La plus ancienne chanson franque.
Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de
l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les
premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à
première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut
craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie,
et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer
les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que
l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des
indications servant à nous mettre sur la voie.
Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main,
ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les
_Annales consulaires_, des _Annales d’Angers_ probablement continuées à
Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre.
Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu
du Ve siècle, et les _Annales_ elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur
qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont
il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a
compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails
sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas
rencontré ce qu’il cherchait.
Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin,
il leur donne des _regales_, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions
dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle
bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a
l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne
mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante
recherche par ces paroles: _Hanc nobis notitiam de Francis memorati
historici reliquere, regibus non nominatis_[162].
[162] Greg. Tur. II, 9.
Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne
lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison
qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les
barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives
formulées, Grégoire reprend en ces termes:
_Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum
quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno,
Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos
super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia.
Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in
sequenti digerimus[163]._
[163] Id. l. l.
Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de
l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici
l’apport de la tradition orale? Si le _tradunt multi_ ne nous le faisait
sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le _ferunt etiam_,
nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale,
qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne
peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des
Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur
sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin,
pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie.
On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En
effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: _Nam et in
consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris
quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[164]. Ne sont-ce
pas, dira-t-on, les _Annales consulaires_ qui ont fourni, non seulement
cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques
rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique.
Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit
tout le contraire. Il est manifeste que les _Annales consulaires_ n’ont
fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de
sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs,
si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc,
elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le
passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur
l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette
tradition est confirmée par les _Annales consulaires_, qui nous parlent
d’un roi franc Theudemir. Si les _Annales_ avaient contenu autre chose
que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait
pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se
convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication.
[164] Id. l. l.
J’attirerai encore l’attention sur ces mots: _Quod postea probatum
Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus_.
Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur
tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous
est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet,
dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui:
à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses
parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté
entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette
parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne
croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à
mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une
tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que
peut-être il n’en admette pas tous les détails[166].
[165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von
Sybel, _Entstehung des deutschen Koenigthums_, 2e édition. Francfort
1881, p. 162
[166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis
assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous
montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à
dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler.
Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des
interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le _Liber
Historiae_. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs
ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la
physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des
rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie,
inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à
faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction.
Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par
Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à
sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se
persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était
revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir
(_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem
stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de
Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de
succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet
écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de
bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire
avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la
décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble
même avoir ignorée.
[167] Frédégaire, III, 2.
[168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex
eadem stirpe quâ prius fuerant... Franci electum a se regi sicut
prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami
Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium
Richemeris. Id. III, 5 et 9.
Le _Liber Historiae_ nous fait assister au même travail de combinaison
arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de
Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils
d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur,
naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno,
ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils
choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser
d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette
élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son
conseil: _Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169]._
[169] _Liber Historiae_, c. 4.
Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs
formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les
données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré.
D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un
supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous
en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout
le reste est étranger à la tradition orale des Francs.
Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout
sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter.
Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable
saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez
tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici
quelques exemples.
Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de
Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et
donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils
soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants.
Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier,
on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui
s’appelait dans la langue des Goths Oium.
Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula
derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les
Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était
fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et
s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que
rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu
près comme de l’histoire[170].
[170] Jordanes, c. 4.
Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la
Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu
trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le
sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux
jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé
Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales,
commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir
par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un
épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à
fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce
récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la
substance[171].
[171] Paul Diacre I, 1-8.
La version de l’_Origo Gentis Langobardorum_ (Waitz, _Scriptores
Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle
pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce
trait, et celui du _printemps sacré_ des Winniles m’ont paru trop
authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul
Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle
qu’il a reproduite.
Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie
actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les
attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat
indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à
molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et
d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce
marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs
richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé
de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il
voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner
quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais
le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande
étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les
armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens.
Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à
une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé
leur nom aux Saxons[172].
[172] Widukind, _Rer. Gestar. Saxon._ I, 4-6.
Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui
firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans
doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa
prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire.
Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des
chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à
l’époque chrétienne.
On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers
peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière
frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit
les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent
ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était
un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul
Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et
avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la
tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et
des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où
Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses
traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version,
la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du
Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des
circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles
ou celui des Goths. De même, le _juxta pagos vel civitates_ marque le
fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est
possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre
tradition. Il faut en dire autant du _reges crinitos_, que Grégoire a
sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si
significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la
loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne
pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait
l’emploi[174]. Le _de prima et ut ita dicam nobiliori familia_ semble
également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous
silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille
lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les
rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà
montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour
que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il
raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source
toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée.
[173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9.
[174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre
du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie
l’expression _caesarie prolixa_ (H. F. VIII, 10.) Le terme ne
reparaît ni dans Frédégaire ni dans le _Liber historiae_, sauf à
l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est
évidemment emprunté à celui-ci.
[175] Voir ci-dessus pages 103 et 104.
Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une
tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin,
et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru
dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents.
Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est
d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que
Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le
fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les
souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien
germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons
d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des
difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est
le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de
ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe,
ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine
populaire du récit.
[176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour
démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté
primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais
c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous
les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus
d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un
système.
D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le
Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de
Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au
centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage?
Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire.
Dès le VIIIe siècle, l’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait d’après
notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre
Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre
que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il
imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion,
ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller
conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue
géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de
l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une
invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin,
comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir
ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il
faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre
d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que
par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce
qu’il y a de naturel; dans le _Liber Historiae_, il n’y a rien de plus
fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son
abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour
tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le
_Liber Historiae_, elle passa de là dans tous les écrivains.
[177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello
Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu
Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber
historiae_ c. 5.
Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la
contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée,
et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord,
Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le
supprimer, en corrigeant d’autorité privée _Reno_ en _Moeno_: les
Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178].
La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le
violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait:
elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au
texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que,
d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la
rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte,
mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que
Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis
leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien
que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que,
sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait
quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe;
3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond
fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en
supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]!
[178] _Rerum Francicarum libri VIII_, Paris 1646, p. 128.
[179] Daniel Bender, _Ueber Ursprung und Heimat der Franken_,
Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen
Reichs_, 1873 p. 20, n. 1.
On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au
texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici
encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et
après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la
ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse
identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve
précisément là où Grégoire place la _Thoringia_, c’est-à-dire de ce
côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que
la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres.
Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a
recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est
jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après
certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se
retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit
pouvoir identifier avec un _pagus Turingawis_ mentionné dans une charte
du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux;
quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane
serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182].
[180] V. A. de Valois _op. cit._ l. l.
[181] Dubos t. I, p. 334 et suiv.
[182] Waitz, _Das Alte Recht der Salischen Franken_, p. 44; Longnon,
_Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 165.
J’écarte résolument cette opinion. Une _Thuringia_ introuvable, un pays
mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le
VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus
invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté?
Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette
Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de
l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à
Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui
eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais
recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à
l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer,
c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de
Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition.
[183] Greg. Tur., II, 12.
[184] _Das Alte Recht_, p. 45, et Longnon o. c. p. 166.
Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de
Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut
y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on
semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette
indication?
Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des
Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive
gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie,
de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie
d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel
de _Civitas Tungrorum_. C’est donc dans la _Civitas Tungrorum_ que les
Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la
_Civitas Tungrorum_, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que
Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le
nom de _Thoringia_. Non seulement c’est là la seule interprétation que
comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous
l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui
s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du
passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en
Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie
septentrionale de la _Civitas Tungrorum_. L’histoire et la tradition
sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient
sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en
savaient les historiens du IVe[186].
[185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le
_Panégyrique de Constantin_, attribué généralement au rhéteur
Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313
(Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, § 401, 6). Parlant
de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi:
Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt
quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?... qui... terram
Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus
occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son
panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition
de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar
vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit
quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi
periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur
de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c.
4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum
terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le
_Genethliacus_ en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c.
7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa
Francis bella piratica.
[186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs,
en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit
primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios
appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum
habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset,
occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile
interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne
à renvoyer pour la signification de _locus_ à Longnon, _Géographie
de la Gaule au VIe siècle_, p. 23.
Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les
Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les
bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,--c’est le nom sous
lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,--et à l’est les
Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur
Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des
Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux
Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux
Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en
effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les
Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par
Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce
point des idées très claires, je crois même qu’il confond les
Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous
importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient
désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans
ses paroles une nouvelle confirmation.
[187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι
βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De
Bell. Gothic._ I, 12.
[188] _Das Alte Recht_, p. 51.
L’emploi du mot _Thoringia_ pour désigner le pays de Tongres est
d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno,
dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes
remarquables: _Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum
regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae
secundae, in quâ est Colonia metropolis._ Remarquez que Unno ne fait ici
que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe
siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation
qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si
donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que
l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que
j’ai besoin de démontrer.
[189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas
intrasset... _Vita Arnulfi_ c. 12 dans _Script. Rer. Merov._ II, p.
436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la
Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une
manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y
trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare.
Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez
longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe
siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un
poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise,
en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre
région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190].
L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle,
puisqu’en transcrivant la _Notitia civitatum_, un copiste de cette
époque y remplaça les mots _Civitas Tungrorum_ par _Civitas Thoringorum
quae nunc Leodium_[191].
[190]
Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland
Gaf he vier hêren.
Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven
Gaf he zên graven.
_Koenig Rother_, v. 4829.
Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert
donne _Lotringin_ à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir
dans _L._ une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H.
Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z.
des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me
servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique;
c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic
waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens
occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für
deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que
les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est
partagée par Grein, _Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie_, t. I,
p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et
64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec
quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique.
[191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui
cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé
sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je
ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à
sa place on lisait le _Liber Historiae_. Celui-ci, il est vrai,
reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le
copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet
auteur pour tomber sur l’identification _Toringi Tungri_. Elle
s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours
(par Jodocus Baudius à Paris 1512), _Tungri_ prend aux passages
visés la place de _Toringi_. Qu’on dise que ce sont là des
corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une
conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de
grandes probabilités pour elle.
Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très
naturelle. _Toringi_ ou _Turingi_ est la forme génuine du nom, dont
_Tongri_ ou _Tungri_ n’est que la transcription romane ou latine. La
métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par
l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe
-_ingen_. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons
_Tungri_ chez tous les écrivains latins, tandis que _Thuringi_ est la
forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition
orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme
l’auteur du _Vita Arnulfi_. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne
nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que
c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de
l’identité des _Tungri_ et des _Thoringi_. C’est la même raison qui
permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne
pourrait pas prétendre que _Thuringia_ soit pris pour _Tungria_, puisque
_Tungria_ n’existe pas: _Thuringia_, en effet, n’est ici que la
traduction du pluriel germanique _Thuringen_, qui signifie proprement le
pays des Thuringes, de même que _Francia_, _Lotharingia_, _Bavaria_,
etc., sont la transcription des pluriels germaniques _Franken_,
_Lothringen_, _Baiern_, et désignent les pays par le nom de leurs
habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en
connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire
administratif des Romains.
Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de _Thuringen_,
Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de _Thuringia_,
tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient _Lotharia_ le
royaume qui était pour les Germains celui des _Lotherings_, c’est-à-dire
des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même
région désignés dans les sources écrites sous les noms de _Tungri_ et de
_Civitas Tungrorum_, et, dans les traditions orales de provenance
barbare, sous ceux de _Thuringi_ et de _Thuringia_. Ainsi disparaissent
les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent
contre elle.
C’est donc bien dans la _civitas Tungrorum_, c’est-à-dire dans les
vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que,
d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus
s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est
là aussi que nous devons chercher le _Dispargum castrum_ dont Grégoire
fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit
formellement que cette localité est située _in terminum Thoringorum_,
c’est-à-dire _dans le pays des Tongriens_[192]. Je ne fatiguerai pas le
lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable
séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré
comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y
voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le
rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu
au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la
tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une
partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur
résidence avant la conquête de Cambrai.
[192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot
_terminus_ dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34,
et le _Lexique_ de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de
Tours, t. II, s. v. _terminus_. Les écrivains qui traduisent par
_les confins des Thuringiens_ ou par la _frontière du pays de
Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc
un contre-sens.
[193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver _Dispargum_ dans
_Famars_ (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne
signifie pas _fanum_, la conjecture est géographiquement impossible.
Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis
que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au
nord de la même forêt.
Resterait à expliquer le _Pannonia_ de la tradition rapportée par
Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que
racontent Frédégaire et le _Liber Historiae_, et qui, de très bonne
heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende
érudite ne parle pas de la _Pannonia_. De _Sicambria_, leur prétendue
ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs
jusqu’au Rhin. Mais, si la _Pannonia_ ne figure pas dans la légende
érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans
une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas
matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition
ait mentionné la _Pannonia_ proprement dite, et je croirais plutôt à une
de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la
langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il
pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms
des _Daci_ et des _Dani_ il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous
empressons donc pas de traduire _Pannonia_ par Hongrie; qui sait si la
tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays?
Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec
leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la
confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province
romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie?
Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si
Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers
rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux
documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de
la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la
loi salique, et d’un passage du _Liber Historiae_, c. 4, qui nous
donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous
offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition
franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit
cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant
laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le
_Liber Historiae_ est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au
moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même
ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus
haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui
donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie
le texte du grand prologue:
«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous
les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et
saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie,
agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure
d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec
l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la
nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi
salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps
commandaient chez elle.
«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast,
Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem,
Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec
soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier,
et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec
l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs,
eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte
était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois
Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret
suivant.
«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et
remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée!
Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix
et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de
la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle
qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur
joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême,
orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints
martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés
par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].»
[194] Traduction Guizot dans _Hist. de la civilis. en France_ t. I, p.
327.
Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs
incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon
droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit
franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué
d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même
de la loi, un _Malbergslied_, un poème barbare enfin dont nous ne
posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan
aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un
peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une
thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici
incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une
lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas
seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du
morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être
arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare,
personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur,
c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa
cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec
les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire
même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu,
qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient
les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par _catholicus,
heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae,
sancti martyres_, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire
latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les
besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première
phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la
période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici
en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a
jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me
semble incompatible avec la vraie nature des choses[196].
[195] Herm. Müller, _Der _Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et
Werinorum_ Alter und Heimath_.
[196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que
dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un
monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce
prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre
influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles
étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce
peuple d’où la France a tiré son nom... Certes, il n’y a rien dans
la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos
futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que
notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les
épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33.
Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes
nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié
du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de
toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la
fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un
fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en
reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également
du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir
secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de
l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique
l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et
vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux
bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont
donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races:
seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et
stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et
qu’est-ce encore cette mention _auctore Deo condita_, sinon une espèce
de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne,
rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle
coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre
auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur
précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que
si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne
mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie,
Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en
connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à
lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle.
[197] G. Kurth, _Les Origines de la civilisation moderne_, 2e édition,
t. II, p. 66 et suiv.
Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit
nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut
seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de
ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater,
nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se
détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le
passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique,
et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction.
Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée,
que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se
trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle
constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications
poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très
précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si
je puis ainsi parler, du cachet de leur origine.
D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de
Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses
sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des
Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425),
antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire
quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant
cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle,
il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur
d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux
événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être
formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le
souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les
noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son
antiquité; en effet, les composés en -_gast_ appartiennent aux plus
anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent
d’assez bonne heure d’être employés[198].
[198] Les seuls noms avec suffixe en -_gast_ qui nous soient connus
sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent
tous du IVe au VIe siècle:
Anagast, Joann. Biclar.
Andragast, _Histor. Miscell._
Arbogast, Aurel. Vict. _Epit._, 48 et _passim_.
Cunigast, Cassiod. _Variar._ VIII, 28.
Halidogast, Vopiscus, _Aurel_ c. 11.
Hartigast, _Histor. Miscell._ c. 17.
Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod.
Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann,
_Altdeutsches Namenbuch_, I. _Personennamen_ Nordhausen 1856, p.
491, qui croit aussi retrouver le radical _gast_ dans les désinences
de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast,
toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles,
ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec
le suffixe -_gast_.
Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms.
Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre
les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un
suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une
rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère
Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical
_Chlod_, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son
ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et
Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une
généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va
plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio,
Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les
Burgondes, le radical _Gund_, qui est déjà dans le nom du peuple,
reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les
Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent
Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi
Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils
d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado.
Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge,
Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui
s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn
et Biorn[199].
[199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder).
La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses
héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle,
Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est
frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de
Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et
Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et
Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et
Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et
Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils
Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201].
[200] V. K. Müllenhoff, _Z. f. d. A._ VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop,
_Storia dell’epopea francese nel medio evo_ p. 193.
[201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart.
Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération
est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les
quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères,
nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms
qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est
affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de
leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui
les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de
dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois
localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la
vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le
suffixe _heim_, qui a la signification de _demeure_ ou _maison_, est des
plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été
impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous
successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même
désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms
des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au
surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un
phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha
Dé Dannan--ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin--ont
appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias,
Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre
druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui
furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de
comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de
l’_Origo Gentis Langobardorum_ et de Paul Diacre, ce peuple, après sa
sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées
Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204].
[202] C’est aussi l’opinion de Waitz, _Das Alte Recht_, p. 68 et 69,
suivi par Richter p. 27.
[203] D’Arbois de Jubainville, _Cours de littérature celtique_, t. V,
p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le
résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression.
[204] _Origo Gent. Langob._ c. 2. Paul Diac. _Hist. Langob._ I, 13.
Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices
quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous
en abordons le contenu.
Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois
endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi
salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces
quatre personnages sont, d’après le grand prologue, _proceres ipsius
gentis qui tunc ejusdem aderant rectores_. D’après le petit prologue, ce
sont _electi de pluribus quatuor viri_. Il n’y a rien là qui ne soit
conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi
des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes
versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils
arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea
selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des
changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre
prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec
le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des
prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient
des _Additiones Sapientum_ attribuées, les unes à Wulemarus, les autres
à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le
capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin
la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]».
[205] Viri sapientes qui... legibus antiquis eruditi erant. _Lex
Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, _Legg._ t. III p. 259 cf. ib. 194.
[206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid.
p. 259.
[207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo
composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.)
Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les
prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les
prologues de la _Loi salique_, aucun souverain n’est mentionné. A
entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix
des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient
quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient
arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit,
et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car
enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des
institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune
preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe
d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans
rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion
constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque
où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne
connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par
conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans
un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une
certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait
beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie
franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des
témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus
anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des _duces_ et
des _regales_[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les
prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce
point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer
autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus
anciennes traditions nationales.
[208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la
nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose
une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et,
probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le
ratifie.
[209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen
regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse
dicit... Haec acta cum duces essent retulit... Cum autem eos regales
vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum...
Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur
non nominet et Francorum... Hanc nobis notitiam de Francis memorati
historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9.
De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et
partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra
que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur
historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en
savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de
déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les
théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros
relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas
aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la
loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans
lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première
place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos
prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une
chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition
tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé
de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des
trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui
concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre
précédent.
[210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges
Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les
villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven
(Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème
vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode
et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut
et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours
supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne
valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus!