II. Geat. Godulf. Finn. Freothowulf. Freotholaf. Wodan.

[154] Lire dans Kemble, _The Saxons in England_, p. 335-340, ses

instructives considérations sur la transformation du dieu Wodan en

homme. Lui-même renvoie à son ouvrage _Die Stammtafel der

Westsachsen_, Munich 1836, et à la préface de son édition du Beowulf

t. II.

[155] V. _Vita Kentigerni_, nº 32 p. 820, dans _Acta Sanct._ 1

janvier.

L’apparition, dans le document soumis à notre critique, d’un nom

biblique ou classique destiné à relier l’origine traditionnelle des

peuples germaniques à des souvenirs ayant encore plus d’antiquité et

plus de prestige, est donc un fait rationnel et logique, qui s’est

produit d’une manière régulière partout ailleurs, dans des circonstances

analogues. Il atteste, avec la ténacité d’une tradition qui ne veut pas

mourir, les efforts ingénieux faits pour l’adapter aux exigences

intellectuelles d’un milieu nouveau.

Là n’est pas, je pense, la seule transformation de la légende. Celle que

nous allons étudier a quelque chose de plus organique et de plus

naturel. Comme nous le voyons par Tacite, chacun des peuples germaniques

était compris dans une des trois grandes familles: Ingévons, Herminons,

Istévons[156]. L’historien ne nous dit pas les noms de tous ceux qui

appartenaient à ces divers groupes, soit que lui-même n’en sache pas

davantage, soit que la chose ne l’intéresse pas suffisamment. Pline, un

peu plus explicite, nous donne l’aperçu suivant:

[156] Comme je l’ai dit plus haut, je n’attribue d’ailleurs aucune

valeur ethnographique à ces noms. Je les crois mythologiques dans

leur origine, et je ne pense pas qu’ils aient jamais eu cours comme

éléments de classification. Autrement, nous les verrions apparaître

au moins de temps en temps dans les historiens romains.

{ Cimbres.

Ingévons. { Teutons.

{ Chauques.

Istévons. Cimbres de l’intérieur.

{ Suèves.

Herminons. { Hermundures.

{ Chattes.

{ Chérusques[157].

[157] Voir le passage de Pline ci-dessus p. 87, n. [145].

Les noms de la plupart de ces peuples disparurent pendant l’époque des

grandes migrations, et les éléments qui les composaient se retrouvèrent,

dans des groupements et sous des noms nouveaux, après la chute de

l’empire romain. Chacun de ces peuples nouveaux se réclamait d’un des

trois ancêtres mythiques, et c’est ainsi que notre texte nous a gardé

leur arbre généalogique tel qu’ils se l’étaient fait à eux-mêmes. Fixons

d’abord sa forme authentique. Les manuscrits qui nous l’ont conservé se

partagent en deux groupes, l’un qui attribue le même nombre de fils,

c’est-à-dire quatre, à chacun des trois frères; l’autre qui trouble

cette symétrie en portant à cinq le nombre des fils de Irmino, et à

treize le nombre total des descendants de Mannus (Alanius, Amulius). _A

priori_, on est assez porté à croire que, dans ce second groupe, le nom

du cinquième peuple a été ajouté après coup, et que la forme primitive

de la tradition attribuait un même chiffre de descendants à chacun des

trois héros. Cette supposition est confirmée par le fait que le nom du

peuple mentionné en plus dans le second groupe est celui des

_Walagothi_, lesquels ne sont autres que les Goths d’Italie ou

Ostrogoths, comme l’a démontré Müllenhoff. Dans la version primitive,

ils étaient évidemment compris avec les Visigoths sous la désignation

générique de _Goths_. Plus tard cependant, ce dernier nom devint, du

moins parmi les Francs, l’apanage presque exclusif des Visigoths, et le

souvenir de l’identité primitive des deux peuples se perdit. Et c’est

ainsi que l’interpolateur qui voulut que les Ostrogoths fussent

mentionnés dans la table ethnique fut obligé de les désigner sous le nom

spécifique de _Walagothi_, ignorant qu’ils étaient compris, eux aussi,

dans le nom générique[158].

[158] Je n’ai pas compris pourquoi K. Müllenhoff, à qui j’emprunte

toute cette démonstration, veut que le nom de _Walagothi_ ait été

ajouté en Italie, et sous les Goths eux-mêmes (_Sitzungsberichte der

K. Academie von Berlin_, 1862). Tout s’explique beaucoup mieux si

l’on admet que l’interpolateur est un Franc, habitué à désigner sous

le nom de _Walh_ ou de _Walisc_ tous les habitants de l’Italie. Pour

un Ostrogoth, ses compatriotes n’auraient pas été les _Walagoths_,

mais les _Goths_ par excellence!

C’est donc la liste aux douze noms de peuples qui nous offre la plus

ancienne des deux recensions de notre texte. Remarquons maintenant que

cette liste ne se borne plus, comme au temps de Pline et de Tacite, à

faire connaître la filiation d’un certain nombre de peuples germaniques.

Elle embrasse encore les Romains et les Bretons, preuve que le cadre est

élargi, et qu’il s’agit de rendre compte de l’origine de tous les

peuples connus de l’auteur. Les peuples germaniques repris sur cette

liste fournissent, de leur côté, matière à des observations

intéressantes. Nous y trouvons encore mentionnés les Gépides, bien

qu’ils aient cessé de constituer une nationalité indépendante à partir

de 567; les Vandales, qui ont disparu de la liste des peuples libres

depuis 534, et les Thuringiens, qui ont perdu leur indépendance dès 528.

Il n’est donc pas téméraire de supposer que notre catalogue aura été

arrêté sous sa forme actuelle à une date qui n’est pas postérieure à

528.

Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on

s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés

réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie

mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de

la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura

imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas

pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le

groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour

les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de

Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les

transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la

généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des

Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant

la filiation suivante: _Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per

quem Romani regnum perdiderunt_. Ce catalogue confirme à la fois la

provenance franque de notre document et la date approximative que nous

lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père

Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il

n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du

Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un

lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous

ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient

trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se

reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère

traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris

dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement

arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons,

qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les

Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili

les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants

d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui

a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne

doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci.

Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place

la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas

considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il

n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux

idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait

d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il

appartenait[160].

[159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting.

Gelehrten Anzeigen_ 1851, _Stück_ 17 et 18, p. 174.

[160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures

de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe

siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une

nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie

tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen

Geschichte_, t. XVIII, p. 188.

Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des

Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier

siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après

cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de

sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes

ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition

nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur

cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel

souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les

émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion

et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente

aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse

conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le

rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la

tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est,

au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains

racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi

sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de

circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume

chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans

les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées!

[161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant

de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler

le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le

puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin,

obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est

possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua

carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio,

mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il

n’y a que douze _gentes_, quatre par quatre, et sur ces douze il y a

_bien peu_ de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en

revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement

figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut.

Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui

sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins

qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de

peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus

exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces

manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils

connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de

l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition

épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de

développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont

fourmille ce passage.

L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous

met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais

elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où

les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en

proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de

toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers

l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les

voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une

cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque

moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices

de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple.

L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière

plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les

traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus

lointaines réminiscences du monde germanique.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 15 / 108 题