On est moins excusable aujourd’hui de reprendre avec
enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait Tamassia dans
son article intitulé _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_
1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans _Niedersaechsische
Sagen und Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt_, Goettingen
1854, p. 389, qui semble décisif au savant italien, ne prouve
absolument rien pour le cas présent.
Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité de la
tradition relative à la royauté franque d’Aegidius. La légende
elle-même, avant de se contaminer avec celle de Basine, pouvait avoir
passé par des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. Et,
s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, je crois qu’on
les trouverait dans les rapports militaires qui semblent avoir existé
entre le général romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme nous
le voyons par Grégoire de Tours, livre des combats victorieux au centre
de la Gaule romaine, à Orléans et à Angers notamment[299], Childéric,
que le _Vita Genovefae_ nous montre maître incontesté de Paris[300], ne
paraît pas être resté en possession d’un pouvoir si étendu. Il meurt à
Tournai, comme qui dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales
du domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est obligé de
reprendre à Syagrius toutes les provinces où son père avait commandé.
Cela semble attester que les dernières années de Childéric furent
assombries par des revers, et que les Romains ont, pendant un certain
temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris quelque avantage sur les
barbares[301]. La légende franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne
convenait pas de présenter ces faits humiliants sous leur vrai jour,
aura expliqué la fuite de Childéric par la colère des Francs, et les
succès d’Aegidius par le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette
légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait d’ailleurs
dans celle-ci la justification de l’expulsion temporaire de Childéric:
Childéric devenait un séducteur de femmes! L’esprit populaire tenait
enfin, ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de sujet à une
chanson, et la chanson, sans aucun doute, n’aura pas tardé à naître. Il
semble qu’on en retrouve encore les paroles finales dans cette phrase de
Grégoire, qu’on pourrait croire traduite de la conclusion: _Quae
concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. Hic fuit
magnus et pugnator egregius._
[299] Greg. Tur. II, 18.
[300] _Vita Genovefae_ c. 6 ed. Kohler dans _Bibl. de l’École des
Hautes Études_ fasc. 48. Paris 1881.
[301] Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie
digne d’un meilleur sort, défendit les restes de la culture romaine
en Italie. Fils de la Gaule occidentale, il tient tête aux Goths qui
la menacent, en même temps que lui-même menace l’Italie où Ricimer
vient de massacrer Majorien; dans sa lutte contre les Goths, Priscus
le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus,
_Fragm._ 14, p. 156.)
La troisième légende childéricienne que je vais étudier se rattache à la
précédente d’une manière trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette
légende pourrait être intitulée: _La vision de la nuit nuptiale_. La
voici d’après Frédégaire:
«La première nuit de leurs noces, Basine dit à Childéric: «Cette nuit,
nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et
viens redire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du
palais.» Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et
des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa
vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et
viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et
cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une
troisième fois, Basine le renvoya avec le même message. Cette fois,
Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens et autres
animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. Il raconta
tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la
continence. Lorsqu’ils se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux:
«Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la
signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force
du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils
auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l’avidité,
rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu
sont les colonnes de ce royaume, ils règneront comme des chiens sur des
animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de
petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler
représentent les peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se
détruisent mutuellement.» Telle fut la prophétie de Basine[302].»
[302] Frédég. III, 12.
Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont nous ne trouvons pas
l’équivalent dans les littératures classiques, paraît bien reposer sur
une donnée absolument germanique[303]. Dans l’innombrable quantité de
songes et de visions qui peuplent l’épopée française, jamais on ne
retrouve le songe prophétique d’un fondateur de dynastie voyant l’avenir
de sa famille sous la figure de diverses espèces d’animaux; jamais non
plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe[304].
[303] C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60.
[304] V. R. Mentz, _Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und
Artusepen_. Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53.
Par contre, c’est aux traditions des Germains que Frédégaire a emprunté
son autre exemple de ce genre d’épisodes. Les parents de Théodoric le
Grand, Theudemir et Lilia[305], sont au service du patrice Idacius et de
sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia dit à Lilia: «Lorsque
tu partageras la couche de ton mari, aie soin de me raconter le
lendemain ce que tu auras vu pendant ton sommeil, car _c’est la croyance
que ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la
vérité_[306].» C’est donc, on le voit, une croyance populaire relative
aux visions nuptiales qui a donné naissance à la légende de Frédégaire.
Quant au songe prophétique en lui-même, et au symbolisme des animaux qui
y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en fournit l’exemple
suivant. Le duc Bernard I de Saxe (mort en 1011) connaissait, dit-on,
l’avenir, et plus d’une fois il déclara en gémissant que ses fils
étaient nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, dans un
songe, sortir du fond de sa maison et entrer dans l’église, des ours et
des sangliers, puis des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les
sangliers, dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur courage comme de
dents. Les cerfs, c’est moi et mon frère, qui ne nous distinguons que
par une vaine ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens timides
et de peu de valeur: je crains qu’en attaquant l’Église ils n’encourent
la vengeance céleste[307].
[305] Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des
personnages imaginaires: le père de Théodoric, Vidimir, était en
réalité roi des Ostrogoths.
[306] Frédég. II, 57. Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem
nocte sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas,
quia creditur veritate subsistere, quod nubentes prima nocte
visaverint. V. la même histoire dans le _Gesta Theodorici_, c. 1
(dans _Mon. Script. Merov._ ed Krusch, t. II, p. 202).
[307] Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé.
Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. Nous voyons
qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, dit-elle, le fils de son
mariage avec Childéric: il s’agit donc de Clovis. Le léopard et le
rhinocéros représentent les fils de Clovis (_filii viro ejus_). Les ours
et les loups représentent la génération issue de ces princes: ce sont
donc, tout particulièrement, outre Théodebert fils de Théodoric I, les
quatre fils de Clotaire I, à savoir Charibert, Chilpéric, Sigebert et
Gonthran. Enfin, les chiens représentent les fils de ces derniers, et
notamment Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, fils de
Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie ne va pas au-delà, si
ce n’est pour acter l’anarchie et le désordre qui succèdent à ces
_colonnes_ du royaume. Cette dernière expression pourrait faire croire
qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité du royaume
dépendait d’eux, et cela est très exact en ce qui concerne l’Austrasie
et la Bourgogne. En effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays
ne connurent que des jours sombres sous la régence despotique et mal
respectée de Brunehaut.
Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus près possible le
texte de Frédégaire, écarte l’opinion assez répandue qui voudrait voir,
dans notre légende, une espèce de satire contre la dynastie
mérovingienne[308]. Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une
gradation entre les diverses générations de princes issus de Clovis,
mais cette gradation correspond à la réalité des faits, et n’a aucune
portée satirique. Au contraire, les derniers Mérovingiens sont présentés
comme les colonnes du royaume, et leur disparition a pour conséquence
l’anarchie. Il suit de là que la sinistre fiction doit être née, soit en
Bourgogne, soit en Austrasie, dans les dernières années du VIe siècle ou
dans les premières du VIIe. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle est
d’origine littéraire et non populaire[309]; elle appartient à cette
littérature sibylline qui nous a donné également la prophétie relative à
Brunehaut. Si Frédégaire l’avait puisée à même la source orale, il nous
en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins jusqu’à sa
génération. Quant à supposer qu’elle a pu exister d’abord sous une forme
plus brève, et ne viser que les premières générations des rois francs,
si bien que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est une
hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance[310]. Toute l’histoire,
en effet, converge vers le tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable
du pays sous la minorité des petits-fils de Brunehaut: c’est ce tableau
qui a, si je puis ainsi parler, engendré le reste, et la vision
prophétique de Basine n’est imaginée que pour l’encadrer. C’est cette
vision qui donne à la narration son caractère et son originalité. Si on
en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute autre, c’est
parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie le plus haut possible
pour augmenter sa portée, et que Basine est la plus ancienne reine dont
les Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, chez les
barbares germaniques, le don de prédire l’avenir était un attribut
spécial du sexe féminin: _inesse quin etiam sanctum aliquid et providum
putant_[311].
[308] Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le
songe de Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de
la dynastie mérovingienne, et dans l’intérêt des Carolingiens, et
qui en place la composition au VIIIe siècle, alors que nous le
trouvons dès le milieu du VIIe dans la chronique de Frédégaire! Cf.
Rajna p. 61 et 63.
[309] Rajna, p. 63.
[310] C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61.
[311] Tacite. _Germania_ c. 8.
CONCLUSION.--Il y a eu trois légendes ou chansons populaires sur le
règne de Childéric. La première a laissé peu de traces, et n’a pas
exercé une grande influence sur l’historiographie franque. Quant aux
deux autres, elles ont été, au cours des générations, développées et
chargées d’éléments nouveaux. Plus tard, elles ont été cousues ensemble,
de manière à nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul tout.
De ces deux légendes, la première est celle de l’expulsion de Childéric
et de son retour ménagé par le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont
le fonds est assez ancien, est venu se greffer, au commencement du VIIe
siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à Constantinople, suggéré
lui-même, en partie, par les récentes aventures du prétendant Gundobald.
L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. Sur la foi de sa
réputation de bravoure et de valeur, une reine étrangère, une reine de
Thuringe vient lui faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et
elle devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa forme dernière
vers le milieu du VIe siècle, s’ajouta, vers la fin du règne de
Brunehaut, l’épisode de la vision nuptiale de Childéric.
Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues l’un et l’autre, les
deux récits avaient déjà été réunis par quelque rhapsode, qui avait
supposé entre Childéric et Basine des relations précédant l’équipée de
celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette conjecture un point
d’appui, et il suffisait de supposer que le séjour de Childéric pendant
son exil avait été la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec
Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son histoire légendaire.
L’histoire de Childéric nous met donc en présence des principaux
éléments qui contribuent à la formation de l’épopée. Des faits
mémorables engendrant des légendes, ces légendes rattachées entre elles,
et continuant de se charger d’épisodes nouveaux de manière à constituer
un tout poétique, voilà bien les diverses phases du développement de
toute épopée. Il n’a manqué à celle-ci qu’un Homère.
_Saint Basinus_. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom
de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV)
nous apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville
qui, de son nom, fut appelée _Basotes_. Un cerf, qu’il avait poursuivi
pendant trois jours et trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de
la Lys, à Tronchienne, où il lui déclara qu’il était son ange, et lui
ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, et depuis lors il se fit
beaucoup de miracles dans cet endroit; sa propre fille Aldegonde y
retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le roi
marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques
sont conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est
représenté portant sur la poitrine une fleur de lys: Inde suspicio est,
ajoute-t-il, eum non quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive
regulum. (_Natales Sanctorum Belgii_ p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde
et Saussay avaient parlé du saint comme d’un roi; mais ils étaient les
premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe de Galesinius, en 1578,
se bornait à dire: _Truncinii ad Gandavum sancti Basini Martyris_. En
1569, Corneille Jansen, 1er évêque de Gand, dans la lettre de visitation
qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais non
de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de
saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, _Corpus Chronic.
Flandriae_ I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569
(ib. p. 655), ne fait nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en
faut-il conclure, sinon qu’il n’y a rien de commun entre le saint en
question et le roi des Thuringiens, sauf le nom, et que c’est ce nom
même qui, vers le XVIe siècle, a donné à des érudits l’idée de faire un
roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois aller jusqu’à
l’identifier avec le roi de Thuringe? Plus tard, faisant un pas de plus
dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la
chronique de Tronchienne ces lignes: Quod cum Flandri non recte
efferrent vel non bene intelligerent, dixere _Tronghen_, forte
_Toringhen_ a Turingia quæ antiquitus Toringia et Thoringia dicta. Sic
nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui hic primum sacellum coepit.
Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non video cur huic minus,
quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim familiarius
fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina arcibus
oppidisque dare, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa
vie avec le commentaire de G. Cuperus dans les _Acta Sanctorum_ l. l. et
Lippert o. c. dans _Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth._ t. XII
(_Neue Folge_ IV) p. 91-96.