CHAPITRE IV

Clodion.

Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs

saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en

rapporte:

«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus

remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à

Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens... Chlodion envoya ses

éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai;

lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville,

où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.»

Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent ce récit de Grégoire,

mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de

Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne

reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si

hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition

nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes

troyennes, et tout ce que Frédégaire et le _Liber Historiae_, moins

défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut

être écarté avec la plus grande assurance.

[211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre.

Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de

quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer.

Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois

francs d’après nos chroniqueurs:

Grégoire de Tours. Frédégaire. _Liber Historiae_

_Hist. Franc._ II, 9. _Chronic._ III, 2-9. 1-5.

» Priam. Priam. Antenor.

» Friga. »

» Francio. »

» » Marcomir, Marcomir. Sunno.

» » Sunno, »

» » Genebaudes, Faramond.

» » ducs. »

» Richimir, non roi. »

» Theudemar. »

Clodion. Clodion. Clodion.

Mérovée. Mérovée. Mérovée.

Il résulte de cela que Frédégaire et le _Liber Historiae_ croient

connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de

Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique;

en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis

par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans

Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses

combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il

suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de

Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé:

_Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium

Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt

etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse

Francorum[212]._

[212] Greg. Tur. II, 9.

Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque

entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait

de Theudemir et de Richimir des rois saliens: erreur manifeste, puisque

autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse

tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et

commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres

encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction

de la généalogie donnée par Frédégaire: elle n’a rien qui mérite de nous

arrêter plus longtemps[213].

[213] Huguenin, _Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie_, p. 9,

croit que _peut-être_ l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas

entièrement de la vérité, et que si le nouveau roi que se donnèrent

les Saliens au commencement du Ve siècle n’avait pas eu Theudemir

pour père, il sortait, _selon toute apparence_, de sa famille. Il

n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de Huguenin

est d’ailleurs étrange: il prétend que Frédégaire fait de Faramond

le fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce

qui est vrai, que le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire.

Celle du _Liber Historiae_ a-t-elle plus de valeur? Ce qui la rend tout

aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi,

d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de

l’autre; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de

Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce

dernier? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de

plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un

arrière-petit-fils de Priam? Cela est peu probable: l’invention

proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire

pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des

écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne

consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il

supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond? Cela

aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de

Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé

ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour

faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis?

Reste une dernière supposition: Faramond est un nom que l’auteur du

_Liber Historiae_ a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et

qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous

ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents.

Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et

Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans

sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur

du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse

dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond

I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le

beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique,

parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires

nationales[214]! Hélas! le trône de Faramond est désormais renversé

comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans

les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne

devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de

Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727,

une chronique remplie de fables et de légendes!

[214] Quetelet, dans _Académie de Belgique. Centième anniversaire de

fondation_, t. I, p. 13.

N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et

résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs

saliens au-delà de Clodion. _Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac

nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum

castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum._ Telle est la

première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur.

Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire

qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont

choisi leurs souverains dès l’origine, _de prima et ut ita dicam

nobiliore suorum familia_. Il est de plus, selon la tradition, un homme

vaillant, _utilis_, comme dit l’expression foncièrement

mérovingienne[215].

[215] _Utilis_ se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez

bien à ce que les Romains appellent _vir frugi_ et les Espagnols

_hombre de pro_. Cf. Ducange s. v. _utilis_. Basine dit à Childéric:

Novi utilitatem tuam, quod sis valde strinnus... Si in transmarinis

partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique

cohabitationem ejus. Clovis dit au soldat qui a brisé le vase de

Soissons, II, 27: Neque tibi hasta neque gladius neque securis est

utilis.

Au sujet de ce roi, Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent le

récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance

de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin; l’autre, en y intercalant

quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de

Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de

copiste ou d’abréviateur.

[216] Frédég. III, 9.

[217] _Liber Historiae_, c. 5.

Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt

Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc

s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante

ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà

comment a raisonné l’auteur du _Liber Historiae_, et c’est ainsi, sans

qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire

cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine

plus haute: _(Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem

obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens_ etc. J’ai démontré

ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de

précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a

vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à

l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant

sur la _Thoringia_, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que

Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont

je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion

massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et

n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa

les Romains et s’empara de Cambrai; le _Liber Historiae_, en

intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur

totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des

villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le

chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir.

[218] Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à

Amiens, dont il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt

ans. Il serait mort au moment où il était en route pour rentrer dans

cette ville après sa victoire d’Angers (_cum ad solum proprium hoc

est Ambianorum urbem remeare cuperet_). Il est inutile de faire

remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non

d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers

Mérovingiens en Picardie.

[219] G. Kurth, _Étude sur le Gesta Regum Francorum_. (_Bulletin de

l’Académie roy. de Belg._ IIIe sér., t. XVIII, 1889.)

[220] Greg. Tur. II, 9: Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem

Camaracum, perlustrata omnia, ipse secutus, _Romanus proteret,

civitatem adpraehendit_.

_Liber Historiae_, c. 5: Clodio autem rex misit exploratores de

Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea

cum grande exercitu [Renum transiit, multo Romanorum populum occidit

atque fugavit.] Carbonaria silva ingressus, Turnacinsem urbem

obtenuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, illicque resedit

pauco temporis spacio; _Romanos quos ibi invenit interficit_.

Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de

l’erreur de notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe: en

effet, si elle est vraiment située au-delà du Rhin, il a fallu à

Clodion verser bien du sang avant d’arriver en vue de Cambrai.

Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce passage

n’aura plus de raison d’être.

Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule.

Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique,

et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été

écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas

possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer _a

priori_, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de

l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors,

n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion

est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un

contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de

Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un

admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu

ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le

premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec

empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est

relaté. Ce ne sont pas non plus ses _Annales d’Angers_ qui lui ont fait

connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces _Annales_, si elles

avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui,

auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur

aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est

la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source

annalistique. Il est probable aussi que ces _Annales_ nous auraient fait

connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire

de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la

connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai

montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même,

au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot _ferunt_, qu’il

rapporte ici une version orale.

[221] Voir ci-dessous p. 144, n. [225].

En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre

particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot,

les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui

doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots

comme _missis exploratoribus_, _perlustrata omnia_, _ipse secutus_,

_tempus resedens_, marquent bien que ces phases sont encore présentes à

son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus

largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures

dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour

de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de

nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la

Somme. Je dis _peut-être_, parce que l’on comprend avec quelle

circonspection il faut manier ici l’hypothèse; mais l’analogie est une

preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa

source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait

découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion

prit Cambrai.

Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont

fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les

Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait

de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais,

dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du

chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de

tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait

avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des

accents du _Prologue_, chantant la supériorité du guerrier franc sur le

Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission

providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour

le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours

des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse,

on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre

joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des

rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de

châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs

générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous

les côtés, et ses _castella_ flambaient comme pour éclairer l’itinéraire

des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne

protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui

vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage: voici que, sur les pas

de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du

grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La

joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les

délices de la ville prise; déjà, il reprend sa marche victorieuse en

avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et

d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons.

C’est là, dans les ruines des _villas_ romaines ou au milieu des forêts

abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il

édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de

la conquête.

Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc

partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner: en

Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter

quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible

attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa

famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa

lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a

vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des

victoires sur la terre rebelle[222].

[222] Cf. G. Kurth, _Les origines de la civilisation moderne_, 2e

édition, t. II, p. 55 et suivantes.

A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête,

nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses

belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent

dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La _Loi Salique_, dont

la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du

sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait

produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le

lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin

et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie

humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin

ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du

monde: race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se

repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant

aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion.

[223] Dum ego per Scaldem fluvium navigarem, dit Clovis dans un de nos

poèmes (Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se

mêler des affaires du dehors.

Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du

chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait

comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie! J’imagine

qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race

qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la

jeunesse! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec

lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se

soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé

plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments

qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte,

dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable

que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des

Francs devenus sédentaires.

Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles,

la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit

de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des

prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les

pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine;

d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le

chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux

régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de

Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui

avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours

d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque

que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une

cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière

vibration du chant de Clodion:

Naar Oostland willen wij varen[224]

Naar Oostland willen wij heen!

Al over die groene heide

Vrisch over die heide,

Daar is er een betere stêe!

[224]

Nous partons pour l’Ostland!

Pour l’Ostland nous partons,

Par la verte bruyère

Gaîment par la bruyère!

C’est là qu’il fait bon vivre!

Willems, _Oude vlaemsche liederen_, p. 35 et suiv., avec la note de

l’éditeur.

Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle

Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part

qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est

certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de

la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de

Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une

vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de

cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les

vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du _Vicus Helena_, les

guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque

soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de

chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des

combats succède au désordre de la noce; la jeune fiancée tombe avec son

époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet

épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431; il

s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce

qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée

par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un

échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la

Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois.

[225] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 214 et suiv.

Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée

de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche

victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir

humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la

chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et

générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une

seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine

qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les

choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut

avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur

avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358

après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être

étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou

de confédéré.

[226] C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui,

cousant ensemble la tradition légendaire et les textes historiques,

écrit ce qui suit, p. 14: «Nous apprenons de Grégoire de Tours

qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol de la Gaule, Clodion

se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les limites (V.

ci-dessus p. 118, n. [192]) de la Toxandrie et du territoire romain.

De là il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de

Cambrai, qui dominait le cours supérieur de l’Escaut dans la

deuxième Belgique. D’un bond rapide, le chef salien se saisit de la

cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite vers le bourg

d’Helena, dans le territoire d’Arras.»

Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire

remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans

sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au

nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai

mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez

faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de

rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de

Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour

ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales,

que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne

parlant que le flamand[227].

[227] Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire

_Sur la frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la

France_, qui paraîtra prochainement dans les _Mémoires couronnés de

l’Académie de Belgique_.

J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la

population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble

admise par le _Liber Historiae_, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou,

pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour

compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée

dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est

restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être

massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la

population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments

romans sans mélange.

CONCLUSION.--La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations

épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu

poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit

une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs

années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi

que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire

recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas

avoir eu connaissance.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 17 / 108 题