La plus ancienne chanson germanique.
Nous commencerons nos recherches sur l’épopée mérovingienne par une
constatation intéressante: c’est que les Francs du VIe siècle
connaissaient et redisaient les traditions ethnogoniques des Germains du
premier. En d’autres termes, les souvenirs épiques de la Germanie, qui
remontent incontestablement fort au-delà de notre ère, se sont conservés
jusque bien avant dans le moyen âge. Rien ne peint mieux leur puissante
vitalité.
Tacite nous a fait connaître les traditions des Germains sur les
origines de leur race. Ils avaient, nous dit-il, des chants dans
lesquels ils célébraient le dieu Tuisco, fils de la Terre, et son fils
Mannus, les auteurs de leur nation[141]. Mannus aurait eu lui-même trois
fils, qui auraient laissé leurs noms aux Ingevons, voisins de l’Océan,
aux Herminons, établis dans l’intérieur, et aux Istévons. D’autres,
continue-t-il, prétendent que le dieu a eu plusieurs fils, et admettent
plusieurs noms de peuple: les Marses, les Gambrives, les Suèves, les
Vandales: ce sont d’ailleurs là des noms anciens et authentiques.
[141] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et
annalium genus, Tuisconem deum terrâ editum et filium Mannum,
originem gentis conditoresque. Manno tres filios assignant, e quorum
nominibus proximi oceano Ingaevones, medii Herminones, ceteri
Iscaevones vocentur. Quidam, ut in licentiâ vetustatis, plures deo
ortos pluresque gentis appellationes Marsos Gambrivios Suevos
Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Tacite _German._
c. 2.
De ces deux traditions, la seconde a péri sans laisser de traces, et
nous n’avons pas à nous en occuper ici[142]. L’autre, au contraire, a
survécu parmi les peuples du moyen âge, et y est restée longtemps en
vigueur. Au IXe siècle, les Francs la consignaient en tête de la loi
salique; au Xe, Nennius s’en faisait l’écho en Angleterre; au milieu du
XIIe, on la reproduisait en Italie, dans un manuscrit de la loi
lombarde. Notons d’abord que la tradition, comme on l’a bien vu, est
anthropogonique au moins autant qu’ethnogonique: le dieu fils de la
Terre donne naissance à l’Homme (_Mannus_), et des trois enfants de
celui-ci naissent les trois principaux groupes des peuples
germaniques[143]. Ce n’est pas que les autres peuples soient exclus de
cette généalogie. La tradition ne les nie pas, mais elle les ignore ou
néglige de s’en occuper, n’ayant les yeux fixés que sur la race
germanique. Les trois ancêtres des trois principales familles
germaniques sont des éponymes, c’est-à-dire qu’ils portaient un nom
duquel est dérivé celui de leurs descendants: cela nous permet de
reconstituer pour ces héros nationaux les appellations de Ingi, Hermin
et Isti. Or, ce sont précisément ces noms, absents dans la _Germanie_ de
Tacite, que la tradition du moyen âge nous a conservés, tandis que, par
contre, elle ignore les noms patronymiques portés par les peuples en
question, et que Tacite nous fait connaître. Au surplus, ces noms
patronymiques appartiennent plutôt au domaine de la mythologie ou de
l’épopée qu’à celui de l’histoire[144]; en dehors de Tacite, nous ne les
voyons mentionnés qu’une seule fois par un auteur ancien[145].
[142] N’est-il pas permis tout au moins d’admettre un certain rapport
entre le nom des Gambrives et celui de Gambara, mère des deux chefs
mythiques du peuple lombard sortant de la Scandinavie? V. Paul
Diacre, _Histor. Langob._ I, 3.
[143] Wackernagel, _Die Anthropogonie der Germanen_ dans Haupt,
_Zeitschrift f. d. A._ t. VI.
[144] C’est ainsi, par exemple, que le nom poétique donné aux Français
par leurs voisins germaniques était celui de _Kerlingen_
(c’est-à-dire les _hommes de Charles_), de même que les sujets de
Lothaire II étaient connus sous celui de _Lothringen_. De ces deux
noms, le deuxième est entré dans la langue vulgaire, le premier
n’est jamais sorti du vocabulaire poétique.
[145] Pline H. N. IV, 28 écrit: Germanorum genera quinque: Vindili
quorum pars Burgundiones, Varini Carini Guttones. Alterum genus
_Ingaevones_ quorum pars Cimbri Teutoni ac Chaucorum gentes. Proximi
autem Rheno _Istaevones_, quorum pars Cimbri mediterranei;
_Hermiones_, quorum Suevi Hermununduri Chatti Cherusci. Quinta pars
Peucini, Basternae, supradictis contermina Dacis.
Voici la version du moyen âge telle qu’elle nous a été conservée par
plusieurs manuscrits, dont quelques-uns remontent jusqu’au IXe
siècle[146].
[146] Les manuscrits en question sont: Saint-Gall 732, Paris 609 et
Reichenau (Carlsruhe) 229, qui sont du IXe siècle; viennent ensuite
Paris 4628A et 9654, qui sont du XIe; La Cava (Naples), Vatican
5001, ib. Ottoboni 3081, qui sont, le 1er du Xe, le second du XIIIe,
le dernier du XVe siècle. Nennius, _Historia_ c. 13 (_Script. Rer.
britann._ p. 58), et Hugues de Flavigny, (Pertz, _Script._ VIII p.
314, avec l’importante note de l’éditeur), reproduisent la même
tradition.
La version la plus pure est dans Paris 609 et La Cava. Une deuxième
version (Paris 4628A, Saint-Gall, Vatican) ajoute aux fils de Irmino
les Walagoths. Une 3e, qui découle de la 2e qui a aussi les
Walagoths, trouble de plus la descendance de Ingo et de Irmino, en
donnant à chacun d’eux pour descendants deux peuples qui figurent
parmi les descendants de l’autre. Cette troisième est représentée
par le manuscrit de Reichenau et par Nennius.
Alaneus dictus est homo, qui genuit tres filios, id est Hisisione
Ermenone et Nigueo. MS. de Reichenau dans K. Müllenhoff, _Germania
antiqua_, p. 164. Un manuscrit de Nennius donne pour Alaneus la
variante Alanus.
Il y a eu trois frères appelés Irmino, Ingo et Iscio, qui sont devenus
la souche de XII[I] peuples.
Irmino a engendré les Goths, [les Walagoths], les Wandales, les Gépides
et les Saxons.
Ingo a engendré les Burgondions, les Thuringiens, les Langobards, les
Bavarois.
Iscio a engendré les Romains, les Bretons, les Francs, les Allamans.
La plupart des versions s’en tiennent là, mais quelques-unes nous
apprennent aussi le nom du père des trois héros. Ce n’est plus Mannus,
fils mythologique d’un dieu païen, et condamné, par son origine même, à
disparaître de la mémoire des chrétiens, c’est, tantôt un descendant de
Japhet appelé Alanus (Alanius, Analeus)[147], tantôt un roi Mulius qui
pourrait bien être pris pour Amulius, le grand oncle de Romulus[148].
[147] Zeuss, _Die Deutschen_, p. 75, note 1, et J. Grimm, _Deutsche
Mythologie Anhang_, p. XXVIII, croyaient que Alanus était une
corruption de Mannus. K. Müllenhoff, _Sitzungsberichte der K.
Academie_, Berlin 1862, p. 535, a prouvé qu’il n’en est rien.
[148] Comme dans le manuscrit de La Cava, qui écrit: Mulius rex tres
filios habuit, quorum nomina hec sunt: Armen. Tingjus. Ostjus.
Singuli genuerunt quatuor generationes. K. Müllenhoff, _Germania
antiqua_, p. 164.
Il est impossible de soutenir que cette curieuse tradition soit arrivée
aux gens du moyen âge par le canal de Tacite. D’abord Tacite était à peu
près un inconnu avant la Renaissance. De tous les écrivains du moyen
âge, il n’y a guère que Rodolphe de Fulda chez lequel on puisse
constater un emprunt manifeste fait à la _Germanie_: c’est un passage
considérable de ce livre (ch. 4, 9, 10 et 11) qui a passé dans sa
_Translatio sancti Alexandri_. Plusieurs chroniqueurs reproduisent le
même passage, mais tous l’ont trouvé dans Rodolphe, et le donnent
d’après lui[149]. Ensuite, la tradition du moyen âge se distingue
singulièrement de celle de l’historien latin: il n’y a de commun entre
elle et lui que les noms des trois ancêtres; encore les donne-t-elle
sous leur forme simple (Ingo, Hermin, Istio), tandis que Tacite ne nous
les a conservés que sous celle du patronymique (Ingaevones Herminones
Istaevones). La version de Tacite s’en tient à cette triple filiation;
celle du moyen âge, au contraire, nous fait connaître en détail la
descendance des trois frères, et nous donne un aperçu de la généalogie
des principaux peuples occidentaux. De tels développements ne sont pas
de ceux qui se produisent sur un récit mort et desséché contenu dans un
manuscrit, mais de ceux qu’engendre une tradition vivante et ayant
conservé un certain degré de popularité. Aussi personne, que je sache,
n’a songé jusqu’ici à prétendre que le texte qui nous occupe devrait son
origine à une phrase copiée dans Tacite[150]. Par suite, c’est dans les
souvenirs populaires du peuple franc qu’ont puisé les premiers
rédacteurs de notre version, qu’ils ont ensuite remaniée et amplifiée en
vue de la mettre en harmonie avec les idées chrétiennes.
[149] Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, 4te Auflage
bearbeitet von L. Schwabe, Leipzig 1882, p. 778. Maszmann, _Die
Germania des C. Cornelius Tacitus_, Quedlinburg 1847, p. 160-163.
J. Grimm, qui n’osait pas encore se prononcer sur l’origine de notre
généalogie, écrit: Die Hauptfrage ist ob alle diese Nachrichten aus
Tacitus hergenommen erweitert und entstellt sind. Getraut man sich
nicht das zu bejahen, so haben sie meiner Meinung einen
ausserordentlichen Werth. _Deutsche Mythologie, Anhang_, p. XXVII et
suiv.
Geffroy, _Rome et les Barbares_, 2e édit. Paris 1874, p. 33: «Les
variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est
pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source
commune.»
[150] V. Usinger dans _Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. XI,
p. 609.
Je ne veux d’ailleurs pas faire état du témoignage de Nennius c. 13,
affirmant qu’il a trouvé notre généalogie dans les souvenirs des
populations de la Grande Bretagne. Hanc genealogiam inveni
extraditione veterum, qui incolae fuerunt in primis Britanniae
temporibus c. 13. Les affirmations de Nennius sont trop souvent
sujettes à caution.
Étudions de près ces remaniements. Il est manifeste que, sous la forme
dans laquelle elle se présentait au moyen âge, la tradition contenait
les noms des trois frères, celui de leur père et celui de leurs
descendants. Aucun de ces trois éléments constitutifs ne pouvait lui
faire défaut sans altérer son essence et sans lui faire perdre sa raison
d’être, qui était l’explication de l’origine des peuples. Or, nous
voyons que le nom de l’ancêtre commun a été remplacé par un nom plus
connu et moins compromettant. Deux tendances se sont manifestées dans le
choix de ce patriarche supposé. Ici, on a obéi à la préoccupation de
trouver une place pour les Germains sur les tables ethniques de la
Genèse, et l’on a imaginé un descendant de Japhet pour lequel on a forgé
le nom d’Alanius[151]. Là, on a été désireux de les rattacher par un
lien de parenté aux Romains, et on leur a donné pour ancêtre commun un
roi Mulius, qui semble bien devoir être identifié avec l’Amulius de
Tite-Live. Cette substitution de noms chrétiens, ou tout au moins
historiques, aux noms mythologiques et barbares de Tuisco et de Mannus
sauva sans doute la liste; nul n’eût voulu descendre des dieux
germaniques, qui étaient identifiés avec les démons. Dans d’autres
temps, c’est-à-dire à des époques beaucoup plus rapprochées de la
barbarie, et dans d’autres milieux, c’est-à-dire chez des peuples qui,
comme les Anglo-Saxons ou les Scandinaves, avaient gardé leur caractère
germanique pur, on traitait moins sévèrement les anciens dieux: au lieu
de les jeter à la porte, on se contentait de leur enlever l’auréole
divine et de les convertir en héros, ce qui les diminuait à peine, et
permettait de les laisser figurer sur les listes généalogiques, à la
grande satisfaction du patriotisme. Il n’en était pas ainsi là où, comme
chez les Francs, la race germanique s’était fondue avec des populations
d’origine romaine, beaucoup plus réfractaires aux souvenirs
mythologiques, et qui ne se seraient jamais familiarisées avec les héros
et les dieux de Walhalla. Disons cependant que Ingo, Irmino et Iscio
étaient peut-être conçus eux-mêmes comme des dieux par les anciens
Germains, et que c’est seulement pendant la période chrétienne qu’on les
aura humanisés. On sait du moins que Irmin est un personnage
mythologique, et que Ingi, qui figure dans les généalogies
anglo-saxonnes, est peut-être identique à Yngvi-Frey, que les
Scandinaves adoraient comme un dieu à Upsala. La plupart de ces dieux
germaniques se distinguaient si peu des héros qu’ils pouvaient être
acceptés de part et d’autre, qu’on en fît des divinités ou de simples
mortels.
[151] A n’en pas douter, ceux qui ont les premiers rattaché Alanius à
Japhet n’ont pas mis d’intermédiaires entre eux; c’est plus tard
seulement qu’obéissant à des préoccupations plus érudites, on a
imaginé toute la série d’intermédiaires que donne Nennius l. l.:
Alanius autem ut aiunt fuit filius Sethevii filii Ogomun filii Thoi
filii Boib filii Semeon filii Mair filii Ethae filii Aurthae filii
Ecthet filii Oothz filii Abirth filii Ra filii Esra filii Isran
filii Barth filii Jona filii Jabath filii Japhet.
Au surplus, et dans quelque mesure que l’on voulût humaniser la
généalogie des peuples, un fait est certain: c’est qu’il fallait, pour
la faire accepter des populations chrétiennes, la rattacher aux noms
antiques qui ouvraient l’histoire de celle-ci: à savoir, aux noms de la
Bible ou à ceux de l’antiquité classique. Cela était devenu un besoin
universel, et nous en trouvons la preuve même dans les généalogies
barbares qui ont osé conserver les noms de Wodan et de Thor sur la liste
des ancêtres nationaux. Ainsi, dans la généalogie scandinave connue sous
le nom de _Langfedgatal_, et que déjà Ari Froda, au XIe siècle, et après
lui Snorri Sturluson citent au nombre de leurs sources, le généalogiste,
partant du roi Harald Harfagr, remonte par une série de vingt-huit noms
jusqu’à Wodan ou Odin, et de Wodan, par une suite de trente autres noms,
jusqu’à Japhet, fils de Noé. La combinaison des trois catégories de noms
est trop curieuse pour qu’on ne fasse pas connaître ici le commencement
de la série.
Noé--Japhet--Japhan--Zechim--Ciprius--Celius--Saturnus--Jupiter--
Darius--Erichonius--Troes--Ilus--Lamedon--Priamus--Mimon ou Memmon,
gendre de Priam--Tror ou Thor--puis dix-sept autres noms, puis
Wodan[152].
[152] Langebeck, _Scriptores rerum Danicarum_ t. I.
J’en dirai autant des généalogies royales consignées au IXe siècle dans
la _Chronique Anglo-Saxonne_, et qui, après s’être conformées à la
tradition nationale en rattachant les rois de l’heptarchie à Wodan par
une lignée ininterrompue de héros et de demi-dieux, obéissent aux
exigences de l’esprit chrétien en faisant de Wodan lui-même un homme,
qui descend, par une série de générations connues, du patriarche
Noé[153]. C’était la seule manière de sauver l’ancêtre commun des
dynasties nationales, que de le ramener aux proportions de
l’humanité[154]. D’ailleurs, c’était une croyance universelle, propagée
par le clergé chrétien depuis l’époque des premiers apologistes que les
dieux des barbares étaient des hommes divinisés, auxquels il suffisait
d’enlever leur auréole usurpée pour rétablir l’histoire et la généalogie
dans sa vraie lumière. D’autre part, aucune généalogie germanique
n’aurait pu vivre au moyen âge si elle ne s’était greffée sur celle des
patriarches. Il y avait là non seulement un besoin de conservation, mais
aussi une satisfaction de l’amour-propre national. Pas de plus haute
noblesse que celle qui remontait directement à Noé[155].
[153] Beda, _Histor. eccles._ I, 15; _Anglo Saxon Chronicle_ dans
_Scriptores Rerum Britannicarum_, p. 299, 302, 303, 308, 349.
Florentius Wigorniensis, ibid. p. 550, et _Appendice_ p. 627. Asser,
_De Rebus Gestis Aelfredi_, ibid. p. 468. Roger de Wendower, _Flores
Historiarum_. Cf. Kemble, _The Saxons in England_, Londres 1849 p.
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