I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois
Leocadius.
I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.
I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.
I, 34. Saint Privat à Javoulz.
II, 44. Evêques clermontois:
Saint Urbicus.
I, 45. Saint Hillidius.
I, 46. Saint Nepotianus.
I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont.
II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus.
II, 13. Evêques de Clermont:
Saint Venerandus et saint Rusticus.
II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.
II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des
Visigoths.
II, 21. Evêques clermontois:
Saint Eparchius.
II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.
II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius.
II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.
II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé.
III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina.
III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.
III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier.
III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.
III, 23. La reine Deutérie à Clermont.
Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non
seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale,
mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs
aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant
l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une
manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit,
il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données
insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne
devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le
passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors
de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes
les annales tenaient dans leurs chants épiques: _unum annalium genus_.
Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il
consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives
vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros
légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui
qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de
passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils
sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent
sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits
à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage
invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources
écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure,
leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de
revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester
qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle?
_Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum
Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus
est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto,
Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de
Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis.
Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas
egit[125]._
[125] Greg. Tur. II, 18.
Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les
Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du
domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement
d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre
dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique
moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il
s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en
relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages,
expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels;
en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part,
aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses
récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est
d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact
qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une
partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces
récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite.
En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait
reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude
externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source
écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux
procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être
l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions.
C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la
chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique
de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour
trahir une origine populaire et poétique.
Nous comprendrons dans cette catégorie de récits tout ce qui est relatif
à Clodion et à Mérovée, l’épisode de la fuite de Childéric, celui de son
exil en Thuringe et de son mariage avec la reine Basine; puis, dans la
vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le siège d’Avignon, les traits
anecdotiques qui émaillent le récit de la guerre contre les Visigoths;
enfin, l’épisode qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout
compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle des fils de
Clovis, elle est tout entière de provenance orale, aucun document ne
l’ayant mise par écrit avant Grégoire; il est vrai qu’étant beaucoup
plus rapprochée du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop
d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se trahisse de temps à
autre par des signes irrécusables.
Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de la tradition
poétique, autant qu’il est possible de la délimiter d’une manière
provisoire, et à ne tenir compte que de ses caractères externes. Il nous
reste à examiner au même point de vue ses deux successeurs.
La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons compte que de l’histoire
franque, et en faisant abstraction de ses prétentions à être une
histoire universelle, se partage en trois parties distinctes. La
première est un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584; la
deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que l’auteur n’a pu
connaître que par le témoignage d’autrui; la troisième enfin, de 614 à
642, s’étend sur une période pour laquelle il doit être considéré comme
témoin. Nous les passerons en revue successivement.
Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme il le dit lui-même
dans sa préface, et comme le montre le titre d’_Epitome_ porté par son
livre III, à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce résumé est
généralement fidèle, bien qu’il ne soit pas dépourvu de bévues et de
contre-sens, comme je l’ai montré ailleurs[126]. Il contient aussi, de
temps à autre, des versions plus détaillées et plus poétiques de
certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. De ce nombre sont
l’histoire de l’origine de Mérovée, celle des aventures de Childéric, et
celle des fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres
additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs d’ailleurs à des
faits dont ne s’occupaient pas les sources écrites, et se greffant sur
d’autres qui avaient déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales,
appartiennent sans contredit à la même catégorie, et sont de même
provenance. Soutenir qu’ils seraient empruntés à une source écrite, et
qu’ils conserveraient une version plus pure que celle de Grégoire de
Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von Ranke, c’est aller à
l’encontre de toutes les règles de la critique, et se complaire dans la
défense d’une thèse impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant,
je pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions pour
n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet[127].
[126] _Rev. des Quest. hist._ 1 janv. 1890, p. 65 et 66.
[127] Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude
intitulée: _L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des
Quest. hist._ 1 janvier 1890) qui, si je ne me trompe, ne laisse
rien subsister des étranges affirmations de Ranke et de H. Martin.
La seconde partie de la chronique de Frédégaire, celle qui forme dans
l’édition de M. Krusch le livre IV, et qui en constitue l’élément
original, s’étend sur une période d’une soixantaine d’années environ
(584-642). C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels
il a recouru pour le récit des dernières années, il a dû consulter le
témoignage d’autrui pour les événements les plus anciens. De quelle
nature était ce témoignage? Lui-même prend la peine de nous renseigner
là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface de son livre IV:
_Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum gesta, quae undique
scripta potui repperire, et mihi postea fuerunt cognita, acta regum et
bella gentium quae gesserunt, legendo simul et audiendo, etiam et
videndo cuncta que certeficatus cognovi hujus libelli volumine scribere
non solvi, sed curiosissime, quantum potui, inseri studui._
Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition des
sources écrites. Lesquelles? Il n’y avait plus de chroniqueur, et notre
historien, on l’a vu, ne connaissait pas même d’une manière complète le
seul qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il n’en a
utilisé qu’une seule: celle de saint Colomban, par le moine Jonas, à
laquelle il a emprunté textuellement plusieurs chapitres. Quant à la
biographie de saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce
qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance orale[128]. Il
est incontestable, par contre, qu’il a consulté des _Annales_:
l’impossibilité d’expliquer par une autre source un grand nombre de ses
annotations, la précision, l’exactitude chronologique, l’allure
annalistique de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces recueils
obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver au moins le souvenir
des faits les plus saillants du passé. Il n’est pas facile de dire
jusqu’à quelle année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces
annales: néanmoins, plusieurs indices feraient croire qu’elles
arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, pour les années précédentes,
Frédégaire se plaît à noter les phénomènes naturels qui se produisent,
comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de Grégoire de
Tours[129]. Au contraire, à partir de cette année 604, ces annotations
cessent brusquement, sans doute parce que la source annalistique à
laquelle il les emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais
bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister pour obtenir une
précision plus grande. Au surplus, les _Annales_ consultées ne livraient
à notre chroniqueur qu’un canevas sur lequel son imagination ou celle du
populaire brodaient le détail: elles lui servaient à dater les faits,
mais ceux-ci eux-mêmes lui étaient fournis souvent, indépendamment
d’elles, par une tradition populaire, qui lui en offrait une image plus
vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus d’une fois que, pour
certains sujets, il a possédé une version annalistique très sommaire, et
une version orale plus développée. La manière dont il a, dans ce cas,
combiné les données de la source écrite avec celles de la tradition
populaire échappe à nos regards; la fusion a été intime et ne manque pas
d’une certaine intelligence[130].
[128] Fredeg. _Chronic._ IV, 32.
[129] Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598
(18), 600 (20), 602 (22), 603 (24). Cf. Brosien _op. cit._ p. 32.
[130] Brosien _op. cit._ p. 34 dit excellemment à ce sujet: Denn
Fredegar besass... nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm
vorliegenden Quellen mit der mündlichen Tradition so zu einem Ganzen
zu verschmelzen, dass es schwierig ist beide Theile von einander zu
sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu erkennen.
Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans quelle mesure
avait-elle altéré le souvenir des choses qu’elle racontait? Je crois
qu’il faut se garder ici de toute exagération. Qu’elle fût chanson ou
simple récit, elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir
effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement leur physionomie.
Frédégaire était, pour tous les événements écoulés depuis son enfance,
un contemporain qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur portée et
sur leur physionomie générale. Il se trouvait vis à vis des autres dans
la même situation que Grégoire de Tours vis à vis de l’histoire des fils
de Clovis: elle s’était déroulée avant sa naissance, mais immédiatement
avant celle-ci, et elle avait pu lui être racontée encore selon sa
teneur véritable, par ceux qui en avaient été les acteurs ou les
témoins. Les faits pouvaient être motivés ou colorés par la narration
populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop vive et
trop récente pour qu’on eût pu entièrement les oublier. Attendons-nous
donc à trouver, dans le livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés,
mais pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit public à
reproduire les faits dans toute leur exactitude y sera déjà bien
manifeste, mais le travail approfondi de l’épopée qui les remanie
conformément à ses lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y
produire. Le narrateur est trop rapproché des événements pour avoir
besoin d’en demander l’histoire à la tradition épique: il les trouvera
altérés déjà, mais non encore stylisés, dans la mémoire du premier venu
de ses contemporains.
J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, en 727, l’histoire
du peuple franc, depuis les origines de la dynastie mérovingienne
jusqu’à son propre temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas plus
haut que 681, date de la mort d’Alboïn; encore n’ont-ils une historicité
véritable qu’à partir de 700[131]; tout ce qui est au-delà lui est connu
par le témoignage d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour
base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et auquel il s’efforce
de temps en temps de donner une précision géographique plus grande. Très
rarement, il lui arrive de développer certains épisodes et de les
traiter plus largement; dans ce cas, il n’invoque aucune source écrite,
et la nature même de ses récits en atteste l’origine orale. Pour la
période qui va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et
manifestement il ne travaille pas ici d’après un document écrit, pas
même d’après des annales. Il n’a pas connu la chronique de Frédégaire,
qui racontait la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît avoir
utilisé une courte notice de 624 sur la mort de la reine Brunehaut, qui
se trouvait consignée à la suite de la chronique de Marius d’Avenches,
et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des documents
hagiographiques où la fin de Clovis II était mentionnée en passant. Mais
ce sont là toutes ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il à
quelques récits manifestement légendaires, qui prennent un peu plus
d’historicité et de consistance vers l’époque de la mort de Dagobert. La
figure de ce roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent dans son
récit un caractère suffisamment historique, bien que déjà quelques
nuages épiques passent sur leur physionomie, et ne la laissent pas
entrevoir tout entière. Quant à la partie de sa chronique dans laquelle
il est pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, et elle
se détourne de la dynastie mérovingienne pour appeler presque
exclusivement l’attention du lecteur sur la brillante carrière des
descendants d’Arnulf et de Pepin.
[131] Krusch, p. 218.
Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales qu’elles
contiennent toutes, à doses diverses, un élément oral et traditionnel
consistant en souvenirs populaires, plus ou moins altérés d’après la loi
commune, selon la plus ou moins grande distance à laquelle ils sont de
la réalité. C’est cet élément qui nous fera retrouver les quelques
filons de poésie épique dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne
seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et on se tromperait
si l’on s’attendait à y rencontrer une partie un peu notable du
répertoire épique des Francs. Si l’on compare nos chroniqueurs avec un
Jordanès, un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné de la
pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont conservé. C’est sans doute
parce que les traces de l’imagination épique sont si faibles chez eux
qu’il a fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui
encore certains critiques s’obstinent à ne pas les voir.
Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli avec tant de
parcimonie les échos de la voix populaire, alors que chez les autres
peuples elle lui a assuré un si vaste retentissement? La raison en est
simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes de la nation dont
ils racontent l’histoire, et éprouvent pour ses légendes je ne sais quel
goût patriotique, tandis que, d’autre part, le grand homme d’État dont
Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique de premier ordre à
populariser et à glorifier le passé poétique des Goths, aucune de ces
deux considérations n’existait pour les narrateurs du peuple franc. Tous
les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un milieu où les
souvenirs spécialement propres à la partie germanique de la nation
franque étaient moins connus et moins populaires que parmi les Francs
proprement dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait connu la
langue du peuple conquérant. Fils de cette contrée foncièrement celtique
où le génie romain a jeté sa dernière étincelle avec Sidoine
Apollinaire, et où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire
n’a quitté son Auvergne que pour une autre terre latine, la Touraine. Où
aurait-il appris la langue franque? Ce n’est pas dans son enfance à
Clermont, ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. Ce n’est pas
davantage à la cour: il n’y vint jamais ou ne fit qu’y passer. Pourquoi
l’aurait-il apprise? Il n’en avait pas besoin: les quelques Francs
établis au nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient
aucun goût, aucune propension pour l’étude des langages barbares. Le
latin était l’unique idiome du gouvernement et de l’administration, et
les lois des barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue.
Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de Grégoire pas le
moindre fait qui permettrait de croire qu’il possédât une certaine
connaissance des idiomes germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour
les barbares, le dimanche s’appelle le jour du soleil[132], et il nous
apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, s’appelait Brachio,
ce qui signifie ourson, ajoute-t-il[133]. Mais qui ne voit que le
premier Romain venu pouvait en savoir autant, tout en restant très
étranger à la connaissance de la langue franque? On chercherait
vainement les mots d’origine barbare que Grégoire aurait introduits dans
le latin de son temps. Il n’en manquait pas dans le parler mérovingien,
et l’on en trouvera assez si l’on consulte la loi salique et les
formulaires du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, et son
vocabulaire à lui ne les a pas accueillis.
[132] Greg. Tur. III, 15.
[133] Id. _Vit. Patr._ XII, 2.
Frédégaire, selon moi, était également un Romain. Il est originaire de
Bourgogne, bien qu’on ne sache pas au juste sa patrie, sinon qu’elle
était dans l’Outre-Jura. Les uns le font naître dans le pays d’Avenches,
les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans celui de Châlon;
or, il faut remarquer que ces trois localités se trouvent en-deçà de la
frontière linguistique germano-romaine, et que, de toute manière, le
chroniqueur est né en pays romain. Ou je me trompe fort, ou bien la
langue germanique avait cessé d’être parlée en Bourgogne par les
indigènes, et, moins encore que Grégoire, notre chroniqueur devait avoir
l’envie ou l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs
aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des légendes de
provenance germanique, et si elles ont même parfois un vrai cachet
barbare, cela ne prouve nullement qu’il les ait entendues dans leur
langue, et il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût rien
dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, on ne trouve dans
son langage, dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, aucune trace de
germanicité. Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de
l’incorrection de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare qu’il
invoque à titre de circonstance atténuante, c’est la décadence
universelle de la société de son temps, preuve péremptoire, selon moi,
de sa nationalité romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques
comme celle de l’origine du nom de la ville de Daras[134], certaines
historiettes du temps de la décadence romaine, comme, par exemple, le
mot d’Avitus au sénateur Lucius[135], certaines acceptions spéciales
données à certains mots, comme par exemple celui d’_Amazone_ pris dans
le sens de _fille de joie_[136], semblent attester quelqu’un qui est
familiarisé avec la langue populaire latine, et qui n’a jamais eu à
l’apprendre comme une langue étrangère.
[134] Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum.
Oppraesso rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi
honorifice sedere jussit, quaerens ei civitatis et provincias rei
publicae restituendas; factisque pactionis vinculum firmarit. Et
ille respondebat: Non dabo. Justinianus dicebat: Daras. Ob hoc loco
illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso
Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur. Fredeg.
_Chron._ II, 62.
[135] Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a
Francis capta et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae
deditus, et iste Lucius habens mulierem pulcherrimam cunctorum,
fingens Avitus ob infirmitatem corporis lectum depraemere, jussit ad
omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor venisset Lucio, vim ab
Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus dixit ad
Lucio: Pulchras termas habes, nam frigido labas. Id. ib. III, 7.
[136] Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas etc. Id. ib.
II, 62.
Il est à peine nécessaire de faire la même démonstration en ce qui
concerne l’auteur du _Liber Historiae_. C’est un Neustrien dont je crois
avoir déterminé avec quelque certitude le pays: il est originaire de la
vallée de l’Oise ou de l’Aisne, et dans cette contrée, à l’époque où il
prit la plume, il y avait beau temps que les accents de l’idiome
germanique avaient cessé de retentir. Devenu moine à Saint-Denys, il
n’avait pas davantage appris au cloître une langue que ne parlait pas
son peuple, et qui ne lui était d’aucun usage. Aussi n’en voit-on chez
lui aucune trace. Il semble d’ailleurs étranger aux choses barbares, et
il ne comprend guère celles qu’il raconte. Son récit du _hammerwurf_ de
Clovis en est la preuve: il attribue au jet du marteau une valeur
ominale qu’il n’a pas, et n’en aperçoit point la signification
symbolique. En général, il romanise et christianise les légendes dont
les types plus barbares lui sont fournis par Grégoire et par Frédégaire.
Celles qui lui sont propres se reconnaissent à la même couleur: elles
n’ont aucun des traits essentiels qui constituent le caractère
germanique. Faisons hardiment de notre historiographe, comme de ses deux
prédécesseurs, un Romain qui n’est guère au courant de la tradition
franque.
Deux documents méritent encore d’être signalés ici, ne fût-ce qu’en
passant, parce qu’ils contiennent aussi certains souvenirs populaires.
Ce sont le _Vita Dagoberti_[137] d’un anonyme et le _Vita Remigii_ de
Hincmar[138], écrits l’un et l’autre au IXe siècle, par des lettrés
travaillant à distance des sujets, et sur des sources écrites. Elles
n’ont d’autre valeur historique que celle de ces sources, excepté là où
il leur arrive de nous conserver, sur certains points, l’état de la
tradition orale de leur temps. Le _Vita Remigii_ de Hincmar s’appuie
presque exclusivement sur le _Liber Historiae_, et sur le _Vita Remigii_
attribué faussement à Fortunat: il n’a connu ni Grégoire, ni Frédégaire,
ni le _Vita Remigii_ primitif. Malgré cela, il nous apprend sur Clovis
beaucoup de choses qui ne se trouvent pas ailleurs, et dont
quelques-unes, au moins, doivent avoir été empruntées au trésor de la
tradition populaire. Je sais bien qu’on l’accuse fréquemment d’en avoir
inventé le plus grand nombre, mais ces inventions se ramènent en général
à des conjectures ou à des amplifications, et, si on ne peut pas les
prendre pour de la vraie histoire, il serait toutefois injuste de n’y
voir que des fraudes. Hincmar est un homme de son temps, et il écrit
l’histoire comme tous ses contemporains: quand il y ajoute quelque
chose, c’est, si je puis ainsi parler, à son insu, par un vice de
méthode et nullement par une intention frauduleuse[139].
[137] _Scriptores Rerum Merovingicarum_ ed. Krusch, t. II, p. 397-425.
[138] _Acta Sanctorum_, octob., t. I.
[139] G. Kurth, _Les sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 406 et
suiv.
Quant au _Vita Dagoberti_, il a été compilé entre 800 et 835 par un
moine qui avait de la lecture, et qui, outre un certain nombre de vies
de saints, a surtout utilisé Frédégaire et le _Liber Historiae_. Il
n’entrerait pas en ligne de compte ici, si lui également ne contenait, à
côté de tous ses renseignements de provenance écrite, certain épisode
manifestement populaire, celui du duc Sadregisile, dont il sera question
dans nos recherches sur l’histoire de Dagobert I[140].
[140] Krusch dans _Scriptor. Rer. Merov._, II, p. 396.
Tels sont les principaux documents auxquels nous allons demander
l’histoire populaire et épique des rois mérovingiens. Toutefois, avant
d’entreprendre l’analyse des textes qui vont passer sous nos yeux, il
est utile de bien déterminer, une dernière fois, ce que nous entendons
par une tradition épique. Il ne suffit pas, pour que nous lui
reconnaissions ce caractère, qu’elle se soit conservée longtemps sans
être mise par écrit, il faut encore qu’elle ait circulé dans les milieux
populaires et non lettrés. En effet, il y a deux espèces de traditions
orales qu’il faut bien distinguer: celles du peuple et celles de
l’Église. Les données fournies par l’une et par l’autre diffèrent
profondément. La tradition ecclésiastique, conservée dans un milieu plus
instruit, plus restreint, plus consciencieux, est moins sujette à
s’altérer et prend bien vite les formes stéréotypes avec lesquelles elle
traversera les siècles. Elle a, outre cela, une couleur et un ton à
part. Son idéal n’est pas, comme pour le peuple, un héros qui reproduit,
dans une image agrandie, les défauts et les qualités de sa race; c’est
un saint, en qui on voit vivre le type de la perfection humaine. Tandis
que, dans la tradition épique, on déroule devant nos yeux des scènes de
combat et de carnage, au milieu desquelles se déploient de grandes et
terribles passions, ici, il ne s’agit que de luttes morales, et de
triomphes pacifiques remportés sur les forces du désordre. Là, le récit
se déploie naïvement et plantureusement, pour le seul plaisir de
raconter; ici, il marche vers un but déterminé d’avance, et il a une
tendance nettement didactique et religieuse. Tout, dans le premier,
aboutit à l’exploit; tout, dans le second, se concentre autour du
miracle. Ces caractères différentiels sont si tranchés qu’ils ne
laissent presque jamais de place pour le doute: à première vue, ils
permettent de reconnaître le récit émanant de la foule, et celui qui
sort de l’enceinte d’un monastère. Dans ce livre, consacré avant tout à
l’étude des récits populaires, on aura plus d’une fois l’occasion de
revenir sur cette distinction, et d’éclairer les uns par le
rapprochement des autres.
D’autre part, il n’est nullement indispensable que la tradition soit
arrivée jusqu’à la forme de la chanson épique pour être comprise dans
les faits étudiés par ce livre. L’objet de celui-ci, comme je l’ai déjà
indiqué plus haut, est beaucoup plus vaste: il se propose d’étudier
l’histoire poétique des Mérovingiens dans tout son ensemble, et de
suivre les traditions dans toutes les phases de leur développement
épique, depuis le moment où elles ne sont encore qu’un germe caché sous
l’enveloppe des faits, jusqu’à celui où, après une série de
transformations, elles sont arrivées à l’état définitif que nous leur
trouvons dans la chanson épique. Je ne serai pas toujours en état de
déterminer avec exactitude ce qui est devenu chanson et ce qui est resté
légende populaire, mais qu’importe? Le résultat, en somme, sera le même
pour l’histoire, si je parviens, comme je l’espère, à toujours bien
nettement faire le départ entre les éléments historiques et imaginatifs.